« La nature est prévoyante :
elle fait pousser la pomme en Normandie
sachant que c’est dans cette région
qu’on boit le plus de cidre. »

Henri Monnier

6 –    Bois Boni

Le lendemain après-midi, je me préparais à rejoindre le bureau de Gérard-Marie. Il m’avait un laissé un message le matin même, me donnant rendez-vous à sa librairie pour m’emmener visiter le fameux terrain de Bois Boni. Je voulais profiter également de ce voyage pour lui poser quelques questions.

Denisa m’indiqua le chemin pour rejoindre sa librairie. Je pris à droite en sortant du bureau et je me retrouvai rapidement au niveau de l’ancienne place de l’Intendance. Je passais devant la cathédrale Notre-Dame dont l’accès se faisait par de grands escaliers – La « Grande cathédrale » ainsi nommée affectueusement par les citadins – car elle fut l’une des premières constructions d’envergure entièrement réalisée en béton et toute peinte en blanc. Cet édifice, le plus haut de Port-au-Prince, présentait un plan en croix latine et mesurait 83m de long et 45m de large. Construit sur le site de l’ancien Bureau de l’Intendance de la colonie, il dominait, de ses deux campaniles hauts de 54m, toute la baie de Port-au-Prince. Le mur de la terrasse délimitait le parvis, sur lequel était érigée la statue de Mgr Jean-Marie Guilloux, archevêque de Port-au-Prince de 1881 à 1885. Je me promis d’y entrer un jour pour pouvoir admirer de l’intérieur la grande rosace visible sur la façade. Le mur était flanqué de deux fontaines qui complétaient à l’origine le décor de l’Intendance. C’étaient les rares vestiges de l’époque coloniale à Port-au-Prince.

En contrebas, se tenait une sorte de marché aux puces dont la plupart des produits venaient des Etats-Unis. Les vêtements étaient entreposés en tas à même le sol. Denisa m’avait dit que cela s’appelait des « pépés ». Je me faufilai et je rejoignis la rue Bonne-Foi (également nommé rue Martelli-Séide), qui se dirigeait vers le littoral et entrait au cœur même du quartier commerçant de la ville. Sur mon passage, des Haïtiens agitant des liasses de billets de monnaie à la main, m’interpellèrent à plusieurs reprises en me demandant – en mauvais anglais – si je voulais échanger mes dollars. Je leur fis part poliment de mon refus en quelques mots de créole, ce qui les amusa.

La librairie se trouvait au coin de la rue. Je dus essayer de trouver un passage entre les marchandes assises à même le sol sous les arcades, devant l’entrée de la librairie, avec tout leur étalage de fournitures scolaires. Pourquoi une telle concurrence devant la librairie ? Gérard-Marie devait m’ expliquer que cela faisait partie de la « règle du jeu ».

 

À l’intérieur régnait une grande activité. J’entrais dans cette « grande ruche », tant le contraste de luminosité avec l’extérieur était important. La grande pièce était sombre, due à l’absence d’ouverture sur l’extérieur hormis la grande porte d’accès. Un grand ventilateur tournait au plafond et deux néons éclairaient la salle. Derrière de grands comptoirs en bois, les employés allaient chercher les articles rangés sur différentes étagères. D’autres prenaient les commandes des clients. Dans une stalle, protégée par des vitres, une dame d’un certain âge effectuait les encaissements comme dans un guichet d’une banque et tamponnait soigneusement le bon que lui remettait le client après avoir effectué l’appoint. Un autre exemplaire était empilé sur un petit socle en bois. Je demandai à l’un des employés où se trouvait le bureau de Gérard-Marie. Il me fit signe de monter à l’étage par l’escalier qui se trouvait sur le côté de la pièce. Le calme qui régnait à l’étage tranchait avec le rez-de-chaussée. La pièce était éclairée par plusieurs néons. Elle était climatisée. C’était la partie réellement librairie, avec des rayonnages complets de livres de toutes sortes. La plupart étaient des manuels scolaires. Je reconnus les sigles des grandes maisons d’éditions françaises spécialisées dans ce type d’ouvrage – d’où la raison du voyage professionnel de Gérard-Marie en France durant l’été. Quelques clients feuilletaient des livres.

