Quiconque s’en remet de la responsabilité
de ses jugements à d’autres
qu’à lui-même est un esclave
et non un homme libre.

Mortimer J. Adler

3 –   Faire face à mes responsabilités

 

Le 23 mars, je reçus le dossier médical. Une enveloppe cachetée était à remettre au médecin. Celui-ci devait le retourner lui-même, une fois rempli, directement au siège de l’AFVP. La circulaire précisait : « …que le dossier médical devait être renvoyé au plus tard le 22 avril 1985, au Médecin Conseil de l’A.F.V.P. Tout dossier arrivant après cette date entraînait l’annulation pure et simple de votre candidature. Le Médecin Conseil ne ferait part que d’une simple réponse : Apte ou Inapte. »

Je pris donc rendez-vous avec le médecin de famille et je lui demandai de la discrétion car je n’avais rien dit à mes parents. Le médecin me donna une ordonnance pour différentes analyses à effectuer dans les meilleurs délais. Début avril, je trouvais au courrier, une lettre du Service des Volontaires me demandant mon curriculum vitae, suite à la transmission de mon dossier aux Autorités haïtiennes. Le dossier médical n’avait pourtant pas encore été retourné. J’en déduisais que dans la plupart des cas, il n’y avait peu de chances d’inaptitude médicale et l’AFVP poursuivait donc les démarches pour les candidats sélectionnés.

 

La lettre de Dominique datée du 25 mai mettait définitivement fin à mes dernières illusions. Je devais faire face à mes responsabilités et commençer sérieusement à me préparer. Ma candidature était définitivement retenue pour un poste de volontaire pour le projet « scout » en Haïti. Dans son courrier, il me donnait également mon itinéraire de préparation au départ : un stage de formation (niveau BAFD) chez les Scouts de France et la session de préparation au départ en septembre à l’AFVP. Le départ était prévu pour octobre-novembre. Je devais prendre contact également avec la Commissaire Internationale des Scouts de France.

 

Mon premier contact par courrier avec elle datait de décembre 1984. Six mois s’étaient écoulés, c’était bien la durée minimum préconisée par l’AFVP pour mener une démarche de choix du volontaire. Deux courriers suivaient rapidement, courriers « types », en partie dactylographiée et le reste complété à la main. L’un provenait du Médecin Conseil avec un coup de tampon « APTE », l’autre était rempli par le Service des Volontaires m’annonçant que : «…nos recherches concernant votre affectation ont abouti. Nous sommes actuellement en mesure de vous proposer un poste de Volontaire en octobre 85 dans le pays suivant : Haïti. ». Ce courrier me fit sourire. Je n’avais peut-être pas fait comme les autres qui découvraient leur pays d’affectation par simple courrier ou seulement quelques jours avant leur départ après la fameuse session d’Evaluation et d’Affectation (ou communément appelée préparation au départ). Tout cela montrait que l’AFVP fonctionnait par automatismes administratifs et que j’étais un candidat avec un numéro de dossier comme bien d’autres. J’avais donc bien été au bout de ma démarche. Le défi était gagné, il ne me restait plus qu’à faire face à mes responsabilités.

 

Comment annoncer la nouvelle aux parents ?

Je ne voulais pas les affoler et je me demandais comment ils la prendraient. Ils avaient été si contents que je trouve du travail dans la région après mes études d’ingénieurs dans le Nord de la France. Ce coup-ci, j’allais partir bien plus loin. Comment prendraient-ils ce nouvel éloignement ?

La question trottait dans ma tête pendant que je roulais vers Poitiers. Je devais les retrouver pour déjeuner par ce beau samedi de juin 1985 avant d’aller rejoindre les jeunes scouts dont je m’occupais. Pendant le repas, je réfléchissais toujours lorsque ma mère, me sentant préoccupé, me posa directement la question.

– Il y a quelque chose qui ne va pas dans ton travail ?

– Non, non ! Répondis-je avec un sourire.

– Tu en es sûr, je te sens préoccupé.

– Mais pourquoi me poses-tu cette question ?

