[…] par une désertion volontaire,

            entraînons-nous à ce jour

où il nous faudra tout quitter.

Paul Morand

2 –   Y a t-il un volontaire dans la salle ?

 

Gençay, décembre 1984

 

         Tout avait commencé un jour du mois de décembre 1984. Je rentrais tranquillement du travail au volant de ma voiture, une Polo Volkswagen bleue, pour rejoindre Gençay, localité située à 30 km au sud de Poitiers. J’avais loué une maison étroite, à deux étages, donnant directement sur une petite rue qui accédait au centre du bourg, depuis la vallée où coulait tranquillement une rivière : La Clouère. Par le seuil, j’accédais à une petite pièce servant de cuisine. Celle-ci donnait directement sur une pièce principale, assez grande, servant de séjour. Le seul l’éclairage naturel provenait d’une porte vitrée et d’une fenêtre donnant sur la cour intérieure de la maison voisine. Les voisins étaient les propriétaires de cette petite maison qui avait appartenu à leurs parents. Ils avaient rénové la grande pièce avec goût. Les murs étaient de pierres apparentes et une grande cheminée de pierre, murée, occupait l’un des deux murs. Deux spots sous le tympan, éclairant le fond de plâtre blanc, donnait à la cheminée toute sa valeur, comme le feu qui autrefois brûlait dans l’âtre et qui devait constituer l’éclairage unique de la pièce. J’avais placé un canapé en face, contre l’autre mur.

         Je montais la rue étroite, en sens unique, et toute en pente qui desservait mon logement. Je garais ma voiture toujours à la même place, dans un renfoncement aménagé un peu plus haut. Je récupérais le courrier dans la boîte aux lettres et je le déposais sur la table de la cuisine.

         Après m’être confortablement installé dans le canapé, je mis un disque sur la chaîne Hi-fi. Appréciant la quiétude de la pièce bien chauffée, j’entrepris de trier mon courrier. J’y trouvai la revue « Demain » (revue des responsables Scouts de France) et, par habitude, je consultai directement la page des petites annonces. L’une d’elles m’interpella, il s’agissait de la recherche, par l’Association Française des Volontaires du Progrès (AFVP) d’un responsable scout, ingénieur en agriculture, pour un poste de volontaire en Haïti, chargé de la création d’un centre de développement communautaire pour le scoutisme haïtien, comprenant une ferme-modèle et un centre de formation. L’annonce renvoyait à un article de la revue sous le titre « Y a-t-il un volontaire dans la salle ?» Celui-ci présentait cette Association – l’AFVP – dont les Scouts de France étaient membres. La lecture de cette annonce et de l’article m’interpella. Elle réveillait un vieux rêve dans mon for intérieur.

         N’avais-je pas toujours pensé partir en coopération à la fin de mes études d’ingénieur, à l’exemple de mon oncle ? Mais ce projet s’était évanoui après que je fus exempté du Service National à cause de ma vue, jugée insuffisante. De plus j’avais trouvé un bon travail dans ma région immédiatement après l’obtention de mon diplôme. Cette idée avait donc quitté mon esprit – Tout au moins le semblait-il !

         Je restais un moment perplexe et songeur. Je relus l’annonce pour me demander finalement où se trouvait ce pays :Haïti. « Ce n’est pas Tahiti », me dis-je. Ce nom de pays me disait quelque chose. J’avais effectivement rencontré un jeune scout haïtien lors du dernier Jamboree scout mondial au Canada. Son témoignage sur l’action du scoutisme dans son pays m’avait impressionné. Il avait la peau noire d’un Africain, mais je ne me souvenais pas qu’il avait parlé de l’Afrique. Je montais dans ma chambre située à l’étage consulter mon encyclopédie.

