Les hommes se plaisent à penser qu’ils peuvent
se débrouiller seuls, mais l’homme,
le vrai, sait que rien ne vaut le soutien
et les encouragements d’une bonne équipe.

[ ] Tim Alle

8 –     Déplacement dans le Sud

Novembre 1985

         Après ces quatre semaines de présence en Haïti, tout semblait aller bien. Je m’étais habitué à ce climat tropical avec ces températures oscillantes autour de 27-30°C en cette fin d’année. Je prenais peu à peu ma place chez les volontaires. Des changements en ce début de mois de novembre accentuaient ce sentiment d’être là pour un bon moment.

         En effet, j’aménageais dans mon nouveau logement en début de mois. Cela marquait une nouvelle étape. Je n’avais plus l’impression d’être en transit à la maison de passage des volontaires, comme si je devais être prêt pour un retour en France. J’avais récupéré tout ce qui était possible comme mobilier dans la pièce où j’avais passé ma première nuit en Haïti. Gérard-Marie m’avait prêté son pick-up Toyota. Vincent avait accepté de me donner un coup de main pour ce déménagement. Nous avions même pris la cuisinière à gaz en mauvais état qui traînait dans un coin. Je prenais soin de la réparer et de la nettoyer. Un petit mulot avait installé son nid dans la paroi d’isolation du four et avait grignoté une partie de la laine de verre. Il ne me manquait plus qu’un réfrigérateur. Avec un peu de patience et d’insistance, Maurice finit par me trouver – ou obtenir – une ligne budgétaire me permettant d’acheter un réfrigérateur électrique qui était bien moins coûteux que ceux qui fonctionnaient au gaz car, à la différence des autres volontaires, je logeais en ville et je bénéficiais de l’électricité.

         L’attitude de Maurice avait commencé à changer depuis sa rencontre avec les membres du Bureau des Scouts d’Haïti. Il s’était même permis un compliment à mon égard sur la manière dont j’avais retravaillé le projet initial en soulignant – pour la gouverne de l’AFVP – « … que les volontaires étaient bien sélectionnés et préparés. » Mais, l’une de ses petites phrases : « … il reste à mettre la théorie en pratique ! » en disait encore long sur ses doutes sur le succès de ma mission pour laquelle le fait de n’avoir pas été associé au départ, l’avait contrarié. Peut-être pensait-il que ce volontaire était un peu intellectuel et qu’il devait réellement faire ses preuves en se confrontant à la réalité du pays.

         Je ne connaissais effectivement pas encore grand chose d’Haïti. Je n’étais guère sorti de la capitale depuis mon arrivée. Mais les choses allaient changer rapidement car le deuxième grand changement fut l’annonce par Gérard-Marie que les Scouts d’Haïti allaient obtenir le fameux véhicule Lada Niva 1600 4X4.

         – C’est faire chapeau au diable ! M’avait-il redit avec un rire triomphant, me rappelant ainsi notre conversation de la fin du mois dernier.

         Il me recommanda également de faire très attention à ne pas se la faire voler car en Haïti : c’est courant. « Dégajé, sé pa volé » est un dicton créole qui veut dire que si le voleur ne se faisait pas prendre, alors il ne se considérait pas comme un voleur.

         Un autre sujet de satisfaction était l’annonce par Maurice que la première demande de financement que j’avais rédigée pour les Scouts d’Haïti avait obtenu un écho favorable. Il m’annonçait que nous avions rendez-vous avec l’adjoint du chef de la Mission française de coopération.

         Ma satisfaction fut de courte durée car, lors du rendez-vous prévu, ce haut fonctionnaire dans son bureau climatisé ne fit qu’annoncer qu’il avait donné son avis favorable à la demande d’un financement Silong de 13000 dollars américains présenté par les Scouts d’Haïti pour le centre de Formation et la ferme Ecole de Bois Boni. Par contre le dossier devait attendre la décision finale à Paris et il me suggéra de solliciter l’intervention des Scouts de France pour faire avancer le dossier au Ministère de la Coopération. Je confirmai donc que je solliciterais cet appui mais je me dis en moi-même que si cela devait être de la même durée que pour le projet initial sur laquelle la demande avait été effectuée, cela risquerait d’être encore « si long…… ! ».

