Ce qui est passé a fui;
            ce que tu espères est absent;
            mais le présent est à toi.

            Sagesse arabe

 4 – Première journée en Haïti

Port-au-Prince, le 8 Octobre 1985

         Le chant d’un coq me réveilla. Il faisait à peine jour. Ma montre indiquait six heures. Je percevais de l’animation dans la rue par les petites fenêtres juxtaposées situées derrière moi, en haut du mur. Elles étaient fermées uniquement par des lames de verre dépolies, horizontales et superposées. L’agitation de l’extérieur tranchait avec le calme de la pleine nuit. Christian s’était déjà levé et rangeait ses affaires, prêt à partir. Je m’étirai.

         – Salut ! Tu as bien dormi ? Me demanda Christian.

         – Oui merci, lui répondis-je, mais je me suis réveillé au milieu de la nuit à cause d’un cauchemar et j’ai eu du mal à me rendormir.

         – C’est ça l’effet du décalage horaire ! Tu verras, tu vas vite t’habituer à ce nouveau rythme. Si tu veux te laver, il y a une salle de bain à l’étage, à droite sur le palier. Je te laisse, je dois filer à Duvalier-ville pour le boulot, j’ai un rendez-vous avec un fonctionnaire du Ministère de l’Agriculture, s’il vient !

         – C’est où Duvalier-ville ?

         – Pas très loin de Port-au-Prince, à environ 30 km sur la route du Nord. Si un jour, tu es dans le coin, passes me voir, tu seras le bienvenu.

         – Merci, c’est sympa. De toute façon nous aurons certainement l’occasion de se revoir. Et tu y fais quoi ?

         – Je m’occupe d’essais de plantations de différentes essences dans le cadre du Programme National de reboisement.

         Je trouvais la salle de bains au premier étage. Je posai ma trousse de toilette près de l’évier et je suspendis ma serviette sur un crochet derrière la porte. J’y accrochai également mon caleçon et j’entrai sous la douche. La fraîcheur de l’eau me fit frissonner, il n’y avait pas de robinet d’eau chaude. Je devrais m’y habituer. La pression de l’eau n’était pas forte, elle s’écoulait uniquement par gravité d’une citerne sur le toit servant à stocker l’eau de pluie. À cause de sa pauvreté en calcaire, j’eus du mal à rincer le savon sur ma peau. Cette douche froide finit de me réveiller complètement. Quand je fus prêt à mon tour, je me dirigeai vers la pièce de la kay qui semblait être la plus animée.

         – Bonjour « VP Scout », dit Antoine, l’un des volontaires, tu nous excuseras de t’appeler comme ça, mais je crois que ce surnom va te rester !

         – Pour ceux qui ne le savent pas mon prénom est Bernard, répondis-je. Puis-je me joindre à vous ?

         – Bien sûr, nous n’allons pas te laisser tomber ! Viens partager le petit-déjeuner avec nous.

         – As-tu pris ta Nivaquine ?

         – Pas encore ce matin, mais j’ai commencé hier. Ce n’est pas très bon ! Je crois que l’on doit s’y faire.

         – Si tu la prends avec un verre d’eau, la première chose à t’apprendre est de ne jamais boire de l’eau du robinet « l’eau-tuyau », elle n’est pas purifiée.

         Je pris place à la grande table et les autres volontaires me proposèrent un jus d’orange, fraîchement pressé, du café, du pain et de la confiture de goyave. J’appréciai cette convivialité. Antoine m’interpella de nouveau :

         – Excuse-moi d’insister, mais qu’est ce vient faire un scout ici ? Surtout un Volontaire du Progrès ! J’ai du mal à comprendre. Eclaire-moi un peu !

         – Connais-tu le scoutisme ?

         – Oui un peu justement, j’ai été louveteau, j’en ai gardé un bon souvenir.

         – Bon, tu n’es peut-être pas sensé ignorer que c’est un mouvement d’éducation populaire pour les jeunes…Le but est de contribuer à leur développement personnel et social. Il y a plus de 16 millions de scouts à travers le monde…

         – Oui ça, je le savais déjà, mais tu ne vas pas me dire qu’ici le scoutisme est le même qu’en France ?

