La terre nous en apprend plus long
sur nous que tous les livres.
Parce qu’elle nous résiste.
L’homme se découvre quand
il se mesure avec l’obstacle.

Antoine de Saint-Exupéry

 

9 –    Tontons macoutes et baptême du feu

         Je me réveillais de bonne heure. J’avais dormi, à même le sol, sur une natte de paille dans la salle de classe de l’école, transformée en dortoir. Ricardy, réveillé lui aussi, me proposa d’aller faire notre toilette directement à la rivière pendant que la reste de l’équipe continuait de ronfler tranquillement.

         Nous sortions de l’école et nous prenions un sentier vers l’Est, la rivière ne devait pas être très loin. Nous traversions un champ où des paysans travaillaient ensemble à labourer avec des houes. La récolte du maïs avait été récente. Ils chantaient tout en travaillant, l’un d’entre eux jouait du tambour. Ricardy me dit «Sé oun kombit! ». Je fis un «Ah! » d’approbation et je me promettais d’en demander un peu plus à Maxeau. Arrivés à la rivière, nous remontions le lit à la recherche d’une petite crique assez profonde pour se baigner.

         Je lui indiquai, entre deux gros rochers, un petit bassin qui semblait relativement profond. De l’autre côté de la rivière un groupe de femmes faisait leur lessive en frappant le linge avec énergie. Je me mis accroupi en caleçon sur l’un des grands rochers et je me laissai tomber en boule dans l’eau. L’eau était froide et je me relevais aussitôt.

J’entendis des cris au niveau du groupe de femmes. Elles avaient certainement été surprises par le bruit soudain et la gerbe d’eau provenant de ce coin de la rivière.

         – Qu’est-ce qu’elles disent? Demandais-je en m’adressant à Ricardy

         – Elles disent qu’un « blanc » s’est noyé !

         – Mais non ! Rassure-les ! Dis leur que ce n’est qu’un gros requin blanc !

Je ne compris pas trop ce que leur dit Ricardy en créole, mais cela déclencha de grands éclats de rire.

         – Tu te moques de moi ! Et je commençai à l’asperger, le trouvant un peu peureux de se mettre à l’eau. Le jeu amusa beaucoup les femmes qui maintenant applaudissaient. J’interrompis brusquement la bataille d’eau pour dire à Ricardy que nous devrions être plus sérieux et faire réellement notre toilette. Celui-ci continuait cependant à dire des plaisanteries au groupe de femmes, particulièrement après s’être        entièrement savonné et recouvert d’une mousse blanche et en montrant du doigt la couleur de peau du « requin blanc ». Les femmes riaient de bon cœur. Je n’arrivais pas à tout comprendre mais je finis par deviner que cela déviait sur des propos sexuels et je fis signe à Ricardy qu’il était temps de rentrer.

         Mon intervention sur le développement communautaire, me laissa un petit goût amer. Les stagiaires semblaient un peu endormis et peu intéressés à toute forme de participation proposée, préférant un cours magistral.

         J’avais bien proposé de passer le film en 16mm du Bureau Mondial du Scoutisme pour illustrer mes propos, mais Maxeau avait refusé car c’était trop compliqué de demander d’avoir l’électricité juste pour une projection. Je me jurais que je devrais m’y prendre autrement la prochaine fois et également m’expliquer sur les méthodes de formation avec Maxeau.

         En tout début d’après-midi, nous reprenions la route vers Port-à-Piment. Maxeau qui commençait à comprendre que je m’en tirais plutôt bien avec le véhicule ne fit aucune remarque quand je m’installais au volant. Je posais rapidement la question sur le « kombit ». Maxeau               m’expliqua que dans ce monde de petits exploitants et de petits propriétaires, si chacun est maître chez soi, chacun a aussi besoin – à certains moments (plantation, récolte) – d’un coup de main. Le « kombit » qui regroupe parents et voisins permet l’échange du travail sans avoir recours au salariat. Il me posa la question de savoir ce qu’il en était en France.