         Sur le trajet de retour de l’Ambassade, Maurice en profita pour me prévenir qu’il m accordait une ligne de financement pour le fonctionnement du véhicule : 250$/mois. Je me dépêchai de retourner au bureau des scouts pour donner la bonne nouvelle à Maxeau et je trouvai celui-ci en pleine discussion avec un responsable scout qui se présenta tout de suite :         – Je m’appelle François, je suis le commissaire départemental de la Grande Anse, j’avais rendez-vous avec Maxeau et Raymond car des scouts canadiens vont venir en février 86 à Jérémie. Raymond n’est pas encore arrivé, alors je fais un petit « kozé » (conversation) avec Maxeau.

         Ils parlèrent de la nécessité de venir un jour visiter les projets scouts à Jérémie.

         Maxeau en profita pour m’informer que le déplacement dans le Sud pour un cours de pré-titularisation et visiter des districts scouts : Arniquet, Port à Piment , les Anglais, aura bien lieu du 17 au 19 novembre. Il devait avoir eu lieu en début de mois, puis il avait été reporté. Il pensait qu’à cette date, les Scouts d’Haïti auraient pris possession du véhicule. Par contre, ne sachant pas si je serais capable d’affronter correctement la route, il avait également prévu un chauffeur. Deux responsables de son équipe formation devaient nous accompagner : Résus et Ricardy pour animer le stage. Je devais également préparer une session sur le développement communautaire.

         – Ah! J’oubliais, rajouta Maxeau, demain nous irons chez le tailleur, nous devons te faire confectionner un uniforme des Scouts d’Haïti.

         Le jour effectivement prévu, le 17 novembre, je me levais de bonne heure pour passer prendre Maxeau et ses deux collègues. Il m’avait donné rendez-vous chez lui à Carrefour. Il m’avait explqué :

         «  On a coutume de regrouper sous le nom générique de Carrefour, toutes les zones comprises entre Martissant et Mariani, de part et d’autre de la Grande-Rue : Fontarama, Bizoton, Thor, Arcachon, Bon Repos, Wayney, Brochette… »

         Avec son air sérieux, il avait observé ma réaction. Et devant mon air perplexe, il avait éclaté de rire et finit par me faire un plan explicatif au dos d’une feuille de brouillon.

         J’arrivais un peu en avance sur l’horaire prévu. Ce qui surprit Maxeau. Je lui expliquais que n’étant pas sûr du temps nécessaire pour arriver, j’avais pris une demi-heure de sécurité. J’avais eu peur de me perdre un peu, mais le plan était si parfait, que j’avais trouvé tout de suite. Maxeau rit, ce qui devait le mettre en forme pour la journée. J’aurais dû comprendre que le respect de l’heure d’un rendez-vous en Haïti est rarement respecté : Il y a l’’ « heure haïtienne » et   l’ « heure du blanc » ! Résus, Ricardy et le chauffeur arrivèrent eux, à l’heure haïtienne.

         Nous sortions de Carrefour sans encombre. Ce qui était une bonne chose car la route serait longue. Maxeau était en forme et me demanda si le véhicule fonctionnait bien.

         – Touchons du bois! Répondis-je. Et je posai ma main sur la tête de Maxeau. Ce qui déclencha le rire de ce dernier.

         – Bon, cette première semaine, cela a été un peu la galère, mais il valait mieux que cela en soit ainsi tant que nous étions sur Port-au-Prince.

         – Ah, bon! Raconte-moi répondit Maxeau à la fois intéressé et inquiet de savoir si la voiture nous emmènerait bien à bon port.

J’entrepris donc d’évoquer les dernières pannes avec la Lada.

         – La principale panne qui a duré toute la semaine était liée à l’alimentation en gazoline, ou tout au moins à sa bonne circulation jusqu’au moteur. Cette panne – ou plutôt ces pannes – car elles sont arrivées malheureusement plusieurs fois, se traduisaient par des soubresauts du véhicule avant son arrêt total sans que je comprenne pourquoi. Et ceci, toujours en pleine circulation. Tu imagines !

         La remarque fit rire Maxeau qui devait facilement imaginer mon désarroi de tomber en panne avec le véhicule en pleine circulation de Port-au-Prince. Ce qui avait dû beaucoup amuser la population, car j’étais un « blanc ».

