La méthode est l’art de disposer ses idées
et ses raisonnements, de manière
qu’on les entende soi-même
avec plus d’ordre, et qu’on les fasse entendre
aux autres avec plus de facilité
[ Mél. gramm. Philos. t. V, p. 384 ]

Citations de DUMARS.

5 –    Redéfinir la mission

         Dès le lendemain, j’avais l’impression d’être en Haïti depuis plusieurs jours, tant les découvertes de la veille avaient été nombreuses. Je commençais à m’intégrer à la petite équipe de volontaires. Vincent m’admit à partager sa chambre à la « Kay » des VP.

         Je me levais de bonne heure et décidais d’aller acheter quelques fruits aux marchandes du coin pour ma participation au petit-déjeuner. Aux premières lueurs de la journée, le quartier était déjà bien éveillé. Le gardien m’indiqua d’aller au marché de Christ Roi qui se trouvait un peu plus loin. Je m’y rendis et je trouvai un grand terrain de terre battue sur lequel étaient dispersés des petits abris rudimentaires faits de quatre mats en bois de fortune et recouverts de feuilles de canne à sucre tressées. Des marchandes étaient déjà installées à même le sol avec des grands paniers en osier. Le panier des marchandes témoignait que les arbres fruitiers étaient nombreux : avocatiers, corossoliers, orangers, chadéquiers, citronniers, manguiers, arbres à pain. J’entrepris d’acheter des oranges qui, à la différence de celles que l’on trouvait en France, étaient jaunes. C’était le moment d’essayer les premiers mots créoles que j’avais appris la veille. Je m’adressai à l’une des marchandes d’un petit groupe :

         – Bonjou, ki jan ou yé ? (Bonjour, comment allez-vous ?) .

Le visage de la marchande s’éclaira d’un grand sourire rieur.

         – Pa pi mal blan et madam pa ou ? ( Pas plus mal blanc et votre femme ?) .

         Je ne compris pas la réponse et je me bornai à un sourire, ce qui amusa beaucoup les marchandes devant mon air gêné.

         – Sa ou vlé blan ? ( Que veux-tu blanc ?).

Je compris et j’indiquai les oranges. La marchande me demanda la quantité et je répondis : six en utilisant mes doigts. Ce qui continua à amuser les marchandes voisines qui observaient la scène.

         – Kombyen ça yé ( Combien ça fait ?) dis-je, dans un mauvais créole.

         – 10 piaces !

         Je cherchai deux billets de 5 gourdes dans ma poche et je les tendis à la marchande qui immédiatement éclata de rire en les prenant et dit, en s’adressant aux autres, : « Sa yé oun blan tou néf ! » (C’est un « blanc » tout neuf). Toutes les autres marchandes éclatèrent de rire. Je ne compris pas pourquoi. Il semblait que j’avais été ridicule et je pris congé. La marchande me rappela : « Blan, blan !» Je me retournai, la marchande me proposa deux autres oranges. Je les pris et je la remerciai. Je ne savais pas pourquoi, mais   je leur avais fait passer un bon moment.

         Après le petit-déjeuner, je sortis de la « Kay de passage » et je montai dans un « tap-tap » au niveau de l’avenue John Brown. Avant de le prendre, j’avais noté avec attention l’expression écrite en français, à l’arrière de celui-ci: « En toutes choses, il faut considération ». Je souris à cette pensée très philosophique.

         Les autres passagers se serrèrent pour me laisser un peu de place. Ils ne semblaient pas trop surpris par ma présence. Je cherchais des repères pour les principaux quartiers de Port-au-Prince. Le plan donné par Gérard-Marie m’était pour cela bien utile. Les quartiers étaient reliés entre eux par des camionnettes publiques ou tap-taps. La plupart d’entre-elles avaient leur destination indiquée, telle que : Pétionville, Bourdon. J’avais noté le prix des courses auprès de Denisa, l’haïtien du Bureau national qui tenait le rôle de coursier ou de messager. Il m’avait dit à quel endroit je devrais descendre pour poursuivre à pied si je voulais éviter d’attendre trop longtemps dans le tap-tap qui serait pris dans les embouteillages perpétuels qui caractérisaient le centre de la ville.