         – En France, la productivité du travail dans l’agriculture s’est trouvée multipliée par cinquante depuis le début du siècle grâce à l’industrialisation. L’agriculteur travaille la plupart du temps en famille ou avec un nombre limité de salariés. L’entraide existe entre agriculteurs mais plus à ce niveau. Actuellement, un agriculteur en France nourrit plus de quarante personnes. Par contre ici, avec votre agriculture traditionnelle, un paysan semble juste pouvoir nourrir sa famille sauf si sa récolte est détruite pour raison climatique ou autre. Je pense que cette proportion importante de personnes employées dans l’agriculture semble être la caractéristique des pays pauvres et peu développés. Je me demande si l’augmentation de la productivité permettrait aux Haïtiens de s’affranchir un jour de la pauvreté. J’ai été d’ailleurs frappé également, ce matin, par le morcellement des parcelles. Elles sont en moyenne inférieures à un hectare ou un carreau, comme vous dites. C’est difficile dans ce cas de passer à une agriculture mécanisée.

         Maxeau approuva mes propos, mais dit qu’il n’était pas capable de répondre à mon interrogation. Pour lui, ce qu’il a vu reste le cœur du système d’exploitation familiale de subsistance qui domine dans tous les mornes. La discussion s’arrêta là. Je semblais me retrouver dans les histoires lues sur la France du début du siècle, société morale traditionnelle ou un enfant sur trois mourrait avant l’âge d’un an.

         De ces rencontres de la veille, j’en déduisais que leur bonheur apparent, dans cette pauvreté, reposait simplement sur : l’imprégnation religieuse et magique, la chaleur communautaire et toute cette ardeur de vivre de ces sociétés traditionnelles. De toute façon en France, personne n’accepterait, pour retrouver ce bonheur perdu, de se plier aux conditions de vie et de travail des paysans d’autrefois.

         La piste longeait la mer. J’admirais ce paysage – digne de cartes postales – avec ces longues plages de sable fin, bordées de cocotiers et caressées doucement par les vagues. Maxeau m’informa que si nous allions plus vers la gauche, vers Port Salut, nous découvrions des bangalows souvent fréquentés par les fonctionnaires internationaux en poste en Haïti, attirés par la beauté des lieux et l’hospitalité des habitants.

         -Je crois que je les comprends ! Dis-je en souriant à Maxeau.

         La piste quitta ensuite la côte pour reprendre l’escalade des mornes. Elle était maintenant caillouteuse, difficile, certainement impraticable en saison des pluies. Les faibles pluies de ces derniers jours limitaient les zones boueuses et elles permettaient donc de l’emprunter avec prudence. J’enclenchais les quatre roues motrices et je réduisais l’allure. Le franchissement des mornes donnait l’impression, à certains endroits, d’escalader des escaliers, marche après marche. Nous devions prendre notre temps pour cette partie difficile de la piste.

         Longeant la côte, elle nous faisait découvrir des paysages très variés : verdure ici, rocaille là, marécage plus loin et subitement, à un tournant d’une colline, des cocoteraies égayant des plages de sable gris ou noir s’enfonçant dans une mer bleu turquoise. J’observais également les petites parcelles cultivées de pois et de petit mil, à flanc de morne, bordées de quelques arbres, preuve qu’à cet endroit plus éloigné des grandes villes, le marché du charbon de bois devait être moins florissant.

         J’aperçus des hommes en « bleus » marchant en bordure de la piste. Ils étaient tous armés d’un fusil. Je regardais Maxeau essayant de lui faire comprendre mon interrogation. De sa voix calme, faisant signe qu’il avait compris ma surprise, il m’expliqua :

         – Aujourd’hui nous sommes le 18 novembre, c’est pour Haïti la fête de la victoire de Verrières. Mais les tontons macoutes ont aussi annexé ce jour de fête comme la leur. C’est pour ça que tu en vois autant passer. Ils vont se retrouver ensemble. Il risque d’y avoir quelques débordements quand ils seront bien imbibés de rhum ou de clairin. Il va falloir faire attention !

         Nous approchions du bourg de Port-à-Piment car j’aperçus la barrière au milieu de la piste et la cabane du poste de police. Il y avait des tontons macoutes avec les policiers. Il ne s’agissait pas de plaisanter. Ils observèrent le « blanc » avec méfiance. Mais j’étais habillé comme les autres: en scout; ce qui semblait être un élément facilitant le passage. Ils ne me demandèrent donc pas de pièce d’identité, ni mon passeport.

         Une fois que nous fûmes arrivés au niveau des premières maisons du bourg, une foule d’enfants courut à notre rencontre. Les voitures devaient se faire rares et chaque fois que l’une d’elles arrivait en ville, c’était un élément de curiosité. Maxeau me fit signe de m’arrêter et se pencha à la portière pour parler avec les enfants. Il leur demanda où se trouvait le local scout. Ils lui donnèrent comme indication une « kay en mi » ( maison en parpaing ) plus loin sur la rue principale. Maxeau identifia le local car il y avait une pancarte Pronacodiam soigneusement peinte de couleur vive et indiquant dessous: «Dépôt de sérum oral ».