– Tu nous caches quelque chose, tu sais que les mamans ressentent tout

C’est vrai, qu‘il m’était difficile de cacher quelque chose à ma mère, elle me connaissait bien et elle savait deviner lorsque j’étais soucieux. Je décidais que cela ne servirait à rien de tourner autour du pot et qu’il fallait aller droit au but. D’un naturel plutôt réservé, je n’avais pas la fibre d’un orateur, ni l’art de raconter des histoires. Aussi, je lâchais le morceau sans filet :

– Je vais partir en coopération, dis-je soudainement.

 

L’annonce créa un silence autour de la table. Ma mère, après avoir encaissée la nouvelle, reprit la parole :

– Et où ça ? En Afrique ?

– Non en Haïti.

– Tahiti ! reprit ma sœur cadette, ça c’est chouette !

– Non ! Ce n’est pas Tahiti mais : Haïti. Ce n’est pas pareil, c’est l’un des pays les plus pauvres du monde !

 

Mon père qui n’avait rien dit jusque-là, perdu dans ses pensées, en profita pour éclairer la lanterne de la famille.

– Haïti, c’est l’ancienne partie de l’île de Saint-Domingue, dans les Grandes Antilles, c’est une ancienne colonie française où l’on avait de grandes plantations de canne à sucre.

« Quel érudit ce papa ! » Pensai-je en continuant d’écouter mon père qui évoquait le temps des colonies avec l’épisode de Toussaint Louverture. Il avait à peine fini son explication que ma mère reprit les questions :

– Et tu partiras pour combien de temps ?

– Deux ans !

– Et ton travail ?

– Je vais démissionner. Je pense être capable de trouver un autre travail à mon retour.

– Quand sera ton départ ?

– En octobre, mais j’attends encore la date de départ définitif.

Il s’ensuivit un nouveau moment de silence. Puis ma mère reprit :

– As-tu pensé à tes grands-parents, ils sont âgés, peut-être tu ne les reverras plus !

– Je sais, mais je ne pars que deux années.

– Oui, mais tu voudras peut-être rester plus longtemps, ils peuvent te proposer un autre poste là-bas.

– Non, je ne veux rester que deux ans car je sais que la réintégration en France sera difficile à mon retour.

– Tu dis ça, mais tu feras certainement comme ton oncle qui avait trouvé un autre poste quand il était coopérant au Burkina Faso.

– Je vous le promets. Je rentrerai au bout des deux ans.

 

Par cette dernière parole, j’avais pris un engagement que je devrai tenir. Cela finit de rassurer mes parents qui savaient que je tenais toujours mes promesses. Ils pouvaient être sûrs que je reviendrai. Je ne savais pas trop ce qu’ils pensaient mais j’étais reconnaissant pour leur attitude. Ils avaient toujours laissé leurs enfants mener leurs projets même si cela leur en coûtait en inquiétudes. Dans mon élan pour les rassurer, je fis une nouvelle promesse :

– Je vous écrirai toutes les semaines !

Ma mère sourit. J’avais fait deux promesses en peu de temps.

Les tiendrais-je ? Elle ne chercha pas à me pousser davantage dans mon désir de la rassurer. Elle pensa que ma décision avait dû être longuement réfléchie. La conversation à table partit sur un autre sujet.

 

 

Le 26 juin, je pris mon courage et j’écrivis ma lettre de démission au Président de la coopérative. Je voulus éviter une lettre d’explication et j’évoquais donc des raisons d’ordre personnel. Le Président me convoqua immédiatement et me demanda simplement de m’occuper du recrutement de mon remplaçant et de garder le plus longtemps possible le secret de mon départ auprès de mon équipe afin de ne pas la déstabiliser. Après ces deux annonces, tout sembla aller très vite. Je m’organisais au mieux pour arriver à tout faire. Les moments forts avant ce départ furent : le dernier camp d’été avec mes scouts (Pionniers) à Marseille sur la protection des feux de forêts et le stage de formation à Jambville. Le camp fut une grande expérience pour ces jeunes qui apprécièrent beaucoup leurs rôles pris très au sérieux par la Protection Civile et les pompiers.

