Il faut toujours prendre le maximum
de risques avec le maximum de précautions.

Rudyard Kipling

10 –   La mise à l’épreuve

         « Bonjou blan ! » Dirent-ils joyeusement en venant rapidement à la voiture des Scouts d’Haïti. Je revenais du bureau de l’AFVP en ce début d’après-midi. C’était devenu un peu un rituel à chaque fois que ces jeunes Haïtiens – enfants de la rue – apercevaient ma voiture aux feux tricolores du carrefour de la rue Pavée et de l’Avenue Mgr Guilloux.

Voiture Lada des Scouts d Haïti en 1986

Voiture Lada des Scouts d Haïti en 1986

Ils ne pouvaient pas se tromper car j’avais fait peindre l’emblème des Scouts d’Haïti sur chacune des portières à l’avant. Je leur donnais, comme chaque jour, toute la petite monnaie de la veille, que j’avais conservée dans le cendrier de la Lada et je leur recommandais de bien la partager entre eux. Je garais la voiture devant le bureau national des Scouts d’Haïti et je remontais la vitre de conducteur, la seule qui était toujours propre car constamment baissée !

         Après avoir salué le petit marchand qui balayait sur le seuil, j’entrai dans le bureau. Denisa qui se trouvait au seuil de la porte vint admirer le logo des Scouts d’Haïti peint sur chacune des portières de la Lada. Quand je montai l’escalier pour rejoindre le bureau, je croisai Maxeau qui descendait avec un air grave. Il m’arrêta en me prenant le bras. Il semblait vraiment très préoccupé.

         – Je file voir Gérard Marie, c’est important! Je te revois après.

         – D’accord ! Lui répondis-je, surpris par son attitude…

Maxeau revint une heure plus tard. Il avait toujours sa tête des mauvais jours. Il se dirigea directement vers mon bureau où j’étais absorbé à finir la rédaction d’un article sur le « développement communautaire » dans la revue Lianes des responsables des Scouts d’Haïti.

         – Il faut que tu ailles à Jérémie, me dit Maxeau d’entrée de jeu, les yeux fixés sur mon travail même si il ne pouvait pas lire ce que je venais d’écrire.

         – Nous y allons ensemble? Demandai-je, pensant au dernier déplacement dans le Sud que nous avions faits il y avait une dizaine de jours.

         – Non, tu dois y aller seul ! Je ne peux pas me joindre avec toi. C’est pour une journée de formation Pronacodiam et tu devras prendre du monde dans la voiture à Jérémie.

         – Et je dois partir quand ?

         – Demain matin. Il faut que tu sois dans l’après-midi à Jérémie. Je vais te préparer un carton de documents que tu remettras au Commissaire Départemental.

         – Et il habite où ?

         – Il tient un magasin à l’entrée de Jérémie, tu le trouveras facilement. Nous l’avons prévenu par téléphone.

         Maxeau n’en dit pas plus et il commença à rassembler les documents sur son bureau. Je restais pensif. Il n’avait pas été très bavard sur ce déplacement. Il semblait qu’il me l’avait demandé sans en être vraiment convaincu. Me cachait-il quelque chose? De toute façon, je n’avais pas beaucoup de temps pour réfléchir, je devais me préparer rapidement pour un nouveau périple dans le Sud. Et cette fois, je serais seul.

         Un petit peu plus tard, Maxeau me remit un carton contenant les documents. Il partit aussitôt après sans me donner plus d’explications. J’ouvris le carton et je découvris que cela concernait le programme Pronacodiam. Je le refermai   et je commençai à penser au déplacement. C’était un long voyage. Je devais faire le plein de gazoline ce soir avant de partir et certainement plusieurs fois en cours de route. Est-ce que j’avais assez d’argent? Je sortis mon portefeuille de mon sac et je fis le décompte des billets. Après réflexion, je pensais que je devrais faire avec car de toute façon, à cette heure là, la banque était fermée.