         – J’essayais quand même de me garer à chaque fois. Mais à la limite, ici en Haïti, ce n’est même pas la peine ! Les Haïtiens ont l’habitude de réparer là où ils sont tombés en panne! Je pensais que cela venait de l’essence de mauvaise qualité ou, par malchance, d’un fond de cuve du pompiste. J’avais beau purger le carburateur, cela ne servait pas à grande chose car cela recommençait un peu plus loin. Je devais à chaque fois attendre un moment avant de pouvoir repartir. J’ai donc ramené la Lada au garage en expliquant la situation. Ils n’ont rien trouvé mieux que de changer la pompe à essence…Cela n’a pas résolu le problème !

         – Ah ! Fit Maxeau, vivement intéressé par l’histoire.

         – Oui ! Le lendemain, un samedi après-midi, cela a recommencé. Cette fois-ci, cela se compliquait car il commençait à faire nuit et il fallait bien que j’essaye de regagner mon logement rue La Fleur du Chêne. La voiture n’acceptait pas de faire plus de 50 à 100 mètres, après au moins cinq minutes de repos. Je décidais donc de m’engager dans les petites rues de Port-au-Prince car je pensais que mes arrêts fréquents ne gêneraient personne. Ces quelques arrêts forcés m’ont permis d’observer les gens, ces rues bondées où l’activité se fait autant dans la rue que devant les vérandas des maisons. Les gens allaient d’ici delà à leurs petits travaux sans être pressés. J’admirais les femmes portant sur leurs têtes toutes sortes de chose avec un parfait équilibre. Vous avez une autre manière de vivre ici, par rapport à ce que je connais chez moi. Plus de simplicité et les uns avec les autres,  pour ne pas dire les uns sur les autres !

Cette remarque fit rire Maxeau, qui voulut savoir la suite.

         – Et tu as fait comment pour rentrer ?

         – Attends, je n’ai pas fini! Mes arrêts se compliquèrent car malheureusement je suis tombé en rade en plein milieu d’un carrefour, gênant quelque peu la circulation. Les voitures me klaxonnaient et les Haïtiens m’insultaient ou se moquaient de moi en créole quand ils arrivaient à me doubler. Heureusement pour moi, une autre Lada s’arrêta à ma hauteur et le copilote s’exprimant en bon français (bien que cela ne soit pas un « blanc ») me demanda s’il pouvait m’être utile. Je n’ai pas refusé, vu la situation !

         Après avoir poussé la Lada sur le bord de la rue, nous avons donc commencé à la bricoler, en cherchant à identifier tout le circuit d’arrivée de gazoline du carburateur jusqu’à l’accès au réservoir. Afin de dégager le conduit, nous avions même démonté les sièges, les déposant dans la rue. Je n’avais jamais vu ça! Le fait d’être trois personnes, permettait à l’un de surveiller nos affaires car cela avait créé un petit attroupement de personnes très intéressées par les mésaventures du « blanc ». Après une heure de travail nocturne, nous avons pu faire repartir l’automobile en arrivant à purger le circuit directement depuis l’accès au réservoir, sous le siège arrière. J’ai payé un verre à mes deux aides providentiels. L’un d’eux est président d’une petite association qu’il a créée et dont l’objectif est le reboisement du pays. Ils ont commencé des actions sur des terrains au-dessus de Carrefour. Nous avons ainsi sympathisé et je dois les revoir la semaine prochaine. Malheureusement pour moi, si nous avions pu réparer la panne, nous n’avions pas éliminé la cause.

           Car le lendemain, nous étions dimanche, et cela a recommencé dans la journée… Mais j’avais compris la leçon! J’avais d’abord quelques outils et je savais comment me dépanner en accédant directement à la sortie du réservoir. Mes dépannages ne duraient que quelques minutes à chaque fois. Cela devait amuser les gens de me voir escalader les sièges dans la voiture, soulever celui à l’arrière et accéder les jambes en l’air jusqu’à la sortie du réservoir pour effectuer la purge du tuyau, le tout sans descendre de la voiture!

         L’histoire semblait beaucoup amuser Maxeau qui ponctuait l’écoute de mon récit par des petits rires. Je poursuivis.

