L’aventure : un événement
qui sort de l’ordinaire,
sans être forcément extraordinaire.

Jean-Paul Sartre

11 –   Fin d’apprentissage

 

         La rivière de La Grande Anse fut franchie par un pont métallique. À l’entrée de Jérémie, nous devions nous arrêter au poste militaire pour faire les déclarations d’usage. Le militaire nous regarda, intrigué, et il demanda d’inscrire nos noms sans poser plus de question. Un panneau indiquait que c’était la fin de la RN7, cela me fit sourire car je pensais à celle qui portait le même numéro en France et qui était bien plus fréquentée ! La route montait ensuite vers la ville. Celle-ci s’étendait dans la verdure au pied de plusieurs collines escarpées, calme, comme endormie. Il était deux heures trente de l’après-midi… l’heure de la sieste ! J’avais tenu mon objectif d’arriver en début d’après-midi comme me l’avait demandé Maxeau.

         Les belles habitations à arcades qui se trouvaient en haut de la rue semblaient correspondre à la description donnée par le commissaire départemental quand il était passé à Jérémie. Il avait dit qu’il habitait rue Stenio Vincent. Arrivé presque en haut de la rue principale, je suggérais à Metellus de demander aux enfants s’ils connaissaient la maison du Commissaire Départemental Scout. Pendant que Metellus discutait vivement de son côté avec tous les gens qui passaient à sa hauteur, je descendais de la Lada.          J’aperçus tout de suite François, le Commissaire départemental. Il était sorti sous l’arcade de sa maison et semblait intrigué par le petit attroupement, créé par Metellus, autour de la voiture. Ce dernier discutait avec les enfants pour savoir s’ils avaient fait leurs devoirs ! Ceux-ci semblaient très intéressés et riaient de bon cœur aux plaisanteries du maître d’école.

         J’hélai François. Celui-ci me reconnut et il s’avança vers moi en levant les bras au ciel.

         – Comment ! Vous êtes là ! Dit-il.

         – Salut François ! Répondis-je tranquillement, je suis content d’être arrivé dans ton fief qui semble être une très jolie ville et très scoute, si je m’en tiens au succès de cet accueil.
Je lui indiquais l’attroupement grandissant près de la Lada. Il restait pourtant intrigué.

         – J’ai téléphoné à Maxeau pour lui demander si tu venais. Je lui ai dit que les rivières étaient infranchissables par les voitures à cause des forts orages de la nuit dernière, en particulier : la rivière Guinaudée. Il m’a dit que tu devais partir mais que tu aurais certainement fait demi-tour.

         – Si près du but ! Cela aurait été bien dommage, surtout de manquer d’atteindre la plus belle ville du pays !

         La remarque le déconcerta. Il éclata de rire en me frappant amicalement sur l’épaule. Maxeau m’avait dit que les habitants de Jérémie étaient plutôt orgueilleux, repliés sur eux-mêmes, cultivant la solitude jusqu’à l’affection. Mais ils savaient se montrer accueillants et hospitaliers. J’allais ne pas tarder à le vérifier.

         – Bon, maintenant que tu es là, il faut que je réorganise tout. Ce serait bien que vous arriviez à Anse d’Hainaut avant la nuit.

         – Anse d’Hainaut ? Mais Maxeau ne m’a parlé que de Jérémie ?

         – Il ne t’a pas tout dit ! De toute façon si tu es arrivé à Jérémie, tu es bien capable d’aller à Anse d’Hainaut.

         – C’est loin ?

         – Non, non! C’est sur la côte à un peu près deux heures de route.

         – Je suis venu pour ça ?

         – Oui. Car il n’y a peu de camionnettes publiques pour Anse d’Hainaut et des personnes de mon équipe doivent absolument animer ce week-end, une formation Pronacodiam programmée depuis longtemps. Vous êtes attendus.
C’est bien une réponse d’haïtien pensais-je, pour eux tout est facile. Je compris maintenant l’importance que Maxeau attachait à ce déplacement. Il devait tenir ses engagements donnés aux responsables du Pronacodiam.

         François nous fit traverser la boutique et il nous présenta à sa femme, la patronne du lieu. Il nous fit ensuite monter à l’étage. Nous étions dans une de ces maisons à dentelle de bois à « chambre haute » des riches commerçants de la ville. Supposant que nous n’avions rien mangé, il nous proposa de nous faire servir du tom-tom. C’était une spécialité de Jérémie à base de purée de fruits d’arbre véritable assaisonnée d’une sauce composée de poisson séché et aussi de piment fort. Et comme dessert, il nous fit apporter une autre spécialité de Jérémie : le comparette, sorte de gros biscuit à base de noix de coco.