         Le lendemain matin, la Lada Niva démarra sans problème. Il faisait encore nuit noire quand je descendis vers le bas de la ville. Je devais traverser Carrefour de très bonne heure pour éviter les embouteillages. Je me retrouvais très vite à Mariani, sur la route nationale N°2, ce qui m’indiquait que j’étais sorti de Carrefour. J’apercevais aux premières lueurs du jour, les premières plages pas très aménagées, fréquentées par la population locale. Je reconnus en passant le « Lambi », night-club constitué d’un espace couvert s’avançant sur la mer et qui servait indifféremment de salle de restaurant ou de piste de danse. Gérard-Marie m’avait amené un soir boire un verre, une liqueur de menthe, pour poursuivre une discussion. Il traversait Carrefour tous les soirs pour vérifier la fermeture de sa petite librairie située dans ce quartier, avant de rentrer chez lui. Je lui avais proposé de l’accompagner une fois pour discuter avec lui sur ma présentation pour le Conseil National. Gérard-Marie en avait également profité pour me faire découvrir la musique haïtienne et les chansons de Coupé Cloué.

         La route quittait ensuite le bord de mer pour pénétrer un peu plus dans les terres. Les plages aménagées étaient indiquées par des panneaux sur le bord de la route et l’on pouvait deviner les bungalows de loin. J’essayais de retenir des noms me permettant de constituer des repères, tels que Guillou Beach. La route longeait ensuite les champs de canne à sucre de la plaine de Léogane. L’air était chargé de l’odeur de la fermentation de la canne à sucre. Je reconnaissais sur le bord de la route la petite fabrique qui produit du sucre brun (rapadou) ou du jus de canne distillé qui deviendra du clairin. C’est de là qu’était sorti l’haïtien ivre que j’ avais failli renverser.

         Sept heures à ma montre, le jour se levait. J’arrivais à la hauteur du village de Fond des Nègres et je cherchais des yeux la case de Metellus, le commissaire du district scout, en retrait du bord de la route. Je décidais de faire une halte pour le saluer. Des enfants accoururent aussitôt auprès de la Lada garée en bord de route. Je commençai à leur parler en créole. Ils furent surpris. J’évitai ainsi de répondre à leur éternelle demande: « Give me one dollar » que les enfants répétaient mécaniquement à chaque fois qu’ils rencontraient un étranger. Après quelques minutes de discussions, ils finirent par me demander ce que je venais faire ici. Je leur répondis que je voulais dire bonjour à Metellus. Ils repartirent tous en même temps en courant, comme une volée de moineaux, vers la case de celui-ci. Un peu de temps s’écoula, avant de voir revenir quelques-uns d’entre eux annonçant l’arrivée de leur maître d’école qui semblait être visiblement tombé du lit. Cependant celui-ci me reconnut et me salua d’une vigoureuse poignée de main et d’un large sourire. Il me dit sa surprise de me voir si tôt, et je dus lui expliquer que je me rendais à Jérémie à la demande de Maxeau.

         – Tout seul ?

         – Tout seul.

         – Tu connais la route ?

         – Je la découvre ! Ce sera la première fois !

Mettelus sembla réfléchir durant une minute.

         – Je n’ai jamais été à Jérémie, je vais t’accompagner. Attends-moi là !

         Et il repartit en courant vers sa case, entouré de tous les enfants trop contents d’avoir une nouvelle occasion de courir.

         Je n’avais pas eu le temps de répondre et je me demandais si je n’avais pas dû refuser. Maxeau m’avait dit que je devais prendre du monde à Jérémie, sans plus de précisions. De toute façon Mettelus pourrait m’être utile. Ce premier voyage vers Jérémie était quand même une aventure. Je ne parlais pas encore parfaitement créole et l’aide d’un haïtien, même si celui-ci ne semblait jamais avoir quitté son village, sauf pour Port-au-Prince peut-être, pourrait m’être utile. Les enfants étaient revenus les uns après les autres prés de moi. J’entrepris de poursuivre la discussion en créole avec eux, leur posant des questions sur l’école, leur vie à Fond des Nègres. Les enfants répondaient et riaient de bon cœur surtout quand le créole de ce grand « blanc » n’était pas correct. J’étais étonné par leur simplicité et leur joie de vivre, se contentant des choses toutes simples de la vie. Au bout d’une vingtaine de minutes, je vis Metellus revenir avec un sac de voyage à la main. Il portait son uniforme scout. À la question de savoir ce qu’il en devenait de l’école, Mettelus répondit qu’il s’était arrangé. Ne cherchant pas à en savoir plus, je l’invitai à prendre place dans la voiture et nous reprîmes la route en saluant les enfants.