 

Début septembre, je me rendis au siège de l’AFVP à Linas pour le stage de préparation au départ. Ce stage devait permettre mon insertion future de volontaire au sein de l’association et sur le terrain. Je faisais connaissance des autres volontaires qui partaient comme moi prochainement pour Haïti. Durant une semaine, différents intervenants nous donnaient des notions sur différents sujets : Culture générale sur les pays du sud, conduite d’actions de développement dans le milieu où nous allions travailler, comment se situer par rapport au partenaire sur place, éléments de vie et de travail du volontaire. Nous devions également travailler sur le projet qui faisait l’objet de notre mission. Je ne pus obtenir que de vagues informations sur celui qui me concernait. Je ne compris pas très bien sur le moment, mais pris par l’enthousiasme du départ prochain, je ne posais pas plus de questions.

 

J’avais continué à m’intéresser à Haïti car, au fil des rencontres, on me posait beaucoup de questions. Aussi je m’étais documenté. Certains disaient que j’avais de la chance quand il confondait Haïti et Tahiti ou qu’ils avaient vu des dépliants touristiques décrivant Haïti : « Perle des Antilles » avec des images de rêve : un magnifique arrière-pays de montagnes, les mornes, des plages à l’eau claire et tiède bordée de sable fin et de cocotiers. Les ruines anciennes, la proximité de l’Ile de la Tortue, faisaient penser aux flibustiers, aux trésors engloutis et aux galions espagnols. Mais la réalité que je découvrais dans beaucoup de rapports établis par des organisations internationales était toute autre : « C’était l’un des pays les plus pauvres du monde, cauchemar du sous-développement, de l’analphabétisme, d’un très mauvais état de santé. » Je pouvais lire que c’était également : « …le cauchemar d’un régime politique qui s’appuyait sur les Tontons Macoutes pour asseoir le pouvoir exorbitant de « Baby Doc ». Depuis le mois d’octobre 1980, plus que jamais, les arrestations arbitraires et la torture étaient monnaie courante. Beaucoup d’Haïtiens essayaient de gagner la Floride sur des « boat-people ».

Je lisais des revues sur l’histoire et la situation politique. « L’île d’Haïti fut découverte par Christophe Colomb en 1492. Elle était devenue colonie française de 1697 à 1803. Le commerce des épices, du bois, du café et surtout la traite des Noirs étaient à l’origine de la fortune des ports de Nantes, de Saint-Malo et de Bordeaux. Le 1er janvier 1804, les esclaves dirigées par Toussaint Louverture se révoltaient. Haïti devenait la première République noire indépendante du monde. L’histoire était ensuite marquée par une succession de guerres civiles, de coups d’Etat et de rivalités entre Noirs et mulâtres. À la suite du soulèvement de Port-au-Prince en 1915, les Etats-Unis occupaient l’île jusqu’en 1934. Le 22 décembre 1957, le Dr François Duvalier était élu président. Ce médecin de campagne appelé « Papa Doc » fit accéder des Noirs aux positions clés. Il réorganisa l’enseignement, notamment l’université en l’ouvrant largement aux étudiants des classes démunies. Lorsqu’il fut réélu le 22 juin 1964, il se fit nommer président à vie avec le droit de désigner son successeur.

         Les tontons macoutes – surnom des Volontaires de la Sécurité Nationale (V.S.N.), signifiant « Croquemitaine » en créole et qui trouvait son équivalent dans notre Père Fouettard – transformèrent le régime en une dictature sanglante. Avant de mourir, le 22 avril 1971, Papa Doc transmit le pouvoir à son fils Jean-Claude. Le nouveau président promit la révolution économique et le progrès par la décentralisation. » Au sujet du secteur qui m’intéressait, l’agriculture, je retenais que :  «.. ce secteur représentait plus de 30% du PIB et employait environ 61% de la population active. Il était essentiellement constitué de petites exploitations agricoles. Les terres cultivées manquaient, et le quart de la population rurale ne possédait pas de terre. Le riz, le maïs et les patates douces étaient récoltés deux fois par an. La plupart de ces productions ne suffisaient pas à satisfaire la demande intérieure. 4/5 de la nourriture devait être importée. On pratiquait la culture de rapport : café, mangues, canne à sucre, cacao et bois. Les productions de base sont : le riz, bananes, patates douces, maïs, sorgho, haricots secs, oranges, sisal et cacao. Le cheptel se composait de bovins, chèvres et porcs. On notait l’insuffisance de farine de blé. »

Tout cela n’avait rien pour me rassurer et je me demandais bien ce que je pourrais faire avec les scouts de ce pays.