         – Le plus drôle, ça été lundi matin! Car je suis descendu au Bureau en passant devant le Palais National, et bingo, je suis tombé en panne! La voiture s’est arrêtée. J’ai vite escaladé le siège pour passer à l’arrière pour refaire ma petite manipulation de purge du tuyau d’essence. Mais il était 8 heures et je n’ai pas remarqué qu’à cette heure-là que toutes les voitures s’étaient également immobilisées comme moi au milieu de l’avenue. Quand j’eus fini de m’agiter à escalader les sièges à l’intérieur de la Lada, un des militaires en faction devant le Palais National est venu à la voiture me demandant d’ouvrir ma fenêtre. Il n’avait l’air vraiment pas content. J’ai descendu la vitre et il m’a demandé : « Pourquoi n’êtes-vous pas descendu de votre véhicule ? » J’ai essayé de lui expliquer que j’étais tombé en panne et que je réparais – ce qu’il avait certainement dû voir, mais ne pas comprendre du tout! -. Devant mon calme, il n’insista pas, mais me dit froidement : « Quand c’est l’heure de monter les couleurs au Palais National, vous devez immobiliser votre véhicule, descendre et vous tenir debout, c’est aussi valable pour vous, étranger ! ». Je me suis excusé par ce que je ne le savais pas. Il me dit de filer…

C’est sûr que je vais éviter maintenant de passer devant le Palais national à huit heures, le matin. !

         Maxeau qui s’imaginait la scène, n’arrêtait pas de rire. Après s’être un peu calmé, il me demanda la suite.

         – J’ai finalement ramené la voiture chez le concessionnaire en demandant à voir le directeur. Je lui ai raconté l’histoire devant le Palais Présidentiel, ce qui l’a fait aussi beaucoup rire. Il m’a promis qu’il allait faire démonter le réservoir et le faire nettoyer correctement. L’histoire a dû faire le tour de la concession car…

         – Attention ! Dit brusquement Maxeau.

         J’aperçus effectivement un homme titubant qui traversait brusquement la route juste devant moi. Je virai dans le sens opposé par un vif coup de volant et je l’évitai ainsi de justesse. Ralentissant, je regardai dans le rétroviseur si l’homme était resté au milieu de la route. Il était toujours au même endroit, tenant à peine debout, et il semblait adresser des insultes, le poing levé, en direction de la Lada.

         – Et en plus il m’insulte!

Tout le monde s’était retourné dans le véhicule regardant l’individu par la lunette arrière.

         – Oui, dit Maxeau en riant et bien content de mon bon réflexe.

         – Ce gars est saoul ! Il a bu trop de « clairin ».

         –   C’est quoi le « clairin » ?

Maxeau m’entreprit d’expliquer ce que c’était.

         – C’est de l’alcool brut provenant de la fermentation de la canne à sucre. La majeure partie du clairin provient de petites fabriques artisanales qui ont conservé le vieux nom français de guildive ou guildiverie. Les moulins sont maintenant entraînés par des moteurs électriques, mais j’ai connu ceux qui avaient trois rouleaux de bois entraînés par des bœufs ou des ânes. Le jus, le vésou, est cuit dans des chaudrons chauffés au bois. Le sirop est alors mis à fermenter dans des cuves. Lorsque la fermentation est considérée comme suffisante, la liquide passe dans un alambic traditionnel. La canne est fournie par le petit champ du paysan, cultivé en famille, mais pour les gros travaux, on fait appel aux voisins, il faut organiser « oun kombit », le travailleur est récompensé par une bonne nourriture et surtout par d’importantes libations de clairin, sous les ordres du chef d’équipe, le boukman. Un directeur grog est spécialement chargé de désaltérer les hommes assoiffés.

         – Il devait en faire partie ! C’est vrai que l’air ambiant est fortement marqué par ses odeurs de sucre en fermentation.

         Je dus ralentir car la circulation était un peu difficile, il y avait à la fois des attelages de bœufs se mêlant aux autobus et aux « canters ». Cela rendait la route pittoresque et j’avais largement le temps de contempler toute cette animation. Nous finîmes par sortir de la zone des champs de cannes à sucre et la route commença à gravir le morne Tapion, séparant les deux Goâve. Du haut du morne, nous pouvions découvrir la magnifique baie de Petit-Goâve, suite de criques ponctuées de cocotiers, protégées au Nord par un banc de récifs coralliens, taches brunes, ocre ou aigue-marine.