         – Non, tu as raison, ici il est orienté vers le développement. J’ai lu avant de venir que le scoutisme mondial avait pris une résolution lors d’une conférence, il y a environ quinze ans. Celle-ci soulignait, si je me souviens bien des termes : « l’importance et le rôle que la jeunesse assume dans ce domaine de développement actuellement si critique dans les pays pauvres…Les responsables des pays industrialisés devaient rendre les scouts conscients des problèmes de développement et à ceux des pays en voie de développement : associer les scouts au développement de leur pays…»

         – Mais cela fait quinze ans ! Et tu ne viens que maintenant ! dit-il d’un ton moqueur.

         – Il faut du temps à tout ! Heureusement ils ne m’ont pas attendu ! Les Scouts d’Haïti ont adapté cette résolution depuis 1978. Ils ont eu certainement besoin de temps pour se moderniser, rompre avec le modèle traditionnel européen. Maintenant il est bâti sur la culture haïtienne et intègre dans ses programmes et systèmes de progression des activités de développement communautaire. Du fait de leur engagement dans le processus de développement, ils sont considérés comme une ONG, au même titre que d’autres organisations. C’est ainsi qu’ils ont pu faire une demande pour un Volontaire du Progrès.

         – Oui, mais même si tu dis que le scoutisme vise les milieux défavorisés – d’après ce que j’en ai vu à Carice – ce sont les enfants qui ont la chance de suivre l’enseignement primaire, qui sont scouts.

         – C’est vrai, comme partout. Les paroisses et les écoles sont le plus souvent à l’origine d’un groupe scout et le parrainent.

         Le ton d’Antoine changea. Il devait avoir fini de me tester. Aussi il se permit d’ajouter :

         – Au moins, leurs parents sont motivés ! Car dans ce pays, il faut tenir compte qu’ils utilisent toutes leurs possibilités financières pour envoyer leurs enfants à l’école… Ils représentent pour eux l’espoir d’un lendemain meilleur.

         – Ce pays présente une grande diversité au niveau des « Associations » et de l’organisation sociale. La force des Scouts d’Haïti vient du fait qu’ils sont bien intégrés dans la communauté, surtout en zone rurale. Notez aussi que le scoutisme est un mouvement apolitique et multiconfessionnel.

         – C’est bon ! Tu m’en as dit assez, prends le temps de manger car ton café va être froid !

         Tout en buvant mon café, j’observais la grande bonbonne en verre placée sur la table de travail de carrelage blanc, à côté de l’évier, et qui contenait l’eau purifiée. Les lames de verres de la fenêtre située au-dessus étaient placées à l’horizontale et laissaient entrer les rayons de soleil et l’air relativement frais du matin. Les rayons jouaient avec les bordures des petits carreaux qui composaient sa paroi et dessinaient de nombreux reflets. Elle était posée sur un système astucieux en métal qui devait permettre de l’incliner facilement pour remplir des pichets. Elle devait bien contenir une vingtaine de litres et peser d’un bon poids. Cela me faisait penser aux TP (travaux pratiques) de chimie organique lors de mes études d’ingénieur.

         – Que fais-tu aujourd’hui ? Demanda Vincent, me sortant de mes pensées. Vincent était l’un des volontaires juste arrivé hier comme moi, avec Christine, sa jeune épouse. Ils devaient tous deux remplacer l’autre couple de volontaires basés à Carice dans le Nord-Est du pays.

         – Je souhaiterais me rendre au Bureau national des Scouts d’Haïti, c’est dans le centre de la ville.

         – Nous pourrons te descendre dans notre Jeep tout à l’heure, nous irons au Bureau des VP et faire un tour en ville. Tu pourrais nous y rejoindre vers treize heures et nous te ferons profiter de la visite de la ville.

         – Bonne idée, merci !

         Quand ils furent tous prêts, ils sortirent de la « Kay de passage. Je montai à l’arrière de la 4×4 Jeep, où deux petites banquettes se faisaient face. Ce n’était pas très confortable et, vue ma grande taille, je me tenais courbé, même assis. Je retrouvai les impressions de la veille :une population très dense, cela « grouillait » de partout. Les gens étaient la plupart du temps dans la rue. La circulation devint infernale quand nous arrivions sur l’avenue John Brown.

         – Les Haïtiens sont pires que les Parisiens, dis-je à Vincent, assis en face de moi.

         – Bah ! Tu n’as encore rien vu ! Se permit d’ajouter Antoine qui conduisait la Jeep. Tu verras ! Ici, ils ne connaissent pas le clignotant. Ils s’arrêtent et repartent à n’importe quel moment. Le klaxon a un usage différent de chez nous, ce n’est pas pour rouspéter, mais pour te dire     « Attention me voilà ! » Cela fait partie du folklore. Dans le même genre, tu pourras admirer les policiers. À chaque fois qu’il y a un bouchon, c’est qu’il y a un policier qui se trouve au carrefour. Il passe son temps à s’essouffler dans son sifflet, cela rythme son travail et il fait des gestes si rythmés qu’on a l’impression qu’il danse. Il y a de l’ambiance ! Imaginez ce que cela doit être quand il n’est pas là.