Une vendeuse vint vers moi. Je lui dis que j’avais rendez-vous avec Gérard-Marie. Elle sonna à une porte et elle me dit d’attendre. Gérard-Marie ne tarda pas à sortir de son bureau pour m’accueillir toujours avec cette même convivialité.

– Attends-moi une minute ! On y va tout de suite !

Il me fit asseoir dans le bureau et il continua à donner des instructions à une jeune dame qui devait être son assistante. Puis il se leva et me fit signe qu’il était prêt.

 

Nous sortîmes de la librairie et je ressentis ce choc thermique du passage d’une pièce climatisée à la forte chaleur de la rue où se dégageaient multiples odeurs plus ou moins nauséabondes. Le contraste de lumière était vif également, ce qui me fit cligner les yeux. La voiture de Gérard-Marie, un pick-up 4×4, attendait sur le côté du trottoir. Un haïtien se chargeait de la surveiller, Gérard-Marie lui donna une pièce, et l’homme se confondit en remerciements. Il démarra et il mit en route immédiatement la climatisation du véhicule. Il prit sur la droite la rue du Centre et la voiture se trouva immédiatement dans les bouchons. J’en profitai pour lui poser la question qui me tenait à cœur.

– Tu crois que nous allons obtenir un jour un véhicule pour le projet ?

– Oui, j’ai une petite idée sur la question. J’ai rencontré dernièrement le directeur de la concession Lada à Port-au-Prince. Il est passé à la librairie. C’est un ancien scout. Nous avons parlé de ta présence et je lui ai évoqué ce souci de véhicule pour le projet. Tu ne le sais peut-être pas, mais la concession des véhicules Lada appartient au beau-père de Jean-Claude Duvalier. Il en donne à des chefs tontons macoutes, sûrement pour bon service rendu. Il m’a dit que s’il en donnait si facilement, il n’y aurait pas de raison qu’il n’accepte pas d’en donner un aux Scouts d’Haïti. Il suffit d’en faire officiellement la demande. Il m’a dit qu’il l’appuierait. Le plus dur sera de convaincre les membres du Conseil National des Scouts d’Haïti ! Je vais commencer à en parler à certains pour expliquer la situation et lever les réticences.

– Mais vous ne pensez pas qu’agir ainsi c’est soutenir le régime et prendre des risques pour la réputation des Scouts d’Haïti ?

– J’y ai longuement réfléchi. Mais je crois que c’est surtout « donner un bon coup de pied au diable ! » Répondit-il avec son grand rire moqueur.

Intrigué, je   lui demandais ce qu’il entendait par cette expression.

– C’est effectivement une expression de chez nous. Je veux dire par là, que c’est leur prendre quelque chose pour que cela se retourne contre eux. Je pense que, par l’éducation apportée aux jeunes par le scoutisme, nous formons des citoyens qui se révolteront contre le régime en place. Tu vois… Cette année – qui a été décrétée par les Nation Unies : Année Internationale de Jeunesse – a été l’occasion de discuter sur les droits humains avec nos scouts. Lors des rencontres, ils ont pris la parole et exprimé leurs aspirations de mieux-être et de justice. Ils ont dit leur refus de la misère abjecte, leur rejet d’un Etat prédateur et de l’incurie administrative… C’est la jeunesse qui devra mettre en place une véritable démocratie comme nos scouts peuvent déjà y goûter à leur niveau dans leurs groupes. Il faut agir… et ce véhicule est indispensable pour aller les visiter et leur apporter la bonne parole! Et en plus nous ne devons pas t’avoir fait venir pour nous aider dans le développement communautaire si nous ne t’en donnons pas les moyens.

– Tu penses que le scoutisme en Haïti agit contre le régime en place ? C’est pourtant un mouvement apolitique ?