         – C’est la ville où j’ai passé toute mon enfance, dit fièrement Maxeau. Petit-Goâve est réputée pour la douce Macoss, un bonbon multicolore et savoureux à base de noix de coco, de lait, d’épices et de sucres.

         – On fait un saut pour en acheter ?

         – Non ! Non ! Dit Maxeau en riant. Il faut se dépêcher. Une prochaine fois !

         J’en profitai pour reprendre la discussion avec Maxeau pour découvrir le pays.

         – Maxeau, je comprends maintenant La définition étymologique d’Haïti : « terre montagneuse » !

         – Oui, mais tu n’en vois qu’une partie et pas la plus haute. Le pays est occupé au trois-quarts par les montagnes et tu peux te rendre compte de nos difficultés de communication.

         – C’est vrai que depuis le départ nous avons surtout longé la côte où se trouvaient les plaines cultivées principalement : des champs de canne à sucre. Mais je ne vois pas d’autres cultures ?

         – Les paysans cultivent les pentes des montagnes. Regarde sur ta gauche, tu peux voir la dégradation de la qualité du sol cultivable entraînant l’abandon des terres par les paysans, parce qu’elles ne produisent plus. L’agriculture ne produit pas suffisamment de nourriture pour répondre aux besoins d’une population vivant à plus 80% en zone rurale.

         – Je vois également qu’il n’y a plus beaucoup d’arbres et aussi tous les sacs de charbon sur le bord de la route. Dois-je en déduire que c’est par ce qu’ils n’ont plus le choix ?

         – Oui, poursuivit Maxeau, le déboisement est suscité par la misère qui fait que chaque arbre est un sac de charbon potentiel.

         Sur le bord de la route, j’observais toutes les petites échoppes et j’en montrai l’une – qui semblait très bien achalandée – du doigt à Maxeau.

         – C’est ce qu’une zone produit de meilleur qu’une marchande avisée (madame Sara) dispose ainsi au bord de route. J’espère que tu as pu voir les petites bananes dites   « ti malice », qui sont très parfumées, les ananas, les corossols, les papayes, les fruits de la passion et les ignames… Tous représentent bien la complexité d’un mode de culture où chaque espèce occupe au sol et en hauteur une place en fonction des espèces voisines.

         – Tu parles comme un livre ! Lui dis-je sur le ton de la plaisanterie. Ce qui n’empêcha pas Maxeau de rire à cette remarque.

         Nous longions un vaste plan d’eau, l’Etang de Miragoâne, trois ou quatre kilomètres avant la ville du même nom. Maxeau m’expliquait que c’était une réserve naturelle d’eau douce provenant, aux époques de pluie, des eaux de ruissellement des mornes proches. Envahie par les ajoncs, la poche d’eau voyait sa superficie se rétrécir à chaque saison sèche. Nous arrivions au carrefour des Ruisseaux, dans les faubourgs de Miragoâne où se tenait quotidiennement un marché.

         Maxeau me dit de bifurquer à gauche et suivre la RN2 pour traverser, entre les mornes la Hotte et Plymouth, la presqu’île du Sud vers Aquin. Si nous avions pris à droite, me dit-il, nous aurions rejoint le bourg de Miragoâne et nous nous serions dirigés vers l’usine Reynolds (Bauxite). En descendant les contreforts de la Hotte, par la route toujours correctement asphaltée, nous pouvions contempler toute la plaine et la baie d’Aquin dans sa magnificence.

         – Du temps de la colonie, continuait de m’expliquer Maxeau, la plaine était couverte de plantations et de manufactures d’indigo. Elles furent incendiées lors des luttes pour l’indépendance. C’est resté une zone importante de production de café puis d’exportation de campêche au XIXe siècle.