         Je me demandais si je serais capable de conduire un véhicule un jour, tant la vision de la conduite des autres véhicules m’effrayait. Je me dis que les autres y étaient bien arrivés, cela devait donc être possible. Cette perspective continuait quand même à ne pas me rassurer et je ne me sentais pas très à l’aise.

         – Nous te laissons ici, le bureau des scouts ne doit pas être loin. N’oublie pas notre rendez-vous. Nous t’attendrons.

         J’avais repéré mon chemin sur le plan que m’avait laissé Gérard-Marie. Je descendis l’Avenue David Brown qui se prolongeait par la rue Pavé. Après le carrefour avec l’Avenue Mgr Guilloux, la rue du Docteur Aubry serait la première à gauche. Mon attention se focalisa sur l’endroit où je marchais car plus je m’approchais du centre de la ville, plus il y avait de petits camelots vendant différentes choses à même le sol occupant presque la totalité du bord de la rue. Il ne restait pas grand-chose du trottoir. Des odeurs les plus variées, pas toujours très parfumées, flottaient dans l’air. Leur « tout-à-l’égout » ne semblait pas très efficace, c’était plutôt les caniveaux qui servaient d’égouts. L’atmosphère serait fort désagréable en milieu de journée, quand il fait bien chaud ! Toutes les rues étaient en permanence bondées, il n’était pas facile d’avancer du pas rapide dont j’avais l’habitude. Je me frayais un chemin en évitant au mieux les gens et les marchands.

         Le petit panneau de rue m’indiqua que je me trouvais finalement à l’angle de la rue Docteur Aubry. Cette rue était bordée de grandes maisons protégées du soleil par des vastes galeries à arcades. Des commerces variés étaient installés sur ces « trottoirs-galleries ». Au numéro 147 de la rue du Dc Aubry, je pouvais lire : « Scouts d’Haïti » sur le fronton de la galerie. Je ne m’étais donc pas trompé. À côté du seuil de la large porte, un homme, petit camelot, me dévisagea. Il avait une grande caisse en bois, ouverte, placée sur un tabouret. La caisse et le couvercle étaient divisés en petits compartiments qui contenaient des tas de petites choses : Allumettes, cigarettes, bonbons de toutes sortes. Je lui dis bonjour en créole, c’était les premiers mots que les autres volontaires m’avaient appris.

         Maxeau vint à ma rencontre sur le seuil de l’entrée. Gérard-Marie lui avait certainement parlé de moi. Il était l’Exécutif National, salarié responsable du bon fonctionnement de l’association sous la responsabilité des bénévoles. Je fus surpris par sa petite taille. En Europe, on le prendrait pour un adolescent. Sur son visage, à la peau brune, une fine moustache bien taillée lui donnait cependant un air sérieux. Il se tenait très droit malgré une cyphose dorsale qui lui donnait un dos un peu voûté. Il me fit entrer et prit le temps de me faire faire le tour des locaux qui n’étaient pas si vastes. Il y avait une grande salle au rez-de-chaussée éclairée uniquement par une grande vitrine donnant sur l’arcade qui bordait la rue. Sur le côté droit, un escalier permettait d’accéder à l’étage qui se situait en mezzanine par rapport à la grande pièce du rez-de-chaussée. Le minuscule palier donnait sur deux pièces dont l’une était fermée à clef.

         – C’est le domaine de « Chef Mortès » ! m’expliqua Maxeau. C’est à la fois le magasin et son bureau.

         Il me fit ensuite entrer dans la pièce principale qui servait de bureau. Elle n’était pas grande et relativement sombre. Le seul éclairage naturel provenait deux petites fenêtres situées en hauteur sur le mur du fond et qui étaient formées – comme dans la kay de passage – par des lames de verre.

         À l’entrée de la pièce, il me présenta à la secrétaire qui était assise derrière un petit bureau sur lequel étaient posés une machine à écrire et le téléphone. Elle faisait face à l’escalier, bénéficiant ainsi du petit courant d’air qui s’effectuait entre la porte ouverte sur la rue et les petites fenêtres du bureau.

