Dans les relations humaines,
la spontanéité n’est pas toujours conseillée.
On doit donner aussi la chance
à dame patience de faire sa révérence.
[ Maximes d’Aujourd’hui ]

Citations de Daniel Desbiens

 

 7 –  Le Conseil national

         Ce dimanche matin était une journée importante. J’avais rendez-vous à la Villa Manrèse, située en haut de l’Avenue Jean-Claude Duvalier. C’est là que se tenait le Conseil National de l’Association des Scouts d’Haïti. Ce Conseil était une structure importante de l’organigramme de l’Association, l’équivalent d’un conseil d’administration d’une entreprise d’envergure nationale. J’arrivais à l’heure. La veille, j’avais bien étudié le circuit des camionnettes que je devais prendre et je savais que le reste du chemin serait à faire à pied. Denisa, qui était là lui aussi, me dit d’attendre à l’extérieur de la salle où se tenait le Conseil. Au bout d’un moment, Maxeau passa la tête à la porte :

« – C’est à ton tour ! » Et il me fit signe d’entrer.

         Je fus impressionné. Une quinzaine de personnes étaient réunies dans cette salle où les tables avaient été disposées en un demi-cercle. Les membres du Conseil National m’observaient. L’un d’eux, qui devait être le président de l’Association, me fit signe de prendre place à côté de Maxeau. Cet homme, d’emblée, invitait au respect par son air sérieux et ses cheveux grisonnants. Une fine barbe grise encadrait son visage à la peau brune. Il était vêtu d’une chemise à manches courtes d’une toile bleue-grise de la même qualité que celle de son pantalon.

         Je reconnus Gérard-Marie qui écrivait dans un grand registre. Il était le secrétaire de l’association. J’essayai de penser que cela ressemblait à un conseil d’administration de la coopérative où j’avais travaillé pour m’aider à maîtriser le stress que j’avais ressenti en entrant dans la pièce.

         Le président, pour dégeler l’atmosphère, demanda à chaque membre du Conseil de se présenter. J’essayais de mémoriser le nom et le rôle de chacun des membres. Cela me permit de savoir qui était Raymond, le Commissaire International. D’après Gérard-Marie, il s’était opposé à ma venue, disant que ce « Peace-Corps français » n’était qu’un espion au service du gouvernement français. Je fus impressionné par la présence d’un colonel des Forces Armées d’Haïti. Fritz, le trésorier profita de son tour pour m’interpeller et me féliciter pour l’idée que j’avais soumise au Bureau national de descendre le magasin, situé actuellement au premier étage, pour l’installer au rez-de-chaussée et de se servir de la grande vitre sur la rue comme vitrine.

         « Le fait d’avoir ce regard extérieur peut effectivement apporter un plus à notre association. » Dit-il en regardant Raymond.

         Je compris qu’ils avaient dû s’affronter à mon sujet et que je pourrais obtenir un bon soutien de sa part. Un membre du Conseil national en profita pour parler des uniformes : « …que cela serait l’occasion d’avoir l’aide de ce coopérant français…. On pourrait faire 5000 uniformes par an…cela apporterait de l’argent…il pourrait trouver des machines… Demander des fonds en France… »

         Le président reprit d’autorité la parole et il souligna que je n’étais pas venu pour ça et qu’il était temps que je me présente. Il rappela que Michael, du Bureau Interaméricain du Scoutisme, avait souligné que l’expérience que nous entreprenions avec ce volontaire était intéressante et que c’était une première. Et elle sera également très suivie par le Bureau Mondial du Scoutisme.

         Je remerciai le président. Je me présentai brièvement, profitant pour plaisanter sur mon titre : j’étais ingénieur en agriculture mais je ne cumulais pas les deux titres : ingénieur et agronome. Le président me remercia de cette précision et me demanda si je pouvais présenter les tâches que je comptais effectuer en tant qu’exécutif au développement communautaire, puisque c’était le titre que m’avait attribué Maxeau.

       – Et même, d’après Maxeau,   il semblerait que vous avez travaillé sur votre mission en suivant une méthode précise ? Souligna-t-il.

         – Oui, monsieur le président, j’ai préparé ces documents. Est-ce qu’ils peuvent être distribués ?

         Pendant que Maxeau s’exécutait pour distribuer les feuilles, Je demandais si je pouvais utiliser le tableau. Le président me fit signe que oui. Sur le tableau, je traçais les colonnes en reprenant ma feuille de synthèse que je connaissais maintenant par coeur. Je présentais le cheminement pour arriver aux trois domaines-clés et ensuite aux différentes priorités. Les membres du Conseil national écoutaient attentivement. À la fin de mon exposé, le président demanda si les membres avaient des questions. Un membre souligna l’importance de petits projets qui aideraient la population en apport supplémentaire de protéines. Je répondis que j’avais écrit deux demandes de financement pour des projets de poulaillers et que je serais également curieux de visiter les projets existants pour voir comment ils fonctionnaient.