         En poursuivant la route vers la plaine d’Acquin, de très nombreux petits groupes d’enfants marchaient le long de la chaussée. Ils étaient habillés avec l’uniforme de leur école respective. Je trouvai ainsi l’occasion pour discuter avec Metellus sur le système scolaire haïtien.

         Après la traversée du village qui portait le nom de Cavaillon, nous arrivions au poste de Police au niveau de la ville des Cayes. Nous devions décliner notre identité, destination finale, motif de notre déplacement…. Je quittais ensuite la route asphaltée pour prendre, à droite, une piste large et recouverte d’une bonne couche de « tout-venant », qui menait vers Camp Perrin. J’avais retenu la leçon du chauffeur lors de notre dernier voyage à Arniquet et je lançais la Lada à vive allure. Je restais concentré pour éviter les plus gros « nids de poules » et j’usais largement du klaxon pour prévenir les piétons de mon passage.

         – Tu conduis comme chauffeur de « Tap-tap » Me dit Metellus.

         – J’ai pris effectivement modèle sur l’un d’eux.

         La piste était bonne. À environ sept kilomètres, je trouvais une bifurcation sans aucune indication juste à l’entrée d’un petit village. J’hésitais et je décidais de prendre celle de droite qui comportait le plus grand nombre de traces de véhicules. La route longeait un canal d’irrigation. Je faisais le même choix à un autre embranchement de routes. J’arrivais au bout de trois-quarts d’heures à Camp Perrin. Je ne voulais pas perdre de temps, mais je me promettais de m’arrêter la prochaine fois pour visiter le projet dont j’avais entendu parler par Christian. Après Camp Perrin, la piste escaladait la montagne. Nous traversions de nouveau le Sud de cette presqu’île que forme cette partie d’Haïti, mais en direction du Nord cette fois-ci. La piste était superbe, directement taillée à flanc de montagne dans la partie en marbre du massif de la Hotte et dans le tuf calcaire. En descendant vers la côte de la Grande Anse, elle offrait quelques-uns des plus beaux paysages de montagne d’Haïti. La piste n’était pas large, il n’y avait que peu de place pour que deux véhicules se croisent. J’avais peur de me trouver brusquement nez à nez avec l’un des gros bus venant de Jérémie dont la réputation était de forcer le passage sans laisser beaucoup d’alternatives au véhicule venant en face. Heureusement pour moi, je semblais être pour le moment le seul utilisateur de cette piste vers Jérémie.

         Au détour d’une colline, la piste descendait et nous arrivions dans une petite vallée où coulait une rivière à fort débit. Elle devait prendre source directement dans le massif Macaya et s’alimentait par de nombreux ruisseaux. J’arrêtais la Lada à l’extrémité de la piste, séparée de l’autre rive d’environ une cinquantaine de mètres. Il n’y avait personne de part et d’autre de la rivière.

         – Tu penses que l’on va pouvoir passer ? Demanda Mettelus avec un air interrogateur. Je pouvais lire dans son regard une certaine inquiétude.

         – Je n’en suis pas sûr, il vaut mieux vérifier.

         – Tu en as déjà traversé ?

         – Oui, il y a dix jours, quand nous sommes allés sur la côte Sud, mais il y avait beaucoup moins d’eau.