         Je trouvais Haïti avec une présentation sommaire. « Situation : L’île d’Haïti fait partie des 7000 îles et îlots situés dans la mer des Antilles. Au centre des Grandes Antilles, elle constitue la partie occidentale de l’Ile de Saint Domingue, séparée en deux états indépendants, la République d’Haïti à l’Ouest, la République Dominicaine à l’Est. Superficie d’Haïti : 27 750 km². » Avec la comparaison donnée par une carte au regard de la France, le lecteur pouvait estimer que cela représentait la Bretagne. Je poursuivais ma lecture : « Haïti est un pays montagneux, les terres cultivables ne sont que de 8.700 km², soit 1/3 de la surface totale. Population : 5 à 6 millions d’habitants, 95% de noirs et de métis. Densité : 160 habitants au km², soit la plus élevée d’Amérique latine. Langue : le français est la langue officielle, connue par moins de 20% de la population. Le créole est la langue maternelle. Statut politique : Haïti est une république indépendante depuis le 1er janvier 1804. Une carte indiquait les principales villes : Port-au-Prince, la capitale avec près d’un million d’habitants, le Cap Haïtien, Port de Paix, Hinche, Jacmel, Les Cayes, Gonaïves, Jérémie. »

         Toute la nuit, mon esprit fut tiraillé entre ce désir de partir vivre une telle aventure et d’un autre côté, ce souhait de ne rien changer au confort et la sécurité que représentaient actuellement mon travail, mon petit chez-moi, mes activités et mes amis. La nuit portant conseil, je finis par penser que s’il restait en moi un soupçon de cette envie de tenter l’aventure, rien ne me coûtait d’écrire pour en savoir plus. Je n’avais peut-être aucune chance d’être retenu pour ce poste. L’officier instructeur, à la fin des « 3 jours » de l’Armée, avait voulu définitivement me décourager dans mon projet de partir dans le cadre de la coopération en me disant :« C’est bouché, je préfère vous confirmer votre exemption, vous n’aurez ainsi pas de désillusion. »

         Le 8 décembre, j’envoyais donc une simple lettre à la Commissaire Internationale des Scouts de France, comme cela était suggéré sur l’annonce et je terminais celle-ci par ces mots : « …que je pourrais être intéressé s’il n’y avait pas d’autre candidat ».

         Le mois de décembre se passa sans réponse à mon courrier. J’avais presque oublié l’affaire si, fin janvier de ce début de l’année 1985, je découvris un soir, cette grande enveloppe de l’Association Française des Volontaires du Progrès dans ma boîte aux lettres. Elle contenait toute une documentation sur l’Association et un simple petit mot manuscrit de Dominique, du Service des Volontaires. Celui-ci indiquait que la Commissaire Internationale des Scouts de France lui avait transmis mon courrier. Dès que j’aurais pris connaissance de la documentation jointe, il m’invitait à lui retourner la fiche de renseignement et de m’inscrire à une session d’information organisée par l’AFVP.

         Le sérieux de la démarche m’impressionna un peu. Mon courrier avait donc fait son chemin. Je devais chercher à en savoir plus sur la « coopération ». Je n’avais en tête que des témoignages rapportés par d’anciens coopérants, mais qui, dans la majorité des cas, ne parlaient pas de la filière de recrutement. Je posais tranquillement les documents sur la table ronde qui se trouvait près de l’âtre de la cheminée et qui bénéficiait ainsi de l’éclairage des spots. Puis j’en prenais tranquillement connaissance. Le document commençait par ces lignes « Travailler pour le développement dans un pays du tiers-monde, implique nécessairement une préparation sérieuse. L’engagement ne remplace pas les compétences. Les Volontaires du Progrès ne veulent pas être des coopérants au rabais. C’est pourquoi l’AFVP a mis en place une filière de préparation au départ exigeante, elle nécessite de votre part, d’investir environ une quinzaine de jours échelonnés sur une période de six à douze mois ».

         Je ne devais pas traîner car la ville la plus proche pour une session d’information était Nantes et la seule session, dans cette ville, se déroulait les 2 et 3 février. J’envoyais   aussitôt mon inscription. J’en saurais ainsi un peu plus. En tout cas cela semblait sérieux : «…Les objectifs de cette session devaient permettre », d’après le document, «…au candidat de se situer par rapport aux finalités et aux modes d’actions de l’AFVP, de vérifier son adhésion à la Charte des Volontaires et aux conditions objectives qui lui sont proposées, de déposer officiellement son dossier de candidature, d’entreprendre les formalités administratives indispensables s’engager dans la démarche d’orientation et de préparation proposée par l’Association ». Vaste programme pour un simple week-end !