         – Cela veut dire quoi ?

         – Je t’expliquerai plus tard ! Me répondit Maxeau et il demanda aux enfants d’aller prévenir le Commissaire scout de notre arrivée.

         Commença alors pour moi une longue attente. Il fallait du temps au temps pour que l’information circule. Pas de téléphone, les enfants prenaient un grand plaisir à jouer leurs rôles de messagers. Ainsi prévenus, les responsables scouts venaient les uns après les autres nous saluer. Maxeau s’entretenait avec chacun d’eux en attendant l’arrivée du Commissaire scout du district. Il n’y avait rien de vraiment organisé, pas de réunion de prévu. C’était l’improvisation la plus complète. Je pensais que cela ne servirait à rien de s’énerver et qu’il n’était pas de mon rôle de me mêler du fonctionnement de l’association. Ma mission était de promouvoir le rôle du scoutisme au niveau du développement communautaire.

         Pendant que Maxeau discutait avec les responsables scouts devant le local, je m’asseyais sur un muret et j’observais la petite cabane en bois très colorée qui se trouvait de l’autre côté de la rue et qui portait le nom de     « Borlette ». Un responsable scout, avec qui j’avais commencé de discuter m’expliqua que c’était la loterie haïtienne.

         – La partie se joue sur cent numéros de 00 à 99. Ici on ne vend pas de billets. Il suffit de s’inscrire et de dire :   « Je joue ». Le gars que tu vois dans la cabane inscrit le chiffre choisit sur son carnet et il empoche la mise. Les trois numéros gagnants sont annoncés par la radio du Venezuela où cette loterie a pignon sur rue. Tu vois, finit-il par dire, dans notre pays de grande misère, l’espoir des hommes c’est la main du ciel !

         Je fus bien amusé par l’expression et j’en profitai pour lui demander s’il était possible d’avoir de l’électricité dans cette ville.

         – Pour quoi faire ? Me répondit le jeune responsable.

Je lui expliquais que j’avais dans la voiture un projecteur pour un film en 16mm réalisé par le Bureau Mondial du Scoutisme sur le développement communautaire et que je trouverais dommage de ne le pas le présenter aux scouts. Cette idée de projection d’un film enthousiasma ce jeune responsable qui dit aussitôt que nous pourrions demander au curé du bourg d’allumer son groupe électrogène; c’est un Père « blanc ».

         – Bonne idée ! Dis-je.

Je pensais en même temps que j’avais une petite revanche à prendre sur Maxeau.

         Nous prévenions Maxeau qui, occupé à discuter avec d’autres responsables scouts, ne vit pas d’objection à l’idée mais me rappela que nous devions nous rendre avant la nuit aux Anglais et que la piste qui séparait les deux villes, n’était pas facile. Le curé, d’origine bretonne, fut heureux de saluer un compatriote et il ne fit pas d’objection d’utiliser le groupe électrogène pour une séance de cinéma. Il proposa d’utiliser la salle paroissiale pour cette projection.

         – Et c’est pour quand ? Demanda le curé.

         – Dès que possible !

Je lui précisais que nous devions ensuite nous rendre aux Anglais. Le curé fronça les sourcils, mais ne voulant pas décourager l’initiative, il nous dit de le prévenir dès que tous les scouts seraient dans la salle. En sortant du presbytère, je demandais au responsable scout s’il pensait que l’on pouvait réunir le plus possible de scouts en moins d’une heure !

         – Oui, répondit celui-ci.

         Je me méfiais de cette réponse. J’avais appris, depuis mon arrivée en Haïti, qu’un simple « Oui » était une réponse pour faire plaisir au « Blanc ».

         – C’est « oui » ou « oui – oui » ?

         Le jeune chef comprit le sens de mon interrogation et m’assura qu’il se sentait capable de prévenir un maximum de scouts mais il me demanda si de mon côté, le responsable du Bureau National (Maxeau) serait toujours d’accord.

         – J’en fais mon affaire et je vais venir installer le projecteur. À chacun de réussir !

         Et comme je connaissais le gestuel entre deux personnes qui se créent une complicité, je lui tendais la main qu’il frappa avec un grand sourire.