         Cette remarque ne fit qu’accentuer les traits d’inquiétude qui pouvaient se lire sur son visage. Il se tut et ne bougea plus, les yeux fixés sur la rivière juste devant lui. Je descendis pour contempler le flot. L’eau était de couleur bleu gris, me rappelant les torrents des Alpes. En observant les premiers mètres où l’eau était suffisamment transparente, je constatais que le lit de la rivière était cimenté sur une bonne largeur et devait constituer un large radier. Je réfléchissais. Je devais absolument vérifier concrètement la profondeur et évaluer la force du courant.        Retournant à la voiture, je sortis mon sac du coffre et j’entrepris d’enfiler un short. Metellus était resté à sa place et il me regardait faire. Je trouvai un bout de bois et, m’en servant de cane, je commençai à avancer dans la rivière. Je sondais avec le bâton pour voir s’il n’y avait pas de « nid-de-poule » ou autre obstacle. J’avançais progressivement. L’eau était froide et le courant relativement fort. Elle m’arrivait jusqu’aux genoux lorsque je me trouvais presque au milieu du lit. J’avançais encore, l’eau me recouvrait maintenant les genoux. Le courant était fort et j’avais du mal à me tenir debout. Je retournais à la voiture et j’évaluais la hauteur de l’eau au niveau de la Lada en me repérant à la hauteur mouillée du bâton. Les roues seraient complètement immergées. Je n’avais pas traversé de gué avec cette hauteur d’eau, mais cela ne me semblait pas impossible. Je me mémorisais le conseil du chauffeur haïtien quand nous avions traversé celle qui était vers les Anglais : « Tu passes la première petite et tu accélères à fond. » J’ouvrais le capot de la voiture pour voir si l’eau atteindrait les parties électriques du moteur. A priori, les bougies et la batterie seraient hors d’atteinte. Je me remis au volant. Mettelus ne semblait vraiment pas rassuré à côté. Je réfléchissais une dernière fois si j’avais bien tout évalué avant de me positionner au début du radier.

         – Tu as peur ? Me demanda Metellus qui lui semblait terrorisé à l’idée que j’allais traverser la rivière.

         – J’ai confiance en la bagnole ! Je cherchais à ne pas montrer mon angoisse. Mon pouls avait accéléré et             j’entendais les battements de mon cœur dans ma poitrine. J’enclenchai le petit levier mettant les 4 roues motrices, je passai la première vitesse et j’accélérai à fond en pénétrant dans la rivière.

         – Ah! …..

         Ce cri était celui de Metellus effrayé en voyant l’eau pénétrer dans la voiture par le bas des portières. Je restai imperturbable, fixant le repère que je m’étais donné de l’autre côté de la rive et qui correspondait à la fin du radier. Je ne déviais pas pour ne pas en sortir. Je dus pour cela braquer le volant vers la gauche car la voiture avait tendance à glisser sur ma droite à cause de la force du courant. La gerbe d’eau créée par l’avant de la voiture, pénétrant comme un bateau dans l’eau, diminua. Nous commencions à remonter sur l’autre rive. Il était temps car le moteur cala juste après avoir gagné le début de la piste.

         – On est passé! Dis-je avec un « Ouf ! » de soulagement.

         – Oui presque ! Dit Metellus, mais si le moteur avait calé au milieu ? Tu aurais fait quoi ? Dit-il avec une expression de colère, voulant me faire prendre conscience du danger que nous avions couru.

         – Je t’aurais demandé de descendre pour pousser ! Dis-je en souriant.

         – Et tu crois que je serai descendu ? Me dit-il sur le ton de la colère.

         J’éclatai de rire devant la tête médusée de Metellus qui était passée de l’expression de colère à celle de surprise totale. Comprenant que je me moquais de lui, il finit par éclater de rire lui aussi en attrapant mon bras pour frapper dans ma main comme deux compères qui avaient fait un bon coup… Le rire apaisa notre tension et nous entreprîmes d’évacuer l’eau de la voiture, nous étions contents de s’en être bien sortis. L’humour ou le rire permettaient toujours de se sortir d’une situation tendue.

         Je redémarrais la Lada et je reprenais la piste qui remontait sur la colline en face. La piste restait ardue et les paysages variés. Je reconnaissais des plantations de caféiers ; les paysans que nous croisions, portaient le contenu de leur récolte dans leurs sacs. Nous arrivions à la ville de Beaumont qui fut traversée sans encombre. Le ciel était gris, une brume de vallée couvrait le bourg. Le contraste était saisissant entre les maisons de parpaings gris revêtus de tôles, et la terre rouge ponctuée de végétation verte. En poursuivant vers la côte, le ciel s’éclaircissait et la vue surplombant la mer était magnifique. Nous traversions la ville de Roseaux qui nous semblait bien calme. La piste longeait ensuite la côte escarpée.