         De ce WE à Nantes, je garderais que le souvenir des témoignages d’anciens volontaires évoquant leurs conditions de vie, de travail et leurs principales difficultés et contraintes. En les écoutant, j’imaginais leur vie et cela avait continué de me faire rêver à ce projet de partir en coopération.

         Les animateurs de la session étaient beaucoup plus pragmatiques. Ils ne cessaient de nous dire que participer à cette cession, n’était qu’une première démarche et que s’engager dans un travail de volontariat pour le développement, ne serait pas sans risques. Ils se montraient exigeants et ils tenaient à rappeler que seulement 50% des participants passaient à l’étape suivante qui consistait à envoyer son dossier de candidature. Ils ne faisaient donc pas grand-chose pour nous encourager. C’était sûrement leur manière de tester notre réelle motivation.

         Lors de cette session, je dus me présenter ainsi que mes motivations. J’expliquais clairement que ma démarche provenait du fait que je postulais pour un poste précisé dans une annonce. Les animateurs de la session dénoncèrent mon attitude comme « non conforme aux règles de l’AFVP. » Le Service des Volontaires – et lui seul – avait le pouvoir         d’affecter les candidats en fonction des postes disponibles et de leurs compétences. Je devais « rentrer dans le rang », ne pas m’obstiner à vouloir postuler pour un poste spécifique qui peut-être n’existait pas – ou qui était incertain – sinon je n’avais rien à faire chez les Volontaires du Progrès.

         La remarque ne me plut pas, elle n’avait pas de sens et j’en fis part. Les échanges furent vifs et je pris leurs réponses comme un défi surtout envers l’animateur qui venait du siège de l’AFVP et qui me faisait penser un peu à un « technocrate ». Il s’appuyait sur des textes et des procédures dont il semblait en avoir perdu le sens initial. Il confortait mon préssentiment que si cela devait se passer ainsi, je n’avais aucune chance d’avoir le poste. Or, seule la perspective de cette mission me poussait à une telle démarche. Luttait également en moi cette envie de me battre avec moi-même, d’essayer d’aller au bout du projet.

« Un scout ne fait rien à moitié, il sait faire des choix et aller jusqu’au bout. » C’est ce que le scoutisme m’avait appris…

         Je demandais donc un dossier de candidature complet. J’avais la ferme intention de le remplir. Cela devait m’occuper quelques soirées ! Par ce challenge, je prenais l’affaire au sérieux et je décidais de travailler le mieux possible ma candidature. La machine à écrire sortie sur le coin de la table, je commençais par remplir plusieurs feuilles de notes diverses d’une écriture rapide. Toutes les idées qui me venaient à la tête seraient ensuite triées avant d’être reprises pour remplir méthodiquement le dossier. Il y avait d’abord ces cinq pages de grilles de « Compétences Techniques » où le candidat devait reporter dans chacune des activités : ses connaissances théoriques, pratiques, évaluer sa bonne maîtrise technique et apporter des précisions. Les feuilles portaient sur : l’agriculture, le bâtiment et les travaux publics, la gestion, la commercialisation, l’organisation, la mécanique et l’animation. Cela démontrait bien cette volonté d’une candidature ouverte permettant aux sélectionneurs de placer les candidats sur les postes suivant les besoins.   Je reportais donc tous mes acquis de ma formation d’ingénieur en agriculture reconnaissant que celle-ci n’était pas si mal car très diversifiée. J’ajoutais les compétences acquises dans le domaine de l’animation et au cours de mon début d’activité professionnelle. Le plus dur restait le dossier de motivation en tant que tel et pour cela une liste de treize questions devait aider le candidat. Elles étaient seulement indicatives et m’obligeaient à faire réellement le point sur moi-même, mes réelles motivations et comment je devais envisager mon retour après cette expérience de deux années comme volontaire.

         Au bout de trois semaines de travail où j’avais pris le temps de réfléchir, de modifier ou compléter mes arguments, j’étais content de mon dossier final. J’avais évoqué le choix de ma vie professionnelle et de mes responsabilités dans le scoutisme. Pour faciliter mon retour dans la vie professionnelle en France, j’envisageais de garder des contacts avec la coopérative qui m’employait et même de suivre une formation de 3e cycle au Centre de Formation de la Coopération Agricole de manière à reprendre le niveau. Mon brevet d’état de Maître Nageur Sauveteur pourrait éventuellement me permettre d’exercer cette profession en attendant de trouver un emploi dans mon domaine de prédilection. Je l’avais obtenu difficilement deux années auparavant. Il symbolisait pour moi la preuve que je pouvais réussir les défis que je me donnais.