– Oui, c’est vrai ! Tout dans le scoutisme s’oppose à cette dictature aliénante des Duvalier. Je vais être plus précis… En 1978, quand j’étais chef scout, j’ai fait modifier les statuts de l’Association Nationale des Scouts d’Haïti pour que notre scoutisme ait des outils plus efficaces pour préparer des citoyens de caractère, des citoyens actifs et utiles au pays…

– Quelles étaient ces modifications ?

– C’était, entre autres, les articles de la loi scoute qui sont maintenant moins poétiques mais plus engagés. Par exemple, autrefois nous disions « Le scout est courtois et chevaleresque », depuis, nous disons: « Le scout est accueillant et combat l’injustice » ou encore nous disions « Le scout voit dans la nature l’œuvre de Dieu, il aime les plantes et les animaux ». Aujourd’hui nous disons : « Le scout protège l’environnement et respecte la vie : oeuvre de Dieu ».

Je pourrais te dire encore que depuis l’année 1978, l’accent a été mis particulièrement sur cette phrase magique de Baden Powell : « Ask the Boys ». Le scoutisme a prêché, exigé qu’à tous les niveaux de 8 à 23 ans (du louveteau au routier), le scout apprenne à décider tantôt par lui-même, tantôt en conseil et également apprenne à s’auto évaluer et à évaluer ses chefs. Tu peux donc comprendre combien les milliers de scouts qui ont fréquenté les rangs du mouvement, surtout depuis 1978, ont maintenant assez de cran pour dire « Non » à l’injustice, pour dire « Non » au peu de respect pour la vie et pour refuser d’être des marionnettes articulées par des Duvalier.

– Mais sous le régime de Papa-Doc, le scoutisme a-t-il pu se maintenir ?

– Certes, sous Duvalier-Père, beaucoup de responsables du mouvement étaient partis vers d’autres rives. Durant son régime de terreur, le mouvement a eu du mal à se maintenir comme autrefois dans la plupart des régions du pays. Mais Duvalier–Fils a progressivement lâché du lest en comprenant l’importance de cette éducation populaire. Le mouvement scout a pu reprendre ainsi progressivement son activité sans être inquiété. Car il ne faut pas oublier qu’ici la population est jeune : plus de 45% à moins de 15 ans. Or l’éducation publique apportée à ces jeunes correspond mal aux besoins, et cela ne concerne, pour l’enseignement primaire, qu’un enfant sur quatre en milieu urbain et un sur sept en milieu rural. C’est pourquoi le mouvement éducatif qu’est le scoutisme joue un rôle important et tranche pour le jeune en lui permettant de rompre avec l’oisiveté. Mais il a su surtout séduire la jeunesse par sa méthode, sa loi, ses techniques, ses activités, son amour du prochain… et je dois en oublier…! Dit-il après une hésitation et en éclatant de rire.

– Le développement des effectifs a été spectaculaire, reprit-il avec sérieux, de 2000 membres en 1976, nous sommes passés à près de 16000 aujourd’hui surtout dans les classes défavorisées et en milieu rural. La santé, l’alphabétisation, la protection de l’environnement, la lutte contre la grande pauvreté sont les quatre priorités pour atteindre un réel développement, centré sur la personne humaine. Quatre priorités que l’association nationale des Scouts d’Haïti a fait siennes, avec la conviction que c’est à travers l’éducation de la jeunesse que l’on réalisera le développement du pays.

– Tu connais bien ta leçon ! Lui dis-je d’un ton amusé.

– «  Mon chè », répondit Gérard –Marie, qui s’amusa aussi de la remarque, tu ne dois pas oublier que j’ai été longtemps le responsable de l’association et j’ai, à ce titre, animé beaucoup de stages de formation et c’est donc un discours que je connais bien !

Pour continuer mon explication, tu vois que depuis son entrée chez les scouts, le jeune est placé en situation d’auto éducation progressive. Avec d’autres jeunes de son âge, il choisit, prépare et réalise les activités qui lui tiennent à cœur et qui correspondent à des besoins de la communauté dans laquelle il vit. L’encadrement veille à ce que chaque projet entrepris permette aux jeunes de prendre des responsabilités, d’acquérir des compétences techniques et de se sentir utile, quel que soit son âge. Ainsi du temps où il est louveteau jusqu’au moment où il quitte le mouvement, le scout reçoit une formation qui le rend capable de prendre une place active dans sa communauté, et de devenir un citoyen qui fera des choix utiles pour le développement de son pays.