         Après un détour nous découvrions une grande rivière que se jetait dans la mer. La piste suivait le bras de mer et s’arrêta d’un seul coup dans un tournant au pied de la rivière. Je descendis de la Lada. La rivière ressemblait plus à la celle que j’avais traversée près d’Arniquet qu’à la précédente. Le courant semblait moins fort que celle que nous venions de traverser. Cela pouvait être dû à sa plus grande largeur. Je voulais vérifier d’autant plus que l’eau était un peu trouble et que l’on ne voyait pas l’existence d’un radier. Je pouvais juste distinguer l’impression d’un chenal laissé par le passage des voitures ou des camions. Je notais aussi l’absence de gros rochers ou autres obstacles dans ce chenal qui semblait rejoindre le début de piste sur l’autre rive. Sans rien dire à Metellus, je repris un bout de branche et j’entrepris de sonder le chenal sur une largeur équivalente à la voiture. Le flot m’arrivait à hauteur des genoux et j’étais content d’avoir pris le morceau de bois pour m’appuyer en avançant. Je ne découvris pas de trous ou d’autres obstacles et je me contentais, par précaution, de déplacer quelques grosses pierres, heureuses de se faire rouler dans le courant.      Je me demandais pourquoi personne ne l’avait fait avant moi. Perdu dans mes réflexions, je retournais vers la Lada où Metellus m’attendait sans avoir bougé d’un pouce de sa place de copilote. Lui qui était si bavard le reste de la route ! Là, il ne bronchait pas. Je ne dis rien et je repris ma place. Je plaçai la Lada face au chenal, je vérifiai la bonne position du levier des 4 roues motrices, j’enclenchai la vitesse et je descendis dans la rivière en accélérant à fond. Metellus se crispa, mais il ne dit rien. Il se contenta de soulever les pieds quand l’eau commença à entrer dans l’habitacle. Je gardai le cap sur le repère pris sur l’autre rive. La Lada était un plus secouée, mais elle ne semblait pas être déportée par le courant. Je ressentis quelques sueurs froides quand le moteur commença à toussoter pour finalement caler à quelques mètres de la rive, sur la petite pente qui accédait à la piste. De toute façon nous étions sortis du courant principal. Nous avions le temps d’évacuer l’eau de la voiture avant de pouvoir redémarrer.

         – Et de deux !, Dis-je en frappant la main de Metellus qui avait repris le sourire et qui était de nouveau détendu et loquace.

         – Parce ce que tu crois qu’il y en a encore ! Il me fixait avec un regard qui oscillait entre le rire et l’inquiétude.

         – Je n’en sais rien ! Mais de toute façon c’est comme ça ! Ça ne te plaît pas l’aventure ?

         – Je ne pensais pas que c’était comme ça !

         – Moi non plus ! Mais je te comprends. Toi qui habites comme un sauvage au milieu des bois, pas loin du bord d’une grande route !

         – Arrête de te moquer de moi ! Dit-il en acceptant la plaisanterie.

         Mais nous n’étions pas au bout de nos surprises ! Après quelques kilomètres sur la piste qui longeait la côte, nous apercevions, au détour d’un morne, une autre rivière dans le contre bas. De loin, celle-ci semblait beaucoup plus importante que la précédente. Nous pouvions voir la large embouchure que formait cette rivière au niveau de la mer. Au confluent de cette rivière – dont nous apprendrions plus tard qu’elle se nommait : Guinaudée – et de la mer, une bourgade était visible de l’autre coté de la rive.

C’était le Vieux Bourg de Jérémie, d’après ce que j’avais pu voir sur une carte.

         Nous n’étions donc pas loin du but mais ce nouvel obstacle semblait majeur au fur et à mesure que nous nous en approchions. Quand nous fûmes arrivés à une centaine de mètres de la berge, la situation fut effectivement différente. Un groupe d’ Haïtiens se tenaient un peu avant l’arrivée de la piste au niveau de la rivière. Ceux-ci firent signe à la voiture de s’arrêter. Ils se groupèrent près de la portière et m’interpellèrent en créole.

         – Bonjour blanc, tu vas à Jérémie ?

         – Oui, bien sûr. Répondis-je en me demandant ce qu’ils avaient derrière la tête. Alors le plus âgé de la bande prit un air très sérieux :

         – Tu ne pourras pas passer avec ta voiture, blanc, il y a trop d’eau. Personne n’arrive à passer aujourd’hui ! Même pas les camions et les bus.

         – Vraiment personne ?

         – Non blanc, personne !

         – Mais nous avons franchi les autres rivières !