         Il était presque cinq heures quand François nous annonça que tout était prêt et que nous pouvions partir. Quand j’arrivai près de la voiture, j’aperçus quatre responsables scouts, trois hommes et une femme, en parfait uniforme, qui chargeaient leur sac dans le coffre de la Lada. Je ne posai pas de question, je saluai tout le monde et je les laissai s’installer. Avec le sourire, je ne pouvais qu’observer la scène amusante des différents essais où chacun essayait de trouver une place convenable tout en voulant laisser suffisamment de place aux autres. Finalement Mettelus prit la décision de monter à l’arrière pour permettre à la cheftaine de monter devant, son bon embonpoint compromettant la réussite de caser quatre personnes à l’arrière de ce véhicule dont la carte grise ne spécifiait pas ce nombre de places. François nous salua et me recommanda d’être prudent. Il me dit qu’il essaierait de joindre Maxeau pour dire que nous sommes bien partis.

         – Attends dimanche que l’on soit tous rentrés vivants ! Dis-je. Ce n’est pas la peine de l’affoler pour rien !

         – Comment? Dit ma voisine d’un air inquiet. Tu ne penses pas que l’on rentrera tous vivants ?

         – Mé si! Si Die vlé ! Je reprenais ainsi l’expression créole que j’avais maintenant maintes fois entendue et j’ajoutais la mimique à la parole.

Elle éclata d’un grand rire qui se communiqua aux autres passagers.

         – Toi ! Tu me plais bien ! Dit-t-elle en me donnant une claque amicale dans le dos. Mais si tu ne me ramènes pas vivante, je ne pars pas !

Je fis semblant de réfléchir, en me prenant le menton et je dis du ton le plus sérieux possible :

         – C’est vrai que tu es à la place du « mort », en cas d’accident, comme on dit en France.

         – Oui, mais s’il y a un choc, elle a de quoi amortir !!! Dit l’un des passagers de derrière.

Nouvel éclat de rire général, elle voulut donner une baffe à l’auteur de ce quolibet, mais ils l’empêchèrent tous avec leurs bras.

         – Doucement ! Dis-je, vous faites tanguer le bateau et nous ne sommes pas encore partis. Soyez sages les enfants ! – On y va.

         – C’est le contrepoids avant droit qui donne du gîte! Rajouta, sans pitié, le plaisantin. Il riait avec ses voisins et tous essayaient de parer les coups de la copilote courroucée.

         Je démarrais et je saluais François qui avait assisté à la scène avec un grand sourire. Que devait-il penser ?. En tout cas il pouvait s’apercevoir que le « blanc » avait été bien admis par le groupe. Les plaisanteries allaient bon train entre les passagers à l’arrière et ma voisine, ponctués de grands éclats de rire. C’était en créole et je ne comprenais pas tout.

         Je repris la route vers Port-au-Prince et je tournai cette fois-ci à droite à la hauteur du sous-commissariat de Carrefour Barque où je dus, de nouveau, déclarer mon identité et le motif de notre déplacement. La piste se dessinait dans un paysage magnifique qui surplombait la rivière de la Grande Anse. La voiture franchit, sans encombre quatre villages : Jelen, Marfran, Moron et Chambellan. Ils étaient traversés par la Grande Anse. Heureusement, celle-ci n’était pas en crue et elle ne présentait donc pas d’obstacle à son franchissement.

         La Lada s’attaquait ensuite à l’ascension du morne Jili pour franchir cette chaîne de monts Cartache. Je rétrogradais de vitesse dans l’ascension car la voiture était bien chargée ! Je me retenais de relancer une polémique sur le poids des passagers. À cette heure avancée de la journée, la campagne commençait à prendre de superbes couleurs pastel jouant à cache-cache avec le soleil qui déclinait sur l’horizon. Ce fut une nouvelle difficulté pour moi, car je me trouvai bientôt avec le soleil de pleine face. Je ne voyais plus rien du tout. La piste était difficile et étroite et je pouvais à tout moment rater un tournant et dévaler dans le ravin. Je m’arrêtais et je demandais à ma voisine :

         – Puisque vous êtes copilote, pouvez-vous baisser votre vitre et m’indiquer si je ne vais rien heurter sur votre droite car je vais me guider que sur le côté visible à gauche.

L’un des passagers me passa sa casquette. Je l’enfonçais suffisamment pour me cacher des rayons de soleil et je redémarrais en observant le côté gauche de la piste par la vitre de portière latérale. Je roulais doucement pour être prêt à réagir immédiatement à tout obstacle ou cri de ma voisine. Quand la piste franchit le col et commença à descendre, le soleil disparut à l’horizon. Je remerciais la copilote qui répondit qu’elle était très fière de contribuer à ne pas nous faire arriver d’accident. Elle comptait bien rentrer vivante. Je décidais d’allumer les phares pour mieux voir la piste. Mais juste après une secousse provoquée par le franchissement de quelques roches sur la route, les deux phares s’éteignirent d’un seul coup.