         Gérard-Marie en profita pour parler de la nécessité d’obtenir un véhicule si l’on voulait que le volontaire puisse faire correctement son travail. Il avait la possibilité de faire une demande d’un véhicule Lada, à titre gracieux au beau-père du Président Duvalier qui était l’importateur de cette marque. Le directeur de la concession, un ancien scout, était prêt à appuyer la démarche. La discussion qui suivit fut houleuse. Le président finit par soumettre cette décision aux voix et, à sa surprise, la majorité du conseil se prononça pour. Gérard-Marie me fit un clin d’œil complice et j’en dus en comprendre qu’il avait bien préparé son coup! Le président ensuite revint sur Bois Boni.

         – Est-ce que ce Centre de Formation, pour lequel vous l’avez compris, on vous a fait venir, est vraiment utile, d’après-vous ?

         – J’ai pu comprendre, monsieur le président, que dans votre pays, la migration, quelle soit externe ou interne au pays, c’est à dire des campagnes vers les villes, privait la communauté rurale de ses éléments les plus dynamiques. Cela se traduit au niveau du scoutisme par une difficulté de trouver des responsables capables d’animer les jeunes. Hors, c’est dans le milieu rural que vous avez votre plus forte expansion. Ce centre de Formation est donc une nécessité pour accueillir et former en permanence des responsables lorsqu’ils se déplacent sur Port-au-Prince.

         – Votre réponse est pertinente, je vois que vous commencez à bien comprendre notre pays. Mais vous ne répondez pas entièrement à ma question pensez-vous que cela est réalisable ?

         Je ne voulais pas faire-part de mon désarroi quand j’avais visité le site de Bois Boni surtout que Gérard-Marie avait les yeux fixés sur moi et il souhaitait certainement que le projet ne soit pas saboté.

         – Si nous pouvions réaliser un minimum d’infrastructures, bien moins ambitieuses que celles du projet initial, avec les moyens financiers dont nous disposons, je pense que cela pourrait être une première étape permettant un début de fonctionnement de ce Centre de Formation et Ferme Ecole.

         – Bien ! Pourriez-vous nous faire une proposition ?

         – Oui, je suis prêt à retravailler le projet.

         – Et vous avez besoin de combien de temps ?

         – Donnez-moi environ trois mois.

         – D’accord, Gérard-Marie, voulez-vous noter ce point pour l’ordre du jour de notre conseil du mois de janvier prochain.

         – Avec plaisir, président ! Dit Gérard-Marie avec un grand sourire. Il semblait très satisfait de ma réponse.

         Le président s’adressa encore à moi pour me demander si je n’avais pas de remarque ou de demande spécifique à exprimer. J’en profitai pour faire part de mon désarroi par rapport à l’attitude négative du délégué régional de l’AFVP à mon égard. Gérard-Marie demanda alors la parole au président.

         – Merci Président, je voudrais juste rappeler aux membres du Conseil le contexte dans lequel s’est décidé le poste de Bernard pour mieux comprendre la situation.

         L’idée de faire venir un volontaire vient d’une rencontre que j’ai eue avec les Scouts de France lors de la dernière Conférence Mondiale du Scoutisme. Ils m’ont demandé ce qu’ils pouvaient faire pour nous aider. Je leur ai rappelé qu’il y avait maintenant près de dix ans, nous avions eu le soutien d’un coopérant Scouts de France. Ils ont dit que cela ne se passait plus comme cela maintenant mais qu’ils en parleraient avec l’AFVP. C’est une association subventionnée par le Ministère de la Coopération qui permet l’envoi de volontaires dans le monde. Les Scouts de France venaient justement d’entrer dans le Comité Directeur de cette association. Mais quand ils en ont effectivement parlé, ils ont eu pour réponse que l’on n’envoyait pas de volontaire comme ça, sans projet de développement établi avec une ONG locale.

         Par chance ou coïncidence, l’ancien Commissaire Général des Scouts de France a pris le poste de chef du service des volontaires. Il a donc repris contact avec moi pour me proposer d’établir un projet. Et c’est dans ce sens que nous avons bâti le projet de centre de Formation et de Ferme Ecole pour Bois Boni où nous venions, si vous vous en souveniez bien, d’y faire notre camp national. Mais certaines personnes du siège de l’AFVP ont vu ce projet avec les Scouts d’Haïti d’un mauvais œil et ils l’ont clairement dit.