         – Mais là, ce n’est pas pareil, il y a beaucoup d’eau, beaucoup d’eau .. Reprit l’haïtien en faisant de grandes gestes.

         À la tête que je fis, il avait gagné, il m’avait déconcerté et je faisais maintenant grise mine. Je réfléchis. Avaient-ils raison ?

         -Tu m’attends là Mettelus, je vais aller voir ?

         Je descendis de la voiture. Le petit groupe me laissa passer intrigué par mon attitude. Je demandai à un vieux haïtien qui se tenait assis sur le côté de la route s’il pouvait me prêter son bâton. Je pénétrai ensuite dans l’eau. Un petit groupe des jeunes Haïtiens me suivit. Le lit de la rivière semblait moins régulier que pour la rivière précédente et il n’y avait pas également l’existence d’un radier. Le courant était fort. J’arrivais presque au milieu de la rivière et j’avais maintenant de l’eau jusqu’en haut des cuisses. La marche devenait difficile. Les plus jeunes Haïtiens avaient fait demi-tour de peur de se faire prendre par le courant et en criant des mots que je ne comprenais pas. Je restais un moment, me cramponnant au bâton pour évaluer le reste du chemin à parcourir et me demandant s’ils n’avaient pas raison. Je fis demi-tour et je regagnai péniblement la rive. J’aperçus Mettelus entrain de discuter avec ce groupe d’Haïtiens. Je pensais que c’était une bonne chose. Je rendis le bâton au vieil homme en le remerciant.

         – Alors Blanc, tu vois qu’ils ont raison !

         – C’est vrai ! Dis-je, en m’asseyant découragé à côté de lui. Toute cette route pour rien.

         Le vieil homme sembla flatté et il tenta de m’expliquer, dans un créole saccadé – car il n’avait plus beaucoup de dents – qu’à Jérémie, ils avaient la chance d’avoir un pont. J’en conclus donc que c’était le dernier obstacle avant notre destination finale mais malheureusement : il était de taille.

         – Il faut attendre ! Dit le vieil homme

         – Mais combien de temps ?

Il leva doucement les bras en l’air pour toute réponse. Il voulait sans doute me faire comprendre que n’avions certainement pas la même notion du temps ou que lui, vu son âge ou sa situation, n’y accordait pas la même valeur.

         Je n’insistais pas et je me contentais de ne pas bouger comme par respect envers ce vieil homme, pensant que la patience et le calme pourraient jouer en ma faveur.   J’observais le petit groupe d’Haïtiens discutant avec Metellus autour de la Lada. Au bout d’un moment, Mettelus vint me rejoindre et il m’ expliqua que le groupe d’Haïtiens était prêt à pousser la voiture pour traverser la rivière… Mais ils demandaient cent dollars. Je pris le temps de réfléchir sans bouger. Je compris que c’était certainement une solution pour traverser mais je devais négocier le prix à la baisse. Je demandai donc à Metellus de leur expliquer que je n’avais pas une telle somme et que je travaillais pour le développement du pays….Si nous ne me rendions pas à Jérémie, cela serait moins de chance de sauver des enfants dans cette région d’Haïti.

         – Tu connais le Pronacodiam ?

         – Bien sûr ! Je suis formateur pour le district. Répondit Mettelus.

         – Alors je compte sur toi pour bien leur expliquer leur but de notre déplacement.

         Pendant que Metellus repartait discuter avec le groupe d’hommes, J’essayais de calculer mentalement la somme d’argent que je pourrais disposer en ne prenant pas le risque de ne pouvoir faire le plein de gazoline pour rentrer à Port-au-Prince. Je savais que Jérémie n’était plus très loin. Après m’être revu mentalement faire le décompte de l’argent que j’avais juste avant de partir, J’estimais que je pouvais leur donner entre 30 à 100 gourdes. Je me donnais alors: 30 gourdes comme objectif en leur proposant au départ :20 gourdes. Ce qui serait déjà pour eux une somme correcte. Mais cela voudrait dire qu’il considère le « blanc » bien comme quelqu’un cherchant à aider le pays. Après plus d’une demi-heure de discussion, Metellus revint vers moi avec un air triomphant.

         – J’ai obtenu un bon prix : 100 gourdes !