 

Pendant qu’il me donnait toutes ses explications,       j’essayais de mémoriser l’itinéraire suivi. Pour éviter les bouchons sur le boulevard Jean-Jacques Dessalines, il avait remonté l’avenue John Brown pour prendre ensuite l’Avenue Martin Luther King sur la gauche. Nous rejoignîmes ainsi la route de Delmas juste au niveau de Delmas 13 pour prendre ensuite la route qui rejoignait l’aéroport. Puis Gérard-Marie ralentit et prit une piste sur la droite. Je cherchai du regard quelques repères visuels à mémoriser pour me souvenir de l’emplacement. Le mieux – pensais-je – est de me souvenir que c’est entre ces deux panneaux publicitaires. Me voyant préoccupé à trouver des repères, Gérard-Marie me dit :

– Ici, cela s’appelle Ti-place Cazeau, c’est un nouveau quartier, tu ne le trouveras pas sur le plan.

 

Les gens s’écartaient rapidement du bord de la piste en voyant le véhicule arriver. Je compris vite pourquoi en observant dans le rétroviseur le gros de nuage de poussière que soulevait la Toyota sur son passage. La piste recouverte de ce mélange de roches marneuses et d’argile, provenant de cette même roche calcaire, lui donnait cette couleur blanc ocre. La route s’arrêta ensuite presque brusquement sans autres indications. Une mauvaise piste se poursuivait sur la droite et se dirigeait vers la zone de Port-au-Prince.

– Ici sur la droite, tu as une piste très difficile qui rejoint la Delmas presque au niveau de Pétionville, me précisa Gérard-Marie.

 

La Toyota prit un chemin de terre battue, légèrement sur la gauche entre deux rangées de maisons. Il était beaucoup moins large que la piste que nous venions de quitter et surtout, il n’était pas du tout entretenu. Il longeait sur la gauche un petit canal d’irrigation qui délimitait toute une zone de champs de canne à sucre. Le chemin, qui ne devait être à priori utilisé que par des charrettes à bœufs transportant la canne à sucre, longeait un vestige en pierre. C’était les restes d’un ancien aqueduc, témoin de grandes habitations sucrières de cette plaine du Cul-de-Sac. Le chemin délimitait ainsi une frontière naturelle entre les champs de canne à sucre, qui s’étendaient à perte de vue sur la gauche, et une zone de collines arides sur la droite, placée sous le vent (Nordé). Gérard-Marie devina mon intérêt pour ce vestige.

– C’est ce qui reste d’un aqueduc d’une habitation sucrière qui portait le nom de Carradeux. C’est d’ailleurs le nom du petit village plus loin. Les habitants ont depuis longtemps pris une grande partie des pierres de cet ancien aqueduc pour leurs propres constructions. Tu vois, on se dirige actuellement vers la plaine du Cul-de-sac, qui s’étend au nord et à l’est de Port–au-Prince. C’était, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’une des régions les plus productives de l’industrie sucrière. Toute cette canne à sucre est vendue actuellement à la grande usine de la HASCO, détenue par des capitaux américains.

Sur la droite, le paysage était tout autre : terre de désolation où il ne poussait que quelques épineux. Gérard-Marie tourna sur la droite à un endroit où le chemin faisait une courbe. Il sembla suivre un sentier tracé par le passage d’animaux. La Toyota traversa une large parcelle plate, non cultivée et aride. À l’extrémité de celle-ci, il reprit un semblant de piste et il commença à gravir un petit morne.     Gérard-Marie enclencha les 4 roues motrices de la Toyota car le chemin devenait difficile et étroit entre le bord du morne et une ravine relativement profonde. Il ne s’agissait pas de déraper. Nous suivîmes cette piste caillouteuse, taillée au bulldozer dans le bord de la colline. Puis arrivé en haut, Gérard- Marie arrêta le véhicule et m’invita à descendre.