         Le dossier était prêt, je l’envoyais donc ce 21 février à Dominique, responsable du Service des Volontaires. Je verrais bien ce qu’il en adviendra. J’avais bien pris soin de spécifier que je postulais pour un poste précis et je joignis même une copie de l’annonce. Il me restait à savoir si ma démarche serait acceptée ou rejetée.

         Le 9 mars 1985, je recevais une réponse. Une simple feuille dactylographiée où juste la date du 31 mars 1985 avait été inscrite au stylo, celle de la journée de sélection/orientation pour laquelle j’étais convoqué au siège de l’association à Linas. La formule type de début de la lettre : « Nous avons bien reçu votre dossier de candidature qui a retenu notre intérêt et il nous paraît donc possible de poursuivre plus avant notre démarche commune » ne disait peu de chose sur ma démarche provocatrice de postuler sur un poste particulier. Je devais confirmer par retour. J’étais à la fois content mais sceptique. Avais-je été pris réellement au sérieux ? Après tout, ne devais-je pas aller au bout de ce défi que je m’étais fixé ?

         J’ envoyais donc la confirmation de participation le jour même. Je réfléchissais également comment m’organiser pour que mon absence, ce jour de semaine, ne puisse gêner le fonctionnement de mon équipe de la petite coopérative (CUMA) spécialisée dans le drainage agricole.

         Le 21 mars, je pris tôt un train pour rejoindre Paris. J’avais reçu toutes les indications pour arriver à Linas par métro puis par bus. Le chauffeur du bus, à qui je demandais des explications, m’indiqua du doigt le carrefour où je pourrais lire des indications sur un panneau. Les bâtiments de l’AFVP se trouvaient en bordure de la nationale 20. Je descendis à l’arrêt du bus et me dépêchai de marcher jusqu’au lieu indiqué pour arriver à l’heure. C’est ainsi que je me retrouvai au milieu d’une quinzaine de candidats réunis dans une pièce d’un des petits bâtiments parsemés au milieu d’une zone relativement boisée. Cela faisait un peu penser à un petit campus universitaire. En tout cas c’était l’ambiance !      Deux responsables du Service des Volontaires introduisaient la journée en nous disant que la matinée serait réservée à de « l’orientation ». Plus précisément : une séance collective à partir de questionnaires, d’exercices de groupes et d’entretiens devait nous permettre de faire l’inventaire de nos possibilités et de nos limites par rapport à sept critères de réussite sur le terrain. Nous serions ensuite convoqués les uns après les autres dès le début de l’après-midi pour un entretien qui statuerait sur notre sélection dans le cadre de l’AFVP ou de nous conseiller une autre solution -Pour ne pas employer le terme négatif de : non-sélection.

         Je fus convoqué dans les derniers et je fus reçu directement par le responsable du Service, Dominique, celui à qui j’ avais adressé mon dossier.

         – C’est toi qui pars pour Haïti ! Me dit Dominique d’entrée de jeu.

         Je fus complètement surpris et je ne savais pas quoi répondre.

         Je ne m’y attendais pas. L’entretien fut court et porta essentiellement sur les étapes suivantes qui concernaient la préparation au départ. Mon départ devait avoir lieu en septembre ou octobre. Il est vrai que Dominique était certainement le mieux placé pour ce dossier car il était l’ancien Commissaire Général des Scouts de France.

         Pendant le trajet de retour, je réfléchissais. J’étais content d’avoir réussi mon défi, mais je me trouvais pris au piège. Je sentais monter en moi l’angoisse liée à ce départ prochain pour une telle aventure qui m’obligeait à renoncer rapidement à tout mon confort de vie actuel. Il me restait un seul espoir pour faire marche arrière : ne pas être reconnu apte par le Médecin Conseil de l’AFVP. L’armée n’avait pas voulu de moi comme coopérant, en serait-il de même pour les Volontaires du Progrès ?