         – Nous voilà bien ! Dit la copilote. Qu’est ce qui nous arrive ?

         J’arrêtai la voiture et je descendis voir. Tous les passagers profitèrent également de cette pose inattendue. Dans la pénombre, je découvris vite le problème. Je ne m’étais pas aperçu, lors du franchissement des différentes rivières, que les optiques des phares s’étaient à moitié remplies d’eau. Aussi, à la première secousse, les ampoules brûlantes avaient grillé au contact de l’eau.

         – Bon, je suis désolé. Dis-je, il va falloir faire sans phares. Je n’ai pas prévu d’ampoules de rechange, ni ce genre d’incident !

         – Bien c’est malin ! On va faire comment maintenant ?

Je pouvais lire l’inquiétude sur le visage de la passagère qui ne voulait certainement pas passer la nuit perdue dans cette route de montagne. J’essayai de plaisanter.

         – Bon, il nous reste les feux de détresse !

         – Oui ! Mais ils clignotent, tu ne verras rien ?

         – Mais si justement ! Je verrai… Je ne verrai pas… Je verrai…Je ne verrai pas …..

         Elle ne semblait pas comprendre la plaisanterie, mais le plaisantin de l’équipe ne voulut pas se faire surpasser.

         – Bah! Dit-il en s’adressant à moi, de toute façon, tu n’en as pas besoin car tu as une lumière en la personne de la copilote !

         Tous éclatèrent de rire. Et la copilote essaya d’attraper le plaisantin pour le frapper. Mais celui-ci se mit à courir autour de la voiture.

         – En plus la lune se lève! Dit un autre. Mais c’est vrai qu’elle est certainement moins grosse qu’une autre…..

Il évita de justesse une baffe et se précipita dans la voiture.

         – Bon la « patrouille des lucioles » ! On remonte à bord et on repart avant qu’il fasse complètement noir.

         – Pourquoi nous appelles-tu la patrouille des lucioles ? Demanda-t-elle, en reprenant son souffle, car elle s’était arrêtée de poursuivre sa victime potentielle. Celui-ci en avait profité pour remonter rapidement dans la Lada, en poussant ses compagnons.

         – C’est parce que vous ne brillez que la nuit !

         La plaisanterie fut comprise et ils éclatèrent de rire.

         C’est dans cette bonne humeur que j’entrepris une descente très prudente et très lente sur Dame-Marie. Les éclairs orange des feux clignotants me permettaient juste de deviner la piste. Je devais faire attention de ne pas sortir des traces laissées par les véhicules précédents. Je restais très concentré et un grand silence régnait dans la Lada, chacun cherchant des yeux un obstacle que le pilote n’aurait pas identifié. Nous comprîmes que nous arrivions à l’entrée de Dame Marie quand j’évitai de justesse un paysan sur le bord de la route qui n’avait pas vu venir la Lada. L’homme lança des injures.

         – Qu’est-ce qu’il dit ?

         – Il a dit que tu pourrais mettre tes lumières ! Répondit le passager derrière moi.

         – Remarquez, il a bien raison!

         Cette réponse les amusa et elle fit baisser la tension dans la voiture. Le plus dur avait été fait. Nous traversions le bourg de Dame-Marie, sous le regard un peu intrigué de quelques piétons. La piste vers Anse d’Hainaut suivait la côte. Il faisait maintenant complètement nuit. Nous avions la chance d’avoir effectivement l’éclairage de la pleine lune qui nous guidait dans notre péripétie nocturne. Les plages semblaient superbes au clair de lune. Elles étaient entrecoupées de marécages infestés de moustiques. Je faisais attention à quelques passages étroits et délicats où je risquais de m’embourber si je quittais la piste.

         Nous arrivions sans encombre au bourg d’Anse d’Hainaut où tout était calme en ce début de nuit. La fatigue me gagna d’un seul coup. C’est presque dans un demi-sommeil que je me retrouvais avec les autres animateurs à m’installer pour dormir dans une salle de classe de l’Ecole des Frères.

         – Salut le Zombi ! Dit l’un de mes compagnons de nuit, déjà vêtu de son uniforme scout, quand j’ouvris les yeux.

         – Pourquoi « Zombi » ? Dis–je incrédule essayant de me remettre les idées en place. Je me demandais même où je me trouvais tant les souvenirs de la fin de soirée étaient vagues.

         – Tu t’aurais vu hier soir quand nous sommes arrivés à Anse d’Hainaut ! Nous te reconnaissions plus, tu marchais au radar !

         – Tu étais mort de fatigue ! On n’a pas eu besoin de te bercer, tu t’es mis à ronfler aussitôt couché.