         La route traversait une zone boisée et nous arrivions au niveau du village de Fonds des Nègres, où se regroupaient, d’après Maxeau, les « cases-nègres » à l’époque coloniale, et qui fut un des hauts lieux de la production d’huiles essentielles (bois de chandelle et vétiver), exportées surtout vers l’Europe. De nos jours, cela restait un important centre d’échanges des produits agricoles récoltés dans les mornes avoisinants.

         Arrêtant brusquement ses explications, il me demanda de m’arrêter sur le bord de la route au niveau d’un petit groupe d’enfants. Il les interpella, et leur demanda si l’un d’eux pouvait prévenir Maître Mettelus (celui-ci était instituteur) et lui dire que des membres du Bureau National des Scouts d’Haïti voulaient lui rendre visite. Les enfants partirent tous en courant.

         – Tu les as effrayés ! Dis-je d’un regard amusé, ils t’ont pris pour un tonton-macoute.

         – Mais non! Mais non! Rétorqua-t-il, en riant à la remarque.

         Effectivement les enfants revinrent entourant un haïtien qui finissait d’enfiler sa chemise scoute et qui vint saluer Maxeau.

         – Je te présente, Metellus, dit Maxeau, il est le responsable du district scout de Fond des Nègres.

Après les salutations, Metellus nous invita à venir sous sa case qui était en peu en retrait de la route. Maxeau discuta avec lui sur la programmation d’un cours de formation de pré-titularisation dans son district. Il me présenta ainsi que mon rôle dans l’équipe.

         Après cet arrêt, nous reprîmes la route sans nous arrêter vers la ville des Cayes. Après le contrôle au Poste de Police à l’entrée de la ville, Maxeau me demanda de laisser le chauffeur prendre le volant car la route goudronnée était finie et nous allions prendre la piste en face, menant vers Port-Salut. Je ne fis pas d’objection, mais j’insistai pour que Maxeau reste devant comme copilote.

         Le rythme ne fut pas le même ! Le chauffeur se prit pour un pilote de F1 et lança la Lada à fond sur la piste caillouteuse en usant largement du klaxon pour annoncer son passage. Maxeau semblait beaucoup plus anxieux et essayait de lancer des timides petits: «Doucement, doucement… » avec un ton sérieux. Mais cela ne semblait pas du tout impressionner le chauffeur qui expliqua que c’était la meilleure façon de survoler cette piste en « tôle ondulée » sans être trop secoué.

         J’étais bien coincé avec les deux autres passagers à l’arrière et je leur proposai de s’amuser à parier si le chauffeur arriverait à écraser une poule, un chien squelettique ou un chevreau… Ces animaux qui s’aventuraient sur la piste semblaient négliger l’arrivée du bolide. Les deux haïtiens acceptèrent le pari et ils indiquaient du doigt les victimes potentielles se trouvant sur la trajectoire de la Lada.

         Fort heureusement, dans un dernier sursaut de survie, l’animal arrivait toujours à éviter les roues meurtrières. Je devais cependant souvent vérifier par la lunette arrière, à travers le nuage de poussière dégagé par le véhicule, si le volatil ou autre animal s’en était effectivement bien tiré.

         – Perdu, disais-je.

Alors mes voisins s’empressaient de m’indiquer aussitôt un autre animal – qui semblait ignorer le danger -, sans chercher à éveiller trop l’attention du chauffeur pour que celui-ci ne fausse pas le jeu.

         Après un laps de temps qui nous sembla relativement court, nous arrivions à une première rivière. Le chauffeur ne parut nullement impressionné et il s’arrêta juste devant l’endroit où la piste disparaissait dans le flot pour réapparaître de l’autre côté de la rive. Il me demanda, comment enclencher les 4 roues motrices. Après avoir réussi la manœuvre, il embraya en première et fonça dans le lit de la rivière. Maxeau sembla complètement effrayé, certainement en voyant les gerbes d’écume soulevées de chaque côté de la Lada. Mais la rivière se traversa sans obstacle, juste avec quelques soubresauts quand la voiture heurtait ou passait sur des gros galets. La rivière franchie, la Lada poursuivit la piste… et les passagers : leur pari…