 

 

– Voilà Bois –Boni ! Le lieu de notre projet ! S’exclama-t-il en montrant de ces deux bras toute une zone désertique devant lui.

– C’est où ? Demandai-je. Je ne comprenais pas très bien.

– Mais là devant toi ! Dit-il, avec un grand éclat de rire en voyant mon étonnement.

– Ah ! – Ce fut ma seule réplique-.

– Tu vois le terrain des scouts commence là où tu es, sur ce morne, il englobe toute la ravine devant nous et remonte de celle-ci jusqu’au petit morne que tu vois là-bas en face et redescend jusqu’à la piste là-bas à droite pour revenir jusqu’à nous.

– Mais il n’y a que des cailloux, des épineux et des cactus !

– Attention ! Ces cactus ont un nom – mon cher – ce sont des cactus candélabres. Nous avons commencé à les tailler quand nous avions organisé une journée de reboisement sur ce terrain cet été.

– Et les deux bâtiments, l’éolienne et le champ de maïs que l’on voit la-bas ?

– Non ce n’est pas à nous ! C’est à un autre projet Haitiano-Canadien. Mais nous avons aussi notre éolienne, regarde ! Juste devant !

Il y avait effectivement une éolienne située dans la cuvette formant le haut de la ravine. Elle était juste devant nous et la roue n’arrivait à peine à notre hauteur.

– Et est-ce qu’elle marche ? Demandai-je, intrigué par l’emplacement de celle-ci.

– Non, elle ne marche pas bien, et elle n’a jamais été bien installée pour ce forage.

– Ah ! bon, vous avez un forage ?

– Oui, viens ! Descendons voir le terrain d’un peu plus près.

 

Eoliennne-bois-BoniNous descendions à pied le bout de piste caillouteux qui arrivait sur un terrain relativement plat, pas très grand et qui débouchait sur la ravine. Au milieu du terrain, il y avait effectivement un forage, sur lequel était montée l’éolienne. Mais rien ne semblait fonctionner. L’éolienne n’était pas reliée à une pompe sur le forage et le puits de celui-ci n’était fermé que par une simple grande pierre plate. Cela laissait supposer que bon nombre de personnes avaient dû s’amuser à laisser tomber des cailloux dans celui-ci.

Gérard-Marie me montra le travail de débroussaillage et de plantation qu’ils avaient déjà commencé. Il chercha les plantules, mais la plupart avaient été piétinées ou mangées. Il fut furieux et accusa les bovins laissés en liberté dans ces mornes par les paysans du village plus bas.

Une fois retourné à la voiture, je contemplais le paysage, il y avait une légère brise qui descendait des mornes et qui semblait survoler juste au-dessus de l’éolienne en la faisant à peine tourner. Au loin, en contrebas, nous devinions le petit village de Carradeux composée de quelques maisons à toiture de chaume ou de tôles en partie cachées par quelques arbres. C’était réellement la frontière entre la zone désolée des mornes désertiques et la grande zone de champs de canne à sucre de la Plaine du Cul de Sac. Le peu de terrain cultivable en bas des mornes était composé de quelques champs de maïs, de patates douces, de pois et de manioc, en une succession de petites parcelles. Gérard-Marie continua à m’ apporter les précisions suivantes :

– Tu te trouves ici toujours sur la commune de Port-au-Prince en aval de l’agglomération. Elle est séparée de la plaine du Cul-de sac par ces plaines cultivées devant toi en contre bas et bordant la rivière grise. Ici, nous sommes au pied du massif de la Selle qui se trouve derrière toi.

 

Après ces dernières explications, nous remontions dans le pick-up Toyota et nous redescendions la piste étroite qui bordait la ravine. J’observais le fond de la ravine juste en contrebas. Elle semblait bénéficier d’une certaine fraîcheur malgré l’absence d’eau et la végétation était plus luxuriante, peut-être une preuve que la nappe phréatique n’était pas si profonde. Une fois le passage délicat passé, Gérard-Marie qui me sentait préoccupé par ce que j’avais vu, rompit le silence.