         Une chaleur pesante régnait dans la pièce. Trois bureaux en bois, peints en marron foncé, constituaient l’essentiel du mobilier ainsi que deux ventilateurs sur pied qui brassaient l’air. Cela ne semblait pas suffir pour la secrétaire. Elle agitait constamment un morceau de carton au niveau de son visage pour éviter toute transpiration et protéger ainsi la couche de fond de teint et autres maquillages qui lui couvraient la figure.

         Maxeau me dit de m’installer à l’un des deux petits bureaux inoccupés. Il rejoignit le sien couvert de dossiers et vaqua aussitôt à ses occupations. Je sortis mon dossier sur le projet et je commençai à le relire à la lumière des notes que j’ avais prises lors de la session sur la « Conduite d’opération de développement » du stage qui avait précédé mon départ.

         Je fus interrompu dans ma réflexion par la présence d’une personne debout devant mon bureau. Aucun doute dans mon esprit, cela devait être chef Mortès. C’était un homme de taille moyenne, la peau claire, les cheveux gris soigneusement coiffés en arrière. Il était maigre, simplement vêtu d’une chemise de coton blanche et d’un pantalon de flanelle gris. Il faisait penser à un professeur d’école. Je le saluai très poliment, ce qu’il apprécia. Il entreprit aussitôt la conversation sur le scoutisme pour tester mes connaissances et pour savoir si j’avais mon « Badge de bois ». Je compris alors pourquoi René avait attaché de l’importance à me remettre ce signe de compétence de responsable scout avant mon départ. Il m’expliqua longuement le cursus de formation qu’il avait suivi à Gilwell en Angleterre. Par mon écoute attentive, je semblai être adopté par Chef Mortès qui me proposa ensuite de visiter le magasin dans lequel il avait aménagé son bureau. Il était s’il mal placé, qu’à mon avis, seuls les clients avertis devaient y accéder. C’était certainement dommage et cela devait priver l’association d’un petit revenu régulier. Après avoir pris congé poliment, je retournai à mon bureau   et je décidai de commencer d’écrire une lettre à mes parents. Je devais les mettre rapidement au courant que tout allait bien.

         Ma montre, posée sur le coin du bureau, indiquait bientôt midi. Je repris mes affaires et je m’avançais vers Maxeau toujours plongé dans ses dossiers.

         – J’ai rendez-vous avec les autres VP au Bureau de l’AFVP à midi et ils m’invitent à faire un tour en ville cet après-midi.

         – Cela tombe bien, je dois aller à l’aéroport cet après-midi chercher Michael, un responsable du Bureau Interaméricain du Scoutisme qui vient nous rendre visite. Nous devons le rencontrer avec le Bureau national en soirée.

         – Dois-je être présent ?

         – Non, non ! répondit Maxeau en riant et en levant le bras, tu auras tout le temps !

         Je quittais le bureau des Scouts d’Haïti et je décidais d’aller à pied au bureau de l’AFVP pour mieux me souvenir du chemin. Je pris la rue du Dr Aubry jusqu’à la rue Pavée, puis je la remontai un peu avant de prendre l’Avenue Mgr Guilloux qui me fit arriver sur le Champ de Mars. J’y découvrais le Palais National peint tout en blanc. J’avais lu qu’il avait été construit au début du siècle. Il présentait, plein nord, un avant-corps central monumental, surmonté au centre d’un dôme à base carrée sommé d’un lanternon, et deux pavillons d’angle coiffés d’un dôme surbaissé et flanqué de vérandas en arc de cercle surmontées de terrasses. Un important escalier menait à un péristyle formé par les colonnes d’ordre ionique supportant un fronton dont le tympan était orné des armes de la République. Trois corps secondaires venaient se greffer perpendiculairement au bâtiment principal, en direction du Sud. Le plus important, placé dans l’axe de symétrie du pavillon central, abritait les salles de réception officielles. L’aile Est hébergeait les appartements privés et le bureau du président, donnant sur des magnifiques jardins réservés aux réceptions officielles en plein air. L’aile ouest abritait le Conseil des ministres et les services administratifs du palais. En bordure ouest du Champ-de-Mars se dessinait, avec ses toitures vertes très caractéristiques, le Palais des Ministères. Les grandes casernes Dessalines construites en 1912, fermaient l’esplanade au sud du palais national. La Place du Champ-de mars était divisée en plusieurs parties. Je la traversais en direction du kiosque à musique, en béton armé. Au Nord se trouvaient la place du Marron-Inconnu-de Saint-Domingue et sa statue réalisée sous la présidence de François Duvalier.