         Au niveau de la deuxième rivière, Maxeau indiqua au chauffeur de prendre à droite une piste en plus mauvais état qui longeait le bras de la rivière. Au bout d’un moment, nous aperçevions un groupement significatif de « kays » et la voiture traversa la rivière par un gué aménagé qui indiquait l’accès au village. Le chauffeur arrêta celle-ci à l’entrée du hameau et nous descendîmes tous nous dégourdir les jambes. Je riais avec les deux formateurs en nous frappant mutuellement dans les mains, par de grands gestes de bras. J’avais gagné ! Le tableau de chasse du chauffeur était vide. Celui-ci ne semblait pas comprendre cette complicité entre le blanc et les deux haïtiens qui déclenchait des grands éclats de rire.

         village de la cote sud haitiLa première mission était de choisir définitivement un responsable de district pour cette zone rurale. Nous partîmes rencontrer toutes les personnalités de ce village pour se présenter et leur demander conseil sur la personne la plus à même de remplir cette responsabilité. Ils nous firent tous bon accueil, témoignèrent de l’importance du scoutisme pour les jeunes de la section rurale et recommandèrent tous à Maxeau de choisir le pasteur de l’église méthodiste du village. Nous allions donc rencontrer le pasteur qui était responsable de l’un des groupes scouts. Dans cette petite région rurale, Maxeau lui expliqua qu’il y avait déjà 8 groupes et qu’il était donc important de constituer un district et que tous recommandaient qu’il accepte cette fonction. Le pasteur fut très flatté et honoré, et il accepta cette nomination.

         Pendant qu’il s’entretenait avec Maxeau sur le descriptif de cette fonction, les deux formateurs et moi-même – qui avait été définitivement admis dans leur équipe – allèrent prévenir les groupes pour le stage de formation qui devait commencer l’après-midi et durer jusqu’au lendemain. Il devait se tenir dans l’école du village, proche de l’église du pasteur.

         Le stage débuta effectivement dans l’après-midi avec une vingtaine de participants. Le côté très cérémonial m’impressiona, car cela était devenu très désuet en France. Maxeau, du haut de ces 1,40m, cherchait à prendre de la hauteur sur les stagiaires en tant que responsable national à la formation. Ce qu’il réussissait assez bien avec son ton et son air très sérieux, tel un professeur. Je restais à écouter la prestation de Maxeau et de son équipe. J’étais déçu par la méthode qui avait tout du cours magistral. Le cadre s’y prêtait bien car les stagiaires avaient pris place à la table des écoliers et reportaient sur un cahier tout ce que les formateurs écrivaient au tableau noir.

         Des dames du village avaient préparé le repas du soir. Je fus servi comme les autres d’une assiette où elles avaient placé la nourriture de base constituée de riz et de maïs moulu, le tout recouvert d’une sauce à base de purée de     « pwa » (haricots). Tous les stagiaires me regardaient manger pour savoir si le « blanc » mangeait la même chose qu’eux. La nourriture était être moins variée ici qu’à Port-Au-Prince, ils n’avaient certainement pas la chance d’avoir toute notre variété de légumes. On me donna un morceau de galette d’une structure assez compacte. Maxeau se pencha vers moi et m’expliqua que c’était une « kassav », galette faite à partir de farine de manioc.

         C’était pour moi une première, les petits pains de farine de blé ayant remplacé ces galettes traditionnelles dans toutes les grandes villes et de plus en plus dans les campagnes. À la fin du repas, une des dames me donna un morceau de mangue.

         – C’est la « mangue francique » c’est la meilleure et la plus savoureuse, cette variété ne pousse qu’en Haïti. Dit-elle avec un sourire triomphant.

         Je la remerciais très poliment en pensant qu’ils en étaient certainement très fiers. Assis dans la cour de l’école pour le repas, j’observais un jeune arbre à l’aspect un peu étrange. Je demandai ce que c’était. Mon voisin me répondit :

         – C’est un Mapou , cela veut dire arbre « magique ».

         Puis il se leva et en faisant des grandes mimiques, tel un sorcier, il déclama en créole :

         – Dans la frondaison de ce jeune mapou et de son réseau de racines forteresses, se cachent : couleuvres, boas arboricoles, médiums des âmes immortelles qui confèrent à cet arbre une aura magique !

         Tous les stagiaires éclatèrent de rire.

         J’applaudis. Ce n’était qu’un aperçu de la veillée qui allait suivre et qui devait me laisser un excellent souvenir…