         – C’était juste pour ne pas vous faire oublier le bruit de moteur de la Lada ! Je reprenais mes esprits.

         – Ouais ! Mais on n’aurait pas été loin car il y avait pas mal de ratés ! Dit le plaisantin de la bande et il se mit à imiter mes ronflements.

         Un grand éclat de rire égaya cette salle de classe vide.

         – Et encore vous avez de la chance que cela ne soit pas celui d’une plus grosse cylindrée ! Dis-je en simulant la voix et les ronflements de la passagère de la veille.

     Nouvel éclat de rire.

     – Attention dit l‘un d’eux, la voilà !

         Effectivement un petit groupe de responsables scouts entrait dans la salle parmi lesquels nous reconnaissions l’animatrice et nous espérions tous qu’elle n’avait pas entendu la plaisanterie.

         – À vous entendre, on voit que vous avez passé une bonne nuit ! Dit un l’un d’eux qui devait être l’un des Frères responsables de l’Ecole et qui vint me saluer.

         Je m’excusais pour notre arrivée tardive et je le remerciais pour son hospitalité improvisée la veille. Je fis la connaissance des responsables de ce district scout. Ils entreprirent immédiatement une courte réunion pour organiser la journée de formation. Tout se mettait rapidement en place. À neuf heures, la formation pouvait commencer et tous les scouts du district étaient déjà présents. Cela se passait dans une grande salle mise à disposition par les Sœurs qui tenaient également une école (pour les filles) située de l’autre côté du bourg, faisant face à celle des Frères. Le Commissaire du district introduisit la journée et il présenta l’équipe. Puis, laissant celle-ci prendre les choses en main, il me dit que nous devions nous rendre au Poste de Police.

         La nouvelle de notre arrivée avait fait le tour du bourg et le militaire me reprocha d’être entré en ville en pleine nuit avec mon véhicule. Ce qui était interdit, si l’on ne s’était pas préalablement déclaré au Poste de police.

         – J’aurais pu vous faire arrêter, dit-il en voulant m’impressionner.

         Je ne dis rien et je restai poli et courtois. Je racontai mon aventure de la veille. Une attitude qui semblait marcher aussi bien en France qu’en Haïti. Peut-être le militaire voulait-il récupérer de l’argent en me mettant une amende. Mais le fait que je sois en uniforme scout avec le responsable du district, qui semblait bien le connaître, l’en dissuada. La conversation dévia sur la difficulté de la route et finalement, il me félicita d’avoir tenu jusqu’au bout. Il me serra la main et nous sortîmes du poste militaire qui se trouvait sur la place de la ville.

         – Tu remontes ! Demanda le responsable scout.

         – Non je vais faire un tour et je vous rejoins.

         En passant dans le village, je vis un groupe d’hommes qui jouait aux dominos. Je les observais un moment. J’avais appris que ce jeu bruyant et animé ne ressemblait guère à celui que l’on connaissait en France. Pour une partie perdue, le joueur reçoit un gage. Ces gages sont souvent sous forme de pinces à linges fixées sur toutes les parties saillantes du visage, ce qui déclenche les éclats de rire du gagnant et l’émoi sonore de la victime.

         Je poursuivis mon chemin et je décidai de me promener vers la côte. Les pêcheurs rentraient. Ils avaient relevé leurs nasses et leurs casiers. Un petit groupe d’enfants s’était formé autour de moi.

         –  C’est un « bois-fouillé » . Dit l’un des gamins lorsque j’examinais l’un des pirogues. Je trouvais ce terme créole bien approprié car il semblait évident qu’il provenait d’un tronc d’arbre évidé. Mais je pensais que les pêcheurs ne devaient pas aller très loin des côtes avec ce type d’embarcation rudimentaire.

         De retour à l’école, j’assistais, le reste de la journée, au stage de formation dont le « clou » fut la veillée le soir dans la grande cour. Tout le village était présent. Ils insistèrent pour que je prenne place avec les personnalités du bourg. Je fus réellement impressionné par la prestation des jeunes scouts, par leurs talents d’improvisations et de spontanéité dans les piécettes, chants et danses montés le jour même avec l’équipe de formation. Le public était ravi, riait, applaudissait à toutes les occasions. C’était une bonne manière d’évaluer que les connaissances étaient acquises. Le message ainsi délivré par les enfants avec humour devait certainement mieux passer auprès des mères de famille que l’aurait fait un conférencier venu traiter du sujet de la lutte contre la diarrhée infantile.

         Le succès que je constatais à Anse d’Hainaut – comme dans le Sud – sur cette participation des scouts à ce programme national, mis en place en partenariat avec l’UNICEF, illustrait bien la bonne intégration du scoutisme au sein de la population et son rôle majeur dans l’éducation populaire.