– Et qu’en pense l’agronome ?

Je pris un peu de temps pour répondre. Je voulais, par ma réponse, ne pas le décevoir tout en me sentant un peu découragé par ce que j’avais vu.

– Si vos ambitions sont plus modestes que celles qui ont fait l’objet du projet initial, je pense que nous pouvons toujours faire quelque chose. Mais il semble que vous n’avez pas un sou pour le projet !

Gérard-Marie sembla rassuré par la réponse de cet européen certainement habitué à des projets plus réalistes. Il précisa :

– Pas tout à fait ! Nous avons obtenu pour le moment un financement du CCFD grâce aux Scouts de France.

– Vous pourriez peut-être aussi en obtenir un important par la Mission française de Coopération, le chef de Mission m’a demandé de présenter une demande de financement. J’y travaille actuellement avec Maxeau.

– Essayez toujours, mais je n’y crois pas !

– Et pourquoi ?

– Parce ce que la France est peu intéressée pour soutenir notre pays sauf si l’on pouvait prouver que d’autres pays comme les USA apportent un soutien plus important. C’est la « rivalité » pour aider ceux du Sud. Les Etats n’ont pas d’amitiés ; ils n’ont que des intérêts. Ils n’ont pas d’engagement ; ils n’ont que des objectifs.

– Mais le chef de mission a chargé son adjoint de s’occuper personnellement de notre dossier !

– Ah ! Son adjoint ! J’en ai entendu parler ! C’est un ancien sous-officier brillant pour son mépris envers les Haïtiens et sa médisance. Il n’est bon que pour sa perversion sexuelle et son incompétence. Tous ces gars-là, ils veulent apparaître comme :  « les messagers de la civilisation, des professeurs de démocratie. » Ils viennent apporter dans le tiers-monde le changement, un changement qui ne peut être que celui par lequel leur propre société s’est faite. Comme s’il y avait un chemin linéaire par lequel toutes les sociétés doivent passer pour évoluer et le long duquel les                 « développées » sont déjà « arrivées » et les « sous-développées » à la traîne !

– Mais il y a des coopérants sur des projets financés par la Mission Française de Coopération, j’en ai rencontré au café près du bureau des VP.

– Ne te fais pas d’illusions ! Certains coopérants ici sont souvent accusés, à juste titre, par leurs interlocuteurs nationaux, devenus cobayes, de ne chercher qu’à se faire la main où à se constituer un bon cursus, en plus d’un bon pécule. Attitude d’autant plus détestable, qu’ils se permettent, de surcroît, de se comporter en donneurs de leçons et en … Porteurs de civilisation.

 

 

Après cette leçon sur la coopération française. Je me tus et je réfléchis. J’avais de la chance que mon statut soit autre et Gérard-Marie savait le sacrifice que j’avais fait pour venir en Haïti. Je devais agir et réussir. Mais, est-ce que je le devais selon des critères de rentabilité ? Dans quel but ? Et avec quelles chances de réussite à court, à moyen ou à long terme ? Autant de questions qui trottaient dans ma tête. Je me rappelais le travail d’analyse que j’avais fait. Je devais m’y tenir en incluant le projet de centre de formation et de ferme école au niveau des moyens disponibles tout en sachant qu’il me faudra en garder un peu de financement (ou trouver d’autres aides) pour financer des actions de formation. Je continuais donc la conversation avec Gérard-Marie avec une attitude plus consciencieuse, plus convaincue de ma mission.

Il me déposa sur l’avenue John Brown à la hauteur où je prenais les camionnettes pour descendre au bureau le matin. Je le remerciai et je finis à pied le bout de trajet jusqu’à la kay de passage. La température était encore élevée en cette fin d’après-midi et j’ arrivais en sueur.

Le gardien me salua et me dit que mon linge était lavé et repassé. Je sortis mon porte-monnaie pour lui donner les quelques gourdes correspondant au tarif qui avait été négocié par les volontaires résidant à la kay. J’avais vite appris les habitudes des autres volontaires. Pour cela, je n’hésitais à poser des questions souvent très pratiques sur la vie de tous les jours, ce qui pourrait paraître surprenant si cela se déroulait en France. Je devais apprendre vite si je voulais pouvoir vivre correctement en Haïti.