C’est vrai que c’était une belle victoire dans la négociation mais je voulais garder mon objectif et j’étais prêt à montrer que j’avais appris à marchander en un mois de présence en Haïti.

         – Je suis désolé, dis-je, je ne pourrais leur donner que vingt gourdes, sinon, je n’aurais pas assez d’argent pour faire le plein pour rentrer à Port-au-Prince !

         – Mais t’es fou, ils ne vont jamais accepter !

         Je racontais à Metellus les conditions de mon départ précipité de la veille. Je n’avais pas pu passer à la banque retirer de l’argent car elle fermait à une heure de l’après-midi. J’avais évalué que ce que j’avais sur moi suffirait pour les dépenses en gazoline pour faire l’aller et le retour. Je n’avais pas pensé aux imprévus! Résigné, Metellus repartit annoncer la nouvelle au petit groupe. La réaction fut immédiate ! Ils crièrent leur indignation, agitant les bras en signe de refus, montrant leur colère envers le « blanc ». Je les vis ensuite s’avancer tous vers moi. C’était le moment de jouer mes dernières cartes. Je me levai et je me dirigeai vers la Lada.

         – Que fais-tu blanc ? Demanda l’un des hommes qui semblait être le chef du groupe.

         – Je rentre sur Port-au-Prince !

J’arrivais à m’exprimer en créole suffisamment bien pour tenir la conversation.

         – Tu ne peux pas !

         – Et pourquoi ?

         – Tu dois faire ton travail pour sauver les enfants à Jérémie !

Je souris. Metellus avait bien travaillé!

         – Oui, mais je ne peux pas franchir la rivière et après ce sera trop tard !

Un long silence suivit. Je m’installai à mon siège de conducteur.

         – Tu dois nous payer pour faire traverser la voiture.

Je fixai le regard de l’homme en face de moi. Après un silence, je repris :

         – Je n’ai que vingt gourdes à vous donner.

Une rumeur de mécontentement s’éleva du groupe. L’homme me fixait toujours.

         – Ce n’est pas assez blanc !

Je fis signe à Metellus de monter. Celui-ci s’exécuta. L’homme me fixait toujours. Après un long moment, Je démarrais la Lada et je me tournais vers l’arrière pour montrer que je reculais. L’homme m’attrapa le bras accoudé à la vitre de la portière.

         – 40 gourdes , blanc !

Je le regardai et je dis, après un temps que je jugeai suffisant, comme si cela m’avait demandé une longue réflexion.

         – 30 gourdes !

L’homme me fixa encore dans les yeux et il finit par dire :

         – D’accord ! Mais c’est seulement parce que tu travailles pour sauver nos enfants ! Puis un grand sourire éclaira son visage montrant une dentition très abîmée.

         J’éteignis le moteur de la Lada et je descendis de la voiture. Le groupe d’hommes semblait apaisé et ils riaient. Je dus frapper dans toutes les mains comme pour signer le pacte qui semblait être leur victoire. Chacun pouvait bien sûr se la revendiquer. Puis ils me firent signe de remonter dans la voiture et ils se répartirent autour de la Lada.

         Je me dirigeai en roue libre vers le chenal, poussé avec vigueur par tout le groupe. Au début, tout semblait bien se passer. Le groupe poussait avec énergie. Mais dans le fort courant de la rivière, les choses se gâtèrent. Mettelus poussa un cri de peur en voyant l’eau entrer rapidement dans la voiture malgré les portières bien fermées. Il n’aimait vraiment pas l’eau ! Je sentis la Lada être déportée par le courant, l’eau atteignait le haut des phares. Je criais en créole, par le côté, une expression que j’avais apprise :

         – E misié, kembe fèm, pa lage ,non! (Messieurs tenez bon! Ne lâchez pas !)

         Les hommes ne dirent rien. Je voyais bien la difficulté qu’ils avaient à pousser le véhicule contre le courant en ayant de l’eau au niveau de la ceinture. Je me dis que nous serions bien malin, si l’un d’eux venait à demander une augmentation du prix de la prestation au risque de nous laisser avec la voiture au milieu du courant. En regardant dans le rétroviseur, je vis que le « chef », le plus âgé, était resté sur le rivage et criait des ordres au groupe. Je commençais à être un peu effrayé par la situation et mon pouls s’accéléra. Je suais à grosses gouttes. Pourtant je devais montrer que je gardais mon calme. Finalement au bout d’un temps qui sembla terriblement long, l’avant de la voiture commença à ressortir doucement hors de l’eau. Je braquai les roues doucement pour prendre cap sur le bout de piste visible sur la berge. Je poussai un Ouf ! de soulagement quand la Lada fut sortie du courant et quand elle se trouva presque sur la rive.