         Je saluai le camelot toujours posté sur le seuil du bureau ainsi que Denisa qui me confirma que j’étais le premier arrivé. Je montai à l’étage et je m’installai au petit bureau qui m’avait été affecté. La pièce était moins chaude grâce à la fraîcheur de la nuit. La dalle de béton qui servait de toiture avait restitué une bonne partie de la chaleur accumulée la veille.

         Je profitai du calme de la matinée pour continuer à retravailler sur l’objet de ma mission. J’avais maintenant la certitude que le projet initial fut le prétexte pour définir mon poste de volontaire. Pour faire ce travail, je repris la méthode sur la conduite des opérations de développement.

         L’étude commençait par une analyse des clients du projet. Je les identifiais sans difficulté. Dans une première colonne, je décidais de les classer par ordre d’importance, en fonction de leur implication dans le projet. Pour chacun d’eux, je devais également identifier et inscrire dans une deuxième colonne, quelles étaient leurs attentes ou besoins. Je constituais un premier groupe comprenant les institutions internationales : Bureau Mondial du Scoutisme, associations scoutes qui avaient financé des projets, tels que les Scouts du Canada et les Scouts de Belgique, mais aussi les organisations internationales telles que l’USAID, ACDI, UNICEF… Ces clients, qui étaient des financeurs, attendaient de la part des Scouts d’Haïti des informations sur les projets financés. Les Scouts de France faisaient également partie de ce groupe souhaitant de l’information aussi bien au niveau national qu’au niveau des liens établis, pour sensibiliser les groupes et permettre une éducation au développement.

         Je passais ensuite aux groupes présents dans le pays, il y avait à la fois l’administration du pays, la délégation des Volontaires du progrès, les partenaires identifiés et enfin les Scouts d’Haïti. Pour ce dernier groupe, je distinguais les plusieurs niveaux correspondant à des interventions différentes. Les besoins de ces derniers étaient surtout : la coordination, la supervision et le suivi des projets ainsi que la formation des cadres.

         Une fois ces deux colonnes remplies et ajustées par des rectangles et des flèches, je dessinais une troisième colonne dans laquelle je reportais les productions attendues en corrélation aux besoins identifiés. Elles consistaient en la production d’analyses, bilans et rapports pour satisfaire les partenaires institutionnels. Mais pour réaliser ces rapports, je devrais visiter les projets et rencontrer leurs acteurs. Je dessinais donc un nouveau rectangle et j’y plaçais les mots : Visites, réunions d’évaluation, gestion des financements. Vis-à-vis du besoin de formation des cadres, un large rectangle était dessiné et j’y écrivais clairement les mots qui avaient été l’origine de ma mission : Centre de Formation et Ferme Ecole, organisation de sessions de formation. Dans une quatrième colonne, je prenais en compte les exigences institutionnelles liées à cette mission. Elles étaient identifiées ainsi: nécessité d’établir des rapports sur les projets aux différents partenaires, respect des administrations et partenaires locaux, respect de l’organisation institutionnelle des Scouts d’Haïti. En effet, malgré l’absence de moyens financiers propres, l’association devait trouver sa place.

         Absorbé par mon travail, je ne remarquais pas que Maxeau était entré dans le bureau et s’était approché de moi dans mon dos. Il devait me regarder pendant un long moment remplir mes colonnes utilisant autant la gomme que le crayon. Il finit par poser sa main sur mon épaule, ce qui me fit sursauter et déclencha son rire.

         – Je te voyais tellement concentré que je n’osais pas te déranger pour te saluer ce matin, me dit Maxeau en me tendant la main.

         – Bonjou Maxo, ki jan ou yé ?

         – Pa pi mal, mwen wé ou fé zéfo pou palé kréole ( Pas plus mal, je vois que tu fais des efforts pour parler créole). Puis il continua en français.

         – Je viens de voir Gérard-Marie, il te passe ce petit manuel pour t’aider à apprendre le créole et il va bientôt te donner rendez-vous pour aller visiter Bois Boni.

         – Merci, c’est super ! Viendras-tu avec nous ?

         – Non, non ! Dit Maxeau en levant les bras et en prenant une attitude pour faire comprendre, semble-t-il, que cela ne le concernait pas et qu’il avait bien d’autres choses à faire.

         Il était toujours en train de lire ma feuille par-dessus mon épaule. Devant son air perplexe, j’entrepris de lui donner des explications.