         J’aperçus de loin le bâtiment Air France grâce à son enseigne. J’entrai dans le hall et je montai à l’étage. Le simple sigle « AFVP délégation d’Haïti » sur une porte m’indiqua que j’étais bien arrivé. J’entrai dans une grande pièce dans laquelle était aménagé un petit bureau pour le délégué régional. De nombreux volontaires étaient présents. Le contraste avec celui des scouts était sans appel, l’air frais apporté par la climatisation me glaça. Maurice, le délégué régional se leva de son bureau et s’avança vers moi.

         – C’est à cette heure là que tu arrives ? Tous les nouveaux volontaires doivent se présenter à l’Ambassade de France pour se faire enregistrer. Nous devions le faire ce matin, mais bien sûr il en manquait un !

         Je n’appréciai pas la remarque et je lui répondis du tac au tac avec le sourire:

         – Vous n’aviez qu’à me prévenir hier soir, vous êtes partis sans me le dire….ni même me saluer.

         La réponse était juste, Maurice ne répliqua pas. Il s’adressa alors à l’ensemble des volontaires :

         – Vous devez faire un certain nombre de formalités à votre arrivée dans ce pays. Nous irons donc demain à l’Ambassade de France pour faire votre demande de permis de séjour.

         Les plus anciens volontaires, après m’avoir accueilli, proposèrent de descendre en bas de l’immeuble, au petit bistrot tenu par des expatriés et devenu le rendez-vous incontournable pour les volontaires et les coopérants de passage à Port-au-Prince.

         – Le lundi, il y a plus de monde, dit l’un des volontaires.

         – Et pourquoi ?

         – Parce que c’est le rendez-vous du courrier pour la France. Le courrier est regroupé dans le Bureau de l’AFVP et on trouve toujours quelqu’un qui va à l’aéroport le soir même ou qui repart en France.

         Je m’organiserai donc pour préparer mon courrier le lundi. J’avais donc la semaine pour terminer celui que j’avais commencé pour mes parents. En tout cas, j’avais suivi les conseils donnés avant de partir : acheter des timbres. J’en avait pris alors pour 500F, ce qui me faisait plus de 200 envois. Si mon courrier partait le lundi, le « facteur » devrait le mettre dans la boîte aux lettres le mardi à son arrivée à Roissy. Mes parents recevraient donc mes lettres vers le mercredi.

         Après un frugal repas au bistrot, je repris ma place à l’arrière de la Jeep. Il y faisait plus chaud que le matin. Les deux petites vitres de chaque côté étaient bien ouvertes et permettaient d’espérer qu’en roulant, l’air assurerait une ventilation. Mais l’espoir fut de courte durée car la Jeep se trouva rapidement dans les embouteillages du centre névralgique de Port-au-Prince. Les rues y étaient plus animées, plus fréquentées, plus encombrées qu’ailleurs à longueur de journée et même le dimanche. Mais les anciens VP voulaient absolument nous faire visiter le Marché de Fer – ou marché Vallières – situé sur le boulevard Jean-Jacques Dessalines (Grand-rue). D’après eux, ces immenses halles en fer et fonte auraient été destinées à la ville du Caire, en Egypte pour servir de gare. Les tours à l’allure de minarets, semblaient donner corps à cette hypothèse. Les halles furent installées sur l’ancienne place Vallière, déjà occupée par le plus important marché vivrier de la ville. Elles se subdivisaient en deux parties, de part et d’autre de la rue Traversière : la halle du Sud occupée par le marché vivrier proprement dit, et celle du Nord qui abritait un véritable souk où étaient vendus des produits artisanaux, utilitaires (y compris décoratifs) et également des objets d’art destinés au culte vaudou..

         C’est là que nous allions, ils voulaient discuter de l’achat de tableaux de peinture naïve pour leur retour en France. Nous reprîmes ensuite la Grande Rue ou Boulevard Jean-Jacques Dessalines. Les anciens VP nous firent part de l’indiscipline des chauffeurs qui étaient pour beaucoup dans les « blocus » (embouteillages) paralysant cette partie de la ville. Cette large voie était la seule à traverser la ville du nord au sud, marquant ainsi les deux principales entrées de Port-au-Prince : Le portail Léogane au sud et le portail Saint-Joseph au Nord, ce dernier donnant accès à la plaine du Cul-de-sac. Sur cette importante artère, transitaient journellement des centaines de milliers personnes, dans un tintamarre de musique kompa, rap ou racine. Des tap-taps bigarrés – aux noms originaux – tentaient difficilement de se frayer un chemin à travers cette véritable marée humaine composée de marchands ambulants de cyclistes, de gens pressés et de pousseurs de brouettes (ou tireurs de kawwèt) lourdement chargés. Le « tap-tap » : ce nom proviendrait du bruit fait par les coups frappés sur la carrosserie par le passager désireux de descendre. On dit aussi qu’il indiquerait la rapidité du service rendu !