 

Je retrouvais avec plaisir Christian qui était de passage. Il était pris dans une conversation animée avec les autres volontaires familiers du lieu. Ils étaient assis autour de la table dans la grande pièce du rez-de-chaussée et ils paraissaient très excités au regard de la boisson jaune dans leurs verres.

– Goûte-moi ça ! Me dit Alexandre en me tendant son verre. C’est le médicament des VP !

Un peu méfiant, je bus une gorgée du liquide sous leurs regards rieurs.

– Mais c’est du Pastis ! Dis-je .

– Et ! Qu’est-ce tu crois ! Et du Ricard, plus précisément.

– Il est parfait, frais et bien dosé ! Je sens que vais finir ton médicament.

– Arrête tout de suite ! Dit Alexandre en m’arrachant immédiatement le verre des mains.

– Ne t’inquiète pas, on a pitié du scout. On va t ‘en servir un, va ! Dit Christian

– Je croyais que les scouts, ça ne buvait pas d’alcool ! Dit un autre volontaire pour me taquiner.

– Les scouts certainement ! Mais leurs chefs ont bien le droit de prendre de ce genre de médicament réservé aux adultes!

 

Je m’installai et je racontai aux convives amusés comment les chefs se donnaient rendez-vous à l’instar des jeunes pendant le camp, pour prendre un peu de                 « médicament » nécessaire pour se maintenir un bon moral. Cela les amusa. Ils commençaient à comprendre que ce       « scout » était bien un « gars » comme eux pas du genre stéréotypé dont il pouvait avoir l’image. Mais cela ne les empêcherait de continuer à le blaguer.

La discussion tourna vite autour des bons souvenirs des uns ou des autres en tant qu’animateurs de colonies, colons, ou sur les autres vertus thérapeutiques du pastis.          J’appris, qu’en tant qu’expatrié, je pouvais obtenir à l’Ambassade des « Bons » permettant d’acheter chez un négociant des alcools français à des prix détaxés défiant toute concurrence ! Mais c’était limité en quantité et par période et il fallait justifier d’au moins six mois de présence en Haïti. Mais bien sûr, on pouvait s’arranger entre volontaires ou coopérants.

 

– Bon ! Dit Alexandre, après cet apéro sympathique, que diriez-vous d’aller se faire un petit resto ? J’en connais un sympa à Pétionville.

– Bonne idée ! Nous répondîmes tous, presque de la même voix.

Nous montions tous à l’arrière du pick-up de Christian et nous prenions la route de Pétionville. La nuit commençait à tomber et Alexandre, qui était en pleine forme, saluait tout le monde sur son passage provoquant sourires et rires des passants amusés par cette voiture de « blancs » bien excités et qui les interpellaient en créole.

La nuit était presque tombée quand nous arrivions au restaurant « En Ba Tonnelle ». Nous demandions de nous installer sous la tonnelle qui était recouverte de tout un tapis de verdure. Une guirlande de lampes de toutes les couleurs ornait le tour de celle-ci. Sur l’un des poteaux, était accroché un petit haut-parleur qui diffusait de la musique haïtienne. Les autres volontaires me conseillèrent de goûter le lambi en sauce qui, ici, était excellent.

 

Je passais une excellente soirée oubliant les déceptions de la journée. Christian, à qui j’avais exposé la description du terrain de Bois Boni, me promettait de m’aider pour le reboisement du terrain mais il me conseillait vivement de prévoir de le clôturer. J’écoutais beaucoup les autres volontaires car je voulais toujours en savoir plus sur les lois et coutumes du pays.

 

Je savais que quelque chose qui est permis par la loi en France ne l’était pas forcément en Haïti. Certains gestes ou attitudes qui semblaient insignifiants pourraient attirer des ennuis. Rester sensible aux coutumes du pays serait certainement la meilleure manière d’éviter les problèmes.