         – Je suis en train de revoir la mission dans son ensemble. Je tiens compte de la réalité telle que je la constate depuis mon arrivée, par rapport au projet tel qu’il avait été écrit et dont j’ai eu connaissance juste avant mon départ. J’utilise pour cela la méthode de Conduite d’Opération de Développement dont nous avons été initiée lors de notre stage de préparation au départ. J’en suis à la première partie qui concerne : l’analyse de situation.

         – Ah D’accord ! Répondit Maxeau, qui semblait intéressé. Et tu vas mettre quoi, dans cette dernière colonne que tu as nommé « les domaines clés ».

         – J’en ai déterminé justement trois: le financement du développement communautaire, c’est-à-dire assurer la liaison avec les organisations donatrices ; la coordination et le suivi des projets sur le terrain et enfin, tout le volet concernant la formation dont la mise en place de la ferme école.

         – Tout un programme ! S’exclama Maxeau.

         – Oui, mais je vais centrer la suite sur quelques objectifs et lister les activités correspondantes. Je vais utiliser pour ça, une deuxième partie qui s’appelle « L’arbre des objectifs ». Voici la feuille avec ces quatre colonnes, mais pour le moment elle est vide. Je te la soumettrai quand je l’aurai fini.

         – C’est une bonne idée ce travail. Je vais faire la suggestion au Président des Scouts d’Haïti que tu viennes le présenter lors du prochain Conseil national.

         – C’est quand ?

         – D’ici à la fin du mois, mais je te préviendrai à temps.

         Je poursuivais le remplissage du tableau sur « L’arbre des objectifs ». Il comprenait quatre colonnes dans un ordre logique : les finalités, les buts opérationnels, les objectifs et enfin les activités. La finalité de ma mission était pour moi claire : appuyer le développement communautaire entrepris par les Scouts d’Haïti. Cela se divisait en trois buts opérationnels : Assurer le financement des projets ; assurer une permanence comme « Exécutif au développement communautaire » – vu que c’est le titre que m’avait donné Maxeau – et assurer et consolider la formation dans ce domaine. Pour chacun de ces domaines, je déterminais cinq objectifs les plus réalistes possible pour ma première année de volontaire, ce qui me permit de lister les activités correspondantes.

         Ma réflexion était rythmée par le ventilateur sur pied qui brassait l’air en effectuant un pivotement sur un quart de tour, ce qui soulevait les feuilles placées sur le bureau. Je pris soin de les caler par un objet lourd. Il y avait également ces voix d’écoliers, qui nous parvenaient de l’école située juste derrière le mur. Le professeur leur faisait répéter toutes les paroles de la leçon jusqu’à ce qui les sache par coeur. Maxeau vaquait à ses occupations sollicitant maintes fois Denisa. Il en profita également pour commencer à me confier plusieurs dossiers, la plupart liés à des financements dont les partenaires étaient restés sans réponses ou sans nouvelles. En fin de matinée, je sortis du bureau   pour me rendre au bureau de l’AFVP où j’avais rendez-vous avec les autres volontaires pour nous rendre à l’Ambassade de France et à la Mission française de Coopération, la « FAC » comme disaient les habitués de la maison.

         J’avais à peine rejoint les autres volontaires au bureau de L’AFVP, que le petit groupe se rendit à pied à l’Ambassade de France située un peu plus loin sur la rue Capois. Deux gendarmes français, en uniforme d’été, se tenaient en faction devant la grille d’entrée. Ils laissèrent sans hésiter entrer le petit groupe qui ressemblait bien à des expatriés français. Un grand parterre gazonné entouré de massifs de fleurs et de vasques en pierre séparait l’entrée du bâtiment de l’Ambassade elle-même : une grande maison bourgeoise du début du siècle. En suivant l’allée circulaire menant à l’entrée, je m’arrêtais pour examiner une des graminées constituant l’aire gazonnée. Je ne connaissais pas cette variété tropicale.

         Les formalités constituaient à se faire enregistrer comme français expatrié au Consulat et de confier son passeport pour l’obtention du permis de séjour. Elles furent faites rapidement car nous étions les seuls visiteurs de cette fin de matinée. Maurice nous conduisit ensuite vers un bâtiment neuf situé à gauche de l’Ambassade où se tenaient les locaux de la Mission française de Coopération. Nous fûmes reçus par le Chef de Mission et son adjoint qui s’intéressèrent à la présentation de chacun des volontaires par Maurice et de son poste d’affectation. Il y eut des petits rires contenus quand ce fut mon tour.