         Chacun partit de son côté. Je reçus les foudres du regard de Maxeau voulant me faire comprendre que le chef : c’était lui ! Mais ne voulant pas déplaire au groupe de responsables présents, enchantés par l’idée, il suggéra au petit groupe de se déplacer jusqu’à la salle paroissiale. Celle-ci était située dans une grande cour, proche de l’église et surplombait la mer. La vue était magnifique. Des nombreux enfants étaient déjà présents et d’autres arrivaient en disant un timide « bonjour », impressionné par ce grand « Blanc ». Je pris les choses en main. Trouvant l’emplacement idéal pour installer le projecteur, je demandais à un adulte en uniforme scout de prévenir le curé que nous allions être prêts. J’en chargeais d’autres de trouver le moyen d’obscurcir les fenêtres. Aussi, à son arrivée, le curé fut surpris de voir déjà un tel succès. En moins d’une demi-heure, depuis notre rencontre, la salle était déjà à moitié pleine de spectateurs. Il m’apporta une rallonge et repartit mettre en route le groupe électrogène. Les néons de la salle s’allumèrent soulevant un « Ah! » de clameur. Je commençai à installer le film et je demandai à Maxeau de faire une petite présentation pendant ce temps-là pour calmer la salle dont les rumeurs d’excitation devaient certainement troubler ce coin calme du village.

         Maxeau monta sur une table et de toute l’autorité de ses 1,40m, demanda le calme. Le silence se fit aussitôt.     « Quel talent! » Pensais-je. D’un ton très sérieux, il commença par remercier les autorités qui étaient présentes dans la salle (et qui n’auraient certainement pas voulu manquer un tel événement!). Il remercia le curé et les responsables scouts et il entreprit d’expliquer ce qu’il était venu faire à Port-à-Piment. Il présenta l’action des Scouts d’Haïti dans le domaine du développement communautaire en prenant à partie les enfants présents, comme un professeur (ou un curé) soulevant des « Oui, monsieur » à chaque fois qu’il leur demandait leur avis. M’avisant du bras, si j’étais prêt. Il dit :« Place au film ! » Et il sauta de la table sous les applaudissements.

         Le film eut un réel succès. Les deux cents personnes présentes dans la salle furent un très bon public même si certains ne devaient pas tout comprendre des paroles en français. Ils crièrent tous à la scène où un enfant tombait à l’eau dans un étang sous les cris de sa mère et qui était vite secouru par des jeunes scouts (bien sûr!). Après cette séance de cinéma qui permit du même coup de rencontrer tous les notables du bourg, Maxeau fit une dernière petite réunion avec les responsables pendant que je rangeai le matériel dans la Lada. J’étais entouré d’une cinquantaine d’enfants qui me posaient beaucoup de questions. Le curé, qui s’amusait bien de la scène, m’aidait en traduisant les questions ou les réponses en créole et en rajoutant certainement ! Car les enfants riaient de bon cœur. C’est dans cette bonne humeur et presque sous une ovation que nous reprenions la piste pour rejoindre les Anglais avant la nuit à la grande stupéfaction des tontons macoutes qui contrôlaient la sortie du bourg et qui semblaient déjà bien éméchés.

         Le trajet jusqu’aux Anglais se déroulait sans encombre même si nous étions bien secoués à cause du mauvais état de la piste. Les rivières furent franchies sans difficulté et Maxeau, qui semblait faire confiance à ma conduite prudente, ne semblait plus du tout effrayé. Le soleil amorçait doucement sa descente dans la Mer des Caraïbes en donnant au paysage de superbes lumières ocres et orangées dignes des plus tableaux de peinture naïve. Nous arrivions en vue du bourg à la tombée de la nuit. La chaleur était tombée et beaucoup de monde se trouvait dans la rue principale. Le même scénario se déroula, comme à Port à Piment. Arrivé au local scout, j’entrepris d’aller voir le curé pour essayer d’organiser une nouvelle projection. Le curé, qui devait être nord-américain, ne me réserva pas un accueil aussi chaleureux. Il était tranquillement installé pour la soirée dans son presbytère, une des seules maisons éclairées du bourg, grâce à un jeu de batteries qui avaient été rechargées par son groupe électrogène. Il n’eut pas d’objection à notre idée, il me fit simplement part qu’il ne connaissait pas de lieu proche de l’église ou du presbytère pouvant bénéficier de son électricité et permettant de faire la projection du film.