         J’étais en admiration devant ces camionnettes, toutes de marques japonaises, déshabillées et réaménagées pour contenir trente à quarante passagers dans une débauche de couleurs éclatantes et de devises rassurantes. Antoine, qui conduisait la Jeep, jeta un coup d’œil dans le rétroviseur observant ses passagers arrières qui se montraient les différentes appellations des tap-taps.

         – Profitez-en, mais je vous conseille aussi de connaître des raccourcis si vous voulez à l’avenir éviter ces gigantesques embouteillages de ce centre de la ville.

         Ils finirent de remonter la grande Rue pour prendre à droite l’autre grande avenue :« La Delmas ». Après le carrefour avec la route qui allait à l’aéroport, la circulation devint plus fluide et ils s’arrêtèrent à « Kdis ».

         – C’est le lieu magique pour les Français !

         – Ah bon ! Répondirent les passagers surpris.

         – Oui, c’est le seul supermarché qui a des produits français. Nous n’y allons pas souvent car c’est très cher et ce n’est pas avec notre indemnité de volontaire que nous pouvons y faire nos courses tous les jours. Mais cela vaut le coup d’œil.

         Puis, comme il restait du temps, Antoine nous proposa de monter plus haut que Pétionville pour admirer une vue sur Port–au-Prince. La Jeep montait sans difficulté la route en pente. Ce n’était pas le cas de tous les véhicules et nous nous retrouvions derrière une camionnette dont la consommation d’huile devait être équivalente à celle de l’essence tant la fumée noire, que dégageait son pot d’échappement, était dense. Par chance, elle s’arrêta à l’entrée de Pétionville. La Jeep prit alors la route de Laboule et tourna à Laboule 12 pour monter par la route de Boutilliers jusqu’au fameux belvédère.

         L’endroit, bien que mal entretenu, offrait effectivement une vue somptueuse sur la baie de Port-au-Prince et sur toute la zone métropolitaine. La densité importante des habitations sur tous les bouts de terrains possibles confirmait ma première impression quand j’avais quitté l’aéroport.

         Je fis part de ma remarque aux anciens VP. Antoine me confirma que les Haïtiens continuaient à construire sur la moindre parcelle au mépris des règles élémentaires de sécurité : sur les pentes décharnées des mornes, au creux des ravines, dans des lieux propices aux glissements de terrain et aux inondations.

         – Il y a du coup souvent des drames après des très fortes pluies. Ajouta-t-il.

         Il en résultait également cette impression de grande promiscuité que les extrêmes difficultés de circulation rendaient encore plus aiguë. Au bout d’un moment, des haitiens nous abordèrent pour nous proposer d’acheter des peintures naïves en nous montrant qu’il y en avait beaucoup et à bon prix. Effectivement le grand mur de pierre qui soutenait la route derrière nous était couvert de tableaux habilement disposés sur quatre à cinq niveaux, en plein soleil.

         – Nous vous emmenons visiter le « Château Jane Barbancourt » ! dit Antoine.

         – C’est quoi ! demanda Christine

         – Vous allez voir !

         En descendant de Boutilliers, Antoine prit la rue Laboule 12, puis sur la gauche, apparut une batisse à l’allure de château « médiéval » portant le nom de rhumerie Jane Barbancourt et qui était élevée à la gloire du rhum du même nom. Dans cette architecture médiévale kitsch à souhait, nous fûmes reçus dans la salle de dégustation où de vieux alambics étaient visibles. Par la chaleur de cette fin journée, la dégustation de ces différentes liqueurs de rhums aux fruits tropicaux mûrs, comme la banane , le café, la mangue ou la papaye, eurent sur nous un effet un peu euphorique. Le retour jusqu’à la kay de passage des volontaires se fit dans la bonne humeur.

J’appréciais bien cette première journée et je remerciais vivement les autres volontaires.

         – C’est normal, me dit Antoine, on n’est tous passés par-là et les premiers jours, ce n’est pas facile. Nous devions ne pas te laisser seul.

Je découvrais cette solidarité entre volontaires.