         Le groupe d’Haïtiens s’était arrêté. Ils étaient exténués et reprenaient leur souffle. J’attrapai mon pantalon sur le siège arrière et je saisis mon portefeuille. Je mis discrètement les 30 gourdes dans la poche de ma chemise. Lorsque j’ouvris la portière, le surplus d’eau dans la Lada s’écoula d’un seul coup sur le sol.

         -Alors blanc, tu n’es pas noyé ! Dit l’un des Haïtiens avec un grand sourire.

         – C’est bon, j’avais encore la tête hors de l’eau !

         J’avisai celui qui devait être le meneur du groupe à défaut du véritable leader resté sur l’autre rive et je lui donnai l’argent.

         – Cela ne sera pas suffisant blanc ! Dit l’homme en comptant les billets.

         – C’est ce qui était convenu ! Répondis-je tranquillement. Je n’ai rien de plus. Je fis la mimique de retourner ma poche de chemise et celles de mon short pour montrer ma bonne foi. Le groupe d’hommes riait.

         – Il faut que tu me donnes ton short ! Reprit le meneur qui ne voulait pas en rester là.

         – Ah mon cher ! Dis-je en essayant de prendre, le mieux possible, l’intonation et les mimiques d’un haïtien offusqué, tu ne veux peut-être pas que je conduise sans vêtements, cela serait incorrect pour un étranger !

         La plaisanterie plut au groupe qui continua à rire en raillant en même temps ce petit chef. J’en profitai pour créer une diversion.

         – Il y a votre chef qui vous dit de revenir !

Je saluai en même temps de la main l’haïtien de l’autre côté de la rive. Celui-ci me répondit par de grands gestes, et le groupe d’hommes, se retournant, crut effectivement qu’il les rappelait. Je vins taper dans les mains de chacun des hommes en les remerciant. Ceux-ci semblaient ravis de la convivialité exprimée par ce « blanc ». Arrivé au meneur qui semblait un peu désabusé, je frappai plus fort dans sa main et je dis :

         – Sans rancune, une parole est une parole.

         Le petit groupe reprit la traversée de la rivière. Je continuai de les saluer puis je vins rejoindre Metellus qui avait commencé à évacuer l’eau de la Lada. Le nettoyage nous prit du temps. J’ouvrais le capot avant et je passais un coup de chiffon sur tous les câbles et les branchements électriques. De l’autre côté de la rive, le groupe d’hommes continuait à nous observer. Au moment de remettre le contact, je fus un peu angoissé de savoir si la voiture repartirait. J’entendais mon cœur battre dans ma poitrine. Après quelques toussotements, le moteur finit par démarrer en dégageant un petit nuage de fumée grise par le pot d’échappement. J’entendis une clameur et je vis, par le rétroviseur, le petit groupe qui applaudissait sur l’autre rive.          Je leur fis un dernier signe de la main par la portière et je repris doucement la piste. Au bout d’une centaine de mètres, je remerciais Metellus de son aide précieuse. Celui-ci sembla apprécier le compliment et il me félicita également pour mon art de négocier :

         – Tu es devenu aussi fort que les Haïtiens !

         – Je suis donc un « blanc haïtien » maintenant !

         Je repensais, avec sourire, à mon premier achat avec les marchandes. Ce n’était pas il y a si longtemps mais depuis, j’avais beaucoup appris en observant tranquillement les gens.

         – Parmi ces hommes, il y avait des tontons macoutes ! Dit Metellus au bout d’un moment. Cette observation me sortit de mes rêveries.

         – Je n’avais pas fait attention. Mais maintenant que tu me le dis, je comprends mieux l’attitude et la dureté du regard de celui qui était leur chef et également de celui qui semblait être son adjoint.

         – Tu as tout compris ! Reprit Metellus Et tu dois être vigilant, même si tu es un étranger !