         Je pense que cela a dû remonter directement aux oreilles du délégué régional qui a interprété que ce projet avec des scouts n’était pas très sérieux et que c’était seulement pour faire plaisir à un membre du Comité Directeur. Il a dû également comprendre qu’il devrait accepter ce volontaire sans trop discuter. Nous pouvons donc comprendre sa réaction !

         Après avoir écouté ces explications, le président estima qu’il était absolument nécessaire que le Bureau rencontre ce délégué pour lui expliquer l’importance que cela représentait pour les Scouts d’Haïti et le sensibiliser davantage à nos actions dans le domaine du développement. Les Scouts d’Haïti étaient considérés comme une ONG à part entière dans le pays. Les membres approuvèrent et Maxeau fut chargé d’organiser cette rencontre avec le Bureau. Le président demanda également d’établir en annexe du procès-verbal de cette réunion, le descriptif des tâches du Volontaire tel que cela avait été présenté et approuvé par le Conseil.

         Je rentrais tout content de cette matinée à la Kay de passage. Les volontaires finissaient juste le petit-déjeuner.

         – Alors VP Scout ! Ta réunion est déjà finie !

         – Mon intervention oui ! Mais je pense que la réunion doit se poursuivre une partie de la journée. De toute façon, il est déjà presque midi! Il y en a qui vivent le jour et d’autres la nuit!

         – Bon ça va! Nous ne sommes pas matinaux comme les scouts! Tu ne vas pas nous faire la morale! C’est dimanche aujourd’hui !

Pour faire divergence et éviter toute discussion sur un sujet qui semblait hasardeux, Vincent intervint :

         – Et si nous allions nous baigner !

         – Et où ? Demanda Alexandre

         La discussion continua sur les plages potables les plus proches. Elles étaient quand même situées au nord sur la côte des Arcadins à 1 heure 30mn de Port-au-Prince. J’avais du mal à retenir tous les noms cités :Kyona Beach, Kaliko Beach, Moulin-su-Mer. Ils finirent par se décider d’aller à Ibo Beach qui était une plage privée, accessible par un bateau qui faisait une navette jusqu’à la côte. Ils connaissaient les combines pour faire croire qu’ils étaient des habitués, membres du club.

         – J’emporte mon équipement de plongée, précisa Christian.

         Nous partions tous dans le pick-up de Christian. Comme nous devions passer plus d’une heure de voyage sur le plateau du pick-up, nous y installions des vieux matelas pour rendre le voyage moins douloureux pour les fessiers. Une fois que nous fûmes arrivés au point d’embarquement pour la petite île d’Ibo Beach, je découvris le culot d’Alexandre qui nous fit passer pour des habitués du club auprès de l’employé qui assurait la navette. Celui-ci ne fit pas d’objection. Arrivés sur place, nous prîmes place sur la plage. Christian connaissait le casier d’un coopérant qui avait une planche à voile et qui lui avait laissé dire qu’il pourrait s’en servir s’il le souhaitait. Nous sortîmes donc la planche à voile.

         Le vent venant de la Plaine du Cul de Sac était suffisamment fort pour se donner de bonnes sensations. Nous nous passions la planche à tour de rôle et c’était à celui qui ferait le plus d’impressions :vitesse ou acrobatie. Je n’étais pas de reste et je fus félicité pour mes prouesses de vitesse. Par rapport à la Bretagne, il n’y avait pas de problème pour tomber à l’eau, celle-ci était d’une température agréable. Christian me prêta également son matériel de plongée et j’allais visiter les quelques récifs de coraux tous proches. J’avais une bonne habitude de plonger en apnée depuis que je m’étais entraîné pour le brevet d’état de maître nageur sauveteur. L’après-midi fut superbe, nous n’estimions peut-être pas la chance que nous avions en tant que simples volontaires.

         Alexandre pensa à ses copains qui étaient eux sous les drapeaux et demanda qu’on le prenne en photo pour leur envoyer, histoire de montrer qu’il avait lui, la belle vie sur cette île des Caraïbes.

         J’étais conscient que ce petit « paradis » pour blancs ou Haïtiens fortunés nous éloignait de la réalité du pays. Mais on m’avait également fait comprendre que j’étais un Européen et que ma culture et mes préoccupations ne seraient jamais celles des habitants de ce pays. Le fait de passer ainsi quelques journées agréables avec les autres volontaires était un moyen de garder un équilibre.

         De plus, notre situation était certainement différente de ces touristes qui arrivaient (ou repartaient) directement de France le lundi soir. Ils se rendaient dans un car climatisé aux vitres teintées jusqu’au Club Méditerranée situé plus haut sur la côte et complètement fermé sur lui-même toute la semaine.