 

Mais l’occasion d’en savoir plus se présenta d’une manière un peu inattendue. Au courant du mois d’août, j’eus l’occasion de rencontrer l’un des responsables des Scouts d’Haïti, Gérard-Marie, qui était de passage à Paris pour raison professionnelle. Celui-ci arriva à prendre contact avec moi par l’intermédiaire de Dominique et me proposa de se déplacer à Poitiers en train pour me rencontrer même si cela n’était qu’une soirée. J’appréciais son initiative car je ne pouvais que difficilement m’absenter. Je devais assurer la bonne marche de la CUMA tant que mon remplaçant ne serait pas arrivé. J’allais donc accueillir Gérard-Marie à la gare de Poitiers. La description mutuelle et préalable de nos personnes par téléphone, permit de nous reconnaître rapidement et Gérard-Marie m’ adressa une grande poignée de main chaleureuse.

– Alors c’est toi qui viens nous rejoindre en Haïti ! Sache que tu seras le bienvenu !

– En attendant de vous y rejoindre, sois mon hôte dans notre belle région, même si ce n’est que pour une soirée, lui répondis-je, avec déjà un petit ton d’amertume dans ma voix en sachant ce que j’allais perdre et devant cette angoisse de l’inconnu.

Nous rejoignîmes ma voiture pour filer directement sur Gencay. Gérard-Marie faisait partie de la bourgeoisie mulâtre de Port-au-Prince. Homme de taille moyenne, il avait toujours un grand sourire rieur qui me le rendit vite très sympathique. Durant le trajet, il me raconta en détail comment il avait monté l’opération avec les Scouts de France et me parla des Scouts d’Haïti. Il apprécia mon hospitalité et comprit dans la conversation, qu’il m’en coûtait de tout quitter. Il chercha donc à me rassurer, répondit à toutes les questions que j’avais préparées et finit par me dire que cela devrait bien se passer comme pour le coopérant scout français précédent.

– Ah bon ! Vous avez déjà eu un coopérant Scouts de France ? Demandai-je surpris par cette information.

– Oui, c’est vrai, répondit Gérard Marie, mais il y a longtemps, c’était du temps où la Mission Française de Coopération en Haïti proposait des postes de coopérants en soutien à des ONG, sans projet particulier. Nous avions fait directement notre demande conjointement avec les Scouts de France.

– Et cela c’était bien passé ?

– Oui et non ! Répondit Gérard-Marie en riant.

– Oui, parce qu’il nous a beaucoup apporté par son expérience chez les Scouts de France et qu’il a été très apprécié. Et : non, parce qu’il a en voulu en faire trop sur le modèle français sans chercher toujours à respecter nos différences de culture et nos méthodes. Il s’est donc fait des ennemis et en particulier notre responsable de formation, Chef Mortès, chacun voulant imposer son point de vue.

– Et il a été remplacé à la fin de sa mission ?

– Non justement ! Et c’est la faute de chef Mortès ! C’est lui qui a intercepté l’appel de la Mission Française de Coopération qui demandait si les Scouts d’Haïti voulaient un nouveau coopérant quand celui-ci aurait terminé sa mission et Chef Mortès a répondu qu’il n’en était pas question, sans en parler aux autres dirigeants !

Gérard-Marie continua à m’ expliquer la situation et à me mettre en garde contre Chef Mortés qui voyait d’un très mauvais œil l’arrivée de ce nouveau coopérant.

 

Après avoir raccompagné Gérard-Marie à la gare le lendemain matin, j’étais partagé entre ce désir de réussir la mission pour laquelle j’étais attendu – la rencontre avec Gérard-Marie en avait montré la preuve – et l’angoisse de ce contexte difficile auquel j’allais être confronté.

En serais-je capable ? Ne risquerais-je pas de démissionner rapidement et de décevoir beaucoup de monde ?

Finalement je pensais que cela serait pour moi l’occasion réelle de savoir ce que je vaux. Cela semblait pour moi comme passer par un rite initiatique, un passage, pour se sentir vraiment entrer dans le monde des adultes et y tenir sa place. Je me devais donc de réussir.