         Je sortis du presbytère et je réfléchis pour essayer de trouver une solution. À côté de moi, sur la petite place aménagée, se tenait l’église avec sa grande façade toute peinte en blanc. L’idée me vint alors de projeter directement sur un coin de la façade de l’église. Le curé pourrait certainement m’apporter le courant à l’endroit où je me trouvais. Cela serait une projection en plein air, au clair de lune! Les responsables scouts qui m’avaient accompagné approuvèrent l’initiative et acceptèrent d’aller prévenir tous les scouts ainsi que les responsables qui se trouvaient en réunion avec Maxeau. Ils me dirent qu’ils allaient utiliser la radio locale qui fonctionne à cette heure-là et que c’était le meilleur moyen de prévenir le maximum de personnes. De retour au presbytère, le curé sourit à mon idée et fut heureux de participer à cette petite animation en soirée dans sa paroisse.

         Il m’aida à tout mettre en place. Il m’apporta également un micro et un haut-parleur portatif que je pourrais placer près du projecteur pour amplifier le son du film. Maxeau arriva entouré de tous les responsables du district. J’installai le projecteur directement sur le capot avant de la Lada, et je l’interpellai.

         – Maxeau ! Tu es prêt à faire ton discours politique, comme cet après-midi !

         Il rit à ma plaisanterie.

         – Mais non! Mais non! Chez les scouts, nous ne faisons pas de politique !

         – Je voulais simplement parler de la politique de développement communautaire dans le scoutisme ! Repris-je pour m’en tirer avec une pirouette.

         Les responsables firent installer tous les spectateurs face au fronton de l’église. Ils avaient l’air surpris et j’apercevais tous les blancs des yeux des enfants qui regardaient vers moi. En à peine une heure, il y avait plus de deux cent cinquante spectateurs, plus qu’à Port-à-Piment ! Je passai le micro à Maxeau qui essaya de se frayer un chemin à travers les spectateurs et il se plaça devant eux. Il refit son « petit numéro » et il m’interpella pour demander si j’étais prêt. Je lui cria « oui » et je lui fis de grands signes pour qu’il me rapporte le micro. Quand le projecteur s’alluma, un « Ah! » d’émerveillement émana de la foule de spectateurs et le rayon de lumière vint frapper la façade de l’église. Le silence se fit. Une fois la mise au point faite, je démarrai le film. Cette projection de film improvisé en plein air semblait avoir quelque chose de magique! Peut-être par le simple fait de l’enthousiasme des spectateurs peu habitués à de telles soirées. Au passage du film où l’enfant tombe à l’eau, la réaction du public fut la même qu’à Port–à-Piment : un grand cri de frayeur!

         Le public sembla être déçu que le film ne soit pas plus long et il resta à attendre comme s’il en espérait un deuxième. Je refilai le micro à Maxeau et je lui demandai d’aller « avec son talent » conclure la séance. Il prit son ton de professeur et il interrogea les enfants sur ce qu’ils avaient compris du film. Une discussion démarra, Maxeau répétant soigneusement ce que disait chacun des enfants, pour que tous puissent entendre. Finalement cette soirée valait bien une émission « Dossiers de l’écran » avec pour thème : « Scoutisme et développement communautaire ». Il termina la soirée comme une veillée scoute et il invita chacun à rentrer chez soi dans le silence, sans se perdre. Il rejoint le petit groupe d’adultes qui me regardaient ranger le matériel.

         – Alors, c’était bien ! demanda Maxeau

         – C’était parfait ! Tu parles très bien avec les enfants… J’ai bien fait de t’emmener avec moi! Remarque! Tu ferais un très bon curé!

         Maxeau rit à ma plaisanterie et il vint frapper la main que je lui tendais, signe de cette complicité qui grandissait entre nous de jour en jour. Les autres responsables le félicitèrent également pour cette prestation et le curé lui dit même qu’il le prendrait bien comme vicaire ! Cela déclencha beaucoup de plaisanteries à son égard et Maxeau riait en se prêtant au jeu.

         Après une nuit un peu courte passée sur le sol du local scout du district, le réveil se fit tranquillement. Nous devions reprendre la route pour rentrer à Port-Au-Prince en faisant une petite halte à Chardonnières pour rencontrer le Commissaire scout du district. Maîtrisant maintenant mieux la piste, j’en profitais pour poser les questions qui me trottaient dans la tête et en particulier : le Pronacodiam.