         Mais, à la grande surprise de tous, le chef de Mission s’intéressa au projet. Il dit avoir déjà rencontré le Président des Scouts d’Haïti : « un homme de grande valeur », et il me suggéra de transmettre rapidement un dossier de demande de financement, par Maurice, pour ce projet. Il recommanda à son adjoint de s’en occuper personnellement. Je perçus ainsi effectivement pour la première fois, que la notoriété des Scouts d’Haïti n’était pas des paroles en l’air. De plus, le fait que je ne sois pas ce jour-là en uniforme scout français permettait d’éviter toute raillerie.

         Ces formalités terminées, nous rejoignîmes le Café Terrasse devenu un peu notre point de chute pour casser une croûte à l’heure du déjeuner. Il y avait déjà tout un petit groupe attablé sur la terrasse. Un des volontaires               m’ interpella :

         – Et VP Scout ! Tu ne connais pas Christian ! Il a été scout lui aussi !

         Je fis ainsi connaissance de Christian qui était coopérant à Jacmel sur un projet de petite hydraulique agricole financé par la CEE. Un climat de sympathie se créa aussitôt entre nous et Christian, qui était un ancien membre de l’équipe nationale des Scouts de France, me promis de   m’ apporter son soutien. Il perçut vite que la présence du VP Scout n’était pas bien comprise ici parmi les Français. Mais lui, il avait par contre découvert le rôle important des groupes scouts de la région de Jacmel dans les actions de développement communautaire.

         De retour au bureau des Scouts d’Haïti, Maxeau m’attendait. Il me dit que Michael souhaitait me rencontrer. Sur le seuil de la porte, il héla un taxi.

         – « Hôtel Oloffson » Dit-il au chauffeur.

         Le taxi remonta l’Avenue Christophe. Nous étions dans le quartier où les classes aisées de Port-au Prince avaient séparé au début du siècle leur résidence de leur commerce. Ils avaient construit de superbes villas le long des chemins qui menaient à ce qui devait être ces années-là : la campagne, introduisant le style « gingerbread », ou             « dentelle de bois ». Quelques-unes de ces coquettes maisons   reprenaient à leur échelle ce style dans de sveltes proportions accentuées par leurs fines colonnes de bois tropical. L’hôtel Oloffson était située en bout d’une rue. Œuvre d’un architecte français, cette villa était la plus célèbre de Port-au-Prince. Répartie sur deux niveaux, elle présentait en façade une large véranda à laquelle on accédait par un escalier à double volée. À l’étage, le balcon était terminé en ses extrémités par de fragiles tourelles dont les frises, le parapet et les croisillons étaient finement ciselés dans le bois. La toiture en ardoises grises était l’une des rares de Port-au–Prince à avoir survécu aux différents incendies.

         Maxeau paya le taxi et je le suivis jusqu’à la réception de l’hôtel. Michael nous attendait et nous fit passer sur la terrasse où il nous proposa de prendre un verre. Il ressemblait parfaitement au type américain tel que je pouvais me l’imaginer. Il avait les cheveux gris et portait une chemisette hawaïenne qui lui donnait un air de touriste. Lorsque Maxeau l’avait accueilli hier, il s’était montré curieux sur le rôle de ce volontaire et il avait demandé à me rencontrer. Il me demanda si je parlais anglais. Je répondis que je le comprenais plus facilement que je le parlais.         Maxeau se proposa de faire l’interprète si cela était nécessaire. Je dus me présenter ainsi que le projet que j’étais en train de reécrire et Michael m’écouta attentivement. Il sembla vivement intéressé par cette démarche commune des Scouts d’Haïti et des Scouts de France dans ce domaine du développement communautaire et demanda à Maxeau de le tenir au courant et de prendre également contact à ce sujet avec Abdoulaye du Bureau Mondial du Scoutisme.

         Des rencontres de cette journée, je compris que la perception du scoutisme dans ce pays n’était pas celle que l’on accordait en France ou dans d’autres pays du Nord. Cela me motivait à chercher à en connaître plus et le faire savoir tout en essayant de réussir au mieux ma mission. L’enthousiasme que je ressentais en cette fin de journée dissipait peu à peu les craintes du premier jour.