         –   C’est quoi le Pronacodiam ?

         – C’est le Programme national de lutte contre la diarrhée infantile et pour l’allaitement maternel. Pourquoi me demandes-tu ça ?

         – Rappelle-toi hier. J’ai observé cette affiche sur le mur du local scout à Port-à-Piment et je l’ai remarqué aussi sur la maison du commissaire de district des Anglais. Il y avait également une affiche indiquant « dépôt de sachets de sérum oral ».

         – Bon je vais t’expliquer. Dans ce programme, nous avons la méthodologie suivante…

         Je l’interrompis:

         – Ah bon ! Parce que vous avez une méthode ? Gérard-Marie m’avait dit que la méthode des haïtiens, c’est de ne pas avoir de méthode !

         – Non, tu ne vas pas croire tout ce que raconte Gérard-Marie! C’est moi qui suis responsable de ce programme… Je reprends….La méthodologie est la suivante :

Nous avons formé une équipe de formateurs au niveau national. Cette équipe de formateur en a formé d’autres au niveau de chaque département scout. Chacune de ces équipes de formateurs départementaux se déplace dans les districts pour former les scouts et mettre en place la promotion et la distribution du matériel éducatif pour la sensibilisation des mamans. La sensibilisation de la population est réalisée par le groupe scout qui organise des feux de camps sur la question. Ensuite les mères sont formées et entraînées par les scouts pour l’utilisation du sérum oral. Chaque scout doit « parrainer » 5 bébés, c’est-à-dire veiller à ce que la maman sache utiliser le sérum oral en cas de diarrhée de son jeune enfant. La distribution ou la vente de sachets de sérum oral (animation de points de distribution) est assurée au niveau du district scout. C’est pour ça que tu as vu l’indication de ces dépôts.

         La route du retour se passait sans encombre et ils semblaient tous satisfaits de pouvoir bientôt rentrer chacun chez soi. La Lada finissait de gravir le morne Tapion avant de redescendre vers la Baie de Petit-Goâve quand nous aperçûmes au loin une épaisse fumée noire qui provenait de la proximité de la ville de Petit-Goâve.

         – C’est Petit-Goâve qui prend feu ! M’exclamai-je.

Maxeau ne disait rien. Il semblait inquiet et il regardait attentivement d’où semblait provenir cette fumée au fur et à mesure que la voiture descendait la côte et s’en rapprochait. Nous devinions une grande agitation au milieu de la route au niveau du carrefour avec la route qui menait vers le centre de Petit-Goâve. La fumée noire provenait de pneus qui brûlaient ainsi que de quelques voitures renversées et calcinées. Un grand silence se fit dans la voiture. Maxeau me dit « doucement, doucement, …… »

         Je ralentis progressivement. Des manifestants armés de machettes aperçurent la voiture qui s’approchait.

         – Une Lada, une Lada ! Crièrent certains d’entre eux.

         Et ils se mirent à courir vers la voiture en brandissant violemment leurs machettes. Je ne savais pas si je devais continuer ou m’arrêter. Maxeau me fit signe de ralentir. Puis il descendit la vitre de sa portière et il enleva le foulard qu’il avait autour du cou. Il me fit signe de m’arrêter de la main et il passa tout l’avant de son corps en dehors de la voiture. À genoux sur le siège passager avant, il fit tourner son foulard au bout de sa main en criant :

         – Nou sé eskout d’Ayiti ! Nou sé eskout d’Ayiti !

         Le petit groupe de manifestants qui allaient se jeter sur la voiture, s’arrêtèrent presque dans leur élan. Surpris, ils allèrent alors plus calmement vers Maxeau qui brandissait toujours son foulard scout.

         – Eskout d’Ayiti ?

         – Oui ! Répondit Maxeau en créole. Nous travaillons dans le Bureau National à Port-au Prince et nous rentrons après avoir assuré une formation en province.

         Le petit groupe dévisageait les passagers de la Lada. Nous étions, c’est vrai, tous en uniforme scout, même le chauffeur « Blanc » L’un d’eux dévisagea plus attentivement Maxeau.

         -Mé ou mèm, soti Pti Gwav ! ( Mais toi, tu es originaire de Petit-Goâve).

         – Oui ! Répondit Maxeau essayant de reconnaître son interlocuteur qui avait un bandeau autour de la tête et un foulard près de la bouche lui évitant certainement ne pas suffoquer à la fumée des pneus ou des voitures qui flambaient au barrage.

         – Je te reconnais ! Nous étions scouts ensemble ! Finit-il par dire en créole, en venant secouer la main que lui tendait Maxeau.

         Puis après avoir fraternisé avec Maxeau, il rejoint les autres et il leur dit :

         – On va les laisser passer ! Ce ne sont pas des tontons macoutes, mais des scouts !

         Deux d’entre eux montèrent sur le capot avant de la Lada et les autres s’accrochèrent sur le coté et derrière la voiture. Maxeau rentra dans la voiture et avec un grand sourire, il me dit :

         – Tu peux y aller, mais doucement !

Je démarrai lentement et j’avançai en essayant de voir la route entre les deux manifestants assis sur le capot avant et qui criaient :

         – Eskout d’Ayiti ! Lésé pasé !

         Au niveau du barrage, l’agitation était au comble, des cris fusaient de partout. Je ne pouvais pas savoir si c’était des clameurs ou des acclamations. La fumée pénétrait dans la voiture et elle nous fit tousser. J’avançais calmement quand l’un des deux manifestants tapa avec sa main sur le capot. Je compris ce signe (pratiqué avec les chauffeurs de tap-tap) et je m’arrêtai. Le manifestant demanda d’écarter les pneus enflammés qui barraient le milieu de la chaussée. Les manifestants continuaient à crier tout autour. Je ne comprenais rien. Je restais concentré sur les indications du manifestant qui tantôt remontait s’asseoir sur le capot ou descendait pour dégager le passage pour la Lada après avoir frappé le capot pour me demander l’arrêt. Je suais à grosses gouttes, certainement par le stress provoqué par la situation et par la chaleur de cette fin d’après-midi, associée à celle des pneus enflammés dont l’odeur me laissait un goût désagréable dans la gorge.

         Au bout d’un temps qui – dans cette situation – paraissait éternellement long, les manifestants me firent signe de m’arrêter et ils descendirent. Nous étions sortis du barrage. Ils vinrent continuer à discuter avec Maxeau qui les remerciait en riant. J’en profitai pour jeter un œil dans le rétroviseur. Ça continuait à chauffer derrière.

         Nous reprîmes la route en silence. Après un moment, l’un des passagers à l’arrière, comme sorti de sa torpeur, finit par dire :

         – Maxeau, nous te devons une fière chandelle ! Qu’est-ce que l’on serait devenu sans toi !

         La conversation démarra aussitôt entre eux sur ce qu’il aurait pu leur arriver : être roués de coups… voiture brûlée comme les autres….. Leur imagination semblait débridée après la scène à laquelle ils avaient assisté. Cela promettait de belles conversations en rentrant chez eux. Je ne disais rien car je ne comprenais pas tout leur créole.

         J’avais seulement tandis la paume de main à Maxeau qu’il l’avait frappée avec beaucoup de plaisir comprenant que moi aussi, je lui étais très reconnaissant. La conversation dévia sur la politique…. C’était certainement à cause des Tontons Macoutes…. Le début de la fin du Duvaliérisme….Le peuple commençait à se soulever…. Je saisis cependant dans la conversation : qu’il faudrait : … Peindre le logo des Scouts d’Haïti sur la voiture…. Changer la couleur des foulards. Le rouge, bordé de noir, de l’équipe nationale, restait le symbole du Duvaliérisme…..Au bout d’un moment, je n’écoutais plus que d’une oreille discrète. Je n’avais plus la concentration pour chercher à comprendre leur conversation en créole.

         J’étais perdu dans mes propres pensées. Je comprenais maintenant concrètement la forte notoriété des Scouts d’Haïti. Je l’avais remarquée au niveau des différentes organisations. Mais là je venais d’en voir un exemple brûlant au sein de la population. Le scoutisme avait vraiment l’image d’un mouvement de jeunesse visant à donner une bonne éducation aux jeunes et à apporter un service à la communauté par différentes actions et des projets de développement. Ceci se faisait d’une manière désintéressée vu son statut d’association apolitique et pluriconfessionnelle, reconnue d’utilité publique. Quel contraste avec l’image du scoutisme perçu en France comme une activité de loisirs pour jeunes et qui fait simplement sourire !

         Je déposais chacun à l’endroit demandé et je fus content de retrouver mon logement pour une douche et un repos bien mérités.