Oreste: Viens, nous allons partir
et nous marcherons à pas lourds,
courbés sous notre précieux fardeau.
Tu me donneras la main et nous irons…
Électre: Où ?
Oreste: Je ne sais pas ; vers nous-mêmes.

Jean-Paul Sartre

 

1 – Dans quelle galère suis-je embarqué ?

         Vêtu d’une chemise rouge et d’un jean, je marchais seul sur la longue route droite, poussiéreuse, laissant l’aéroport de Port-au-Prince derrière moi. J’avançais dans les dernières lueurs de la journée, le sac à dos bien arrimé sur les épaules, la valise à la main. Il faisait encore chaud, de cette chaleur moite qui fait coller la chemise à la peau.

         Des deux côtés de la route, les Haïtiens étaient intrigués. Ils regardaient cet homme blanc, de grande taille qui marchait aisément malgré sa charge.

         Je ne regardais que devant moi.

         Dans la pénombre, j’entendis des rumeurs qui s’intensifiaient. Je commençai à percevoir des cris hostiles. Ces cris devenaient de plus en plus perceptibles. Des hommes habillés en bleu, armés de machettes et de fusils couraient vers moi.

         C’était des « tontons macoutes », leurs visages étaient menaçants et ils criaient : « Blanc ! Va-t-en !… ». Ils s’approchaient maintenant en nombre. Je me sentis perdu.

         Je cherchai à courir, à me sauver. Mes jambes étaient trop lourdes. Je n’arrivai pas à les bouger.

         J’avais l’impression de marcher dans du sable mouvant et de m’enfoncer …

         D’un seul coup, je me réveillai. C’était un cauchemar ! J’ouvris les yeux. Tout était noir. J’attendis.

         Mes pupilles s’habituèrent à l’obscurité. C’était encore la nuit. Le calme règnait autour de moi. Restant immobile, j’essayai de me situer. Après quelques instants, je reconnus l’endroit. C’était une pièce au rez-de-chaussée de la maison de passage des Volontaires du Progrès à Port-au-Prince. Elle servait de débarras. Accoudé sur mon bras gauche, je me relevai un peu. J’arrivais à distinguer les meubles empilés dans une bonne partie de la pièce. Le matelas récupéré sur lequel j’étais couché, à même le sol, me préservait du froid du carrelage. Christian, un autre volontaire, avait fait de même et dormait un peu plus loin sur un autre matelas. Je percevais le souffle de sa respiration.

         Je comprenais que je n’étais pas dans mon appartement en France, mais bien en Haïti, dans ce petit pays des Caraïbes, bien loin de chez moi. Me tournant sur le côté, je cherchai avec ma main gauche, ma lampe de poche que j’avais eu la bonne idée d’emporter dans mes bagages. Je voulais regarder ma montre. Seul un point rouge incandescent était visible à côté de moi, c’était la spirale anti-moustique qui continuait à se consumer, dégageant cette fumée âcre, sensée les éloigner. Je trouvai à tâtons ma lampe et je l’allumai en prenant garde d’orienter le faisceau dans le bon sens pour ne pas réveiller mon voisin. Ma montre indiquait 3 heures du matin. Par un rapide calcul mental, j’en déduisais que cela faisait 8 heures en France. Il me serait difficile de me rendormir.

        La spirale était à moitié brûlée et les cendres décrivaient le début d’un dessin en forme d’un colimaçon gris dans l’assiette placée dessous. J’admettais son efficacité, je n’avais pas été piqué. Pourtant je dormais torse nu, juste vêtu d’un caleçon, et mon sac-drap ne me recouvrait pas les bras. Lorsque nous installions nos lits de fortune, Christian avait vu mon regard intrigué fixé sur le tortillon chinois qu’il allumait. Il se tourna vers moi en me tendant la boîte :

         – Tu veux une spirale ?

         – C’est quoi ? Répondis-je, incrédule devant cette rondelle verte de texture de papier mâché qu’il me tendait.

         – C’est une spirale insectifuge. Elle repousse les moustiques, les « maraguoins » comme ils disent ici. Tu l’allumes avec le briquet et dès que cela s’enflamme, tu souffles dessus. Cela va se consumer tout seul en dégageant une fumée. Je vais te passer ce petit truc métallique pour l’accrocher et la poser sur le sol. Place la dans une assiette pour éviter d’avoir des cendres partout sur le carrelage.

         J’éteignis ma lampe et je rajustai le drap jusqu’à la hauteur de mes épaules. La température s’était radoucie. Il devait faire 22-23°C. Cette fraîcheur toute relative était appréciable. Essayant de me rendormir, je voyais défiler les événements de la journée précédente.

Nous étions le 7 octobre 1985.

         Elle avait pourtant bien commencé cette longue journée. Ce matin-là, mon frère Dominique, étudiant en architecture à Paris, m’emmena dans sa Fiat 1500 à l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle. Il gara la voiture au parking du Terminal 2. Après avoir trouvé un chariot et chargé sur celui-ci : ma valise et mon sac à dos, nous suivîmes les pancartes indiquant de prendre un ascenseur pour accéder au hall de départ. Nous sortîmes par le côté opposé à notre entrée. Je dus reculer dans un flot de voyageurs arrêtés devant les écrans de télévision donnant les indications pour les vols au départ de ce terminal. Dominique me fit signe de ne pas bouger et il se glissa entre les passagers pour voir le numéro du quai d’enregistrement pour le vol Air France à destination finale de Port-au-Prince.

         – C’est le 19! » Me dit-il d’une voix forte. « C’est par-là ! » Il m’indiquait sa gauche. Réussissant un demi-tour, je cherchai difficilement un passage derrière les longues files d’attente de voyageurs. Plus loin, je reconnus effectivement les autres Volontaires du Progrès qui avaient déjà commencé à faire la queue devant les guichets d’enregistrement. Ils partaient aussi le même jour que moi. Le « stage de préparation au départ » réalisé ensemble à peine trois semaines auparavant, nous avait permis de faire connaissance. Les voyageurs pour ce vol d’Air France pour les Antilles étaient nombreux. Groupés par familles, il était difficile de distinguer ceux qui voyageaient de ceux qui accompagnaient. Ils étaient chargés de nombreux bagages, prenaient beaucoup de place dans la longue file pour l’enregistrement, et ils mettaient beaucoup d’animation !         Préoccupé à observer tout ce remue-ménage, je sursautai en sentant une main me tapant sur l’épaule. Je me retournai et je découvris René, un responsable national des Scouts de France qui me tendait la main avec un grand sourire rieur.

         – Salut, je n’ai pas eu mal à te reconnaître de loin, même parmi tout ce monde. Avec ta chemise rouge d’animateur Pionnier, tu ne passes pas inaperçu ! Je viens juste te saluer de la part de l’équipe nationale des Scouts de France. Nous voulons te témoigner de notre soutien dans cette aventure et te demander de transmettre toutes nos amitiés scoutes à nos amis Haïtiens.

         – Merci René, je n’y manquerai pas. Je suis touché par cette attention.

         Devant mon air ému, ne sachant plus quoi dire, Dominique rompit le silence :

         – Je vais te prendre en photo, comme ça cela fera aussi un souvenir de ton départ pour les parents !

         – C’est une bonne idée, renchérit René, mais ne vous inquiétez pas, il reviendra ! Je vous laisse, je dois retourner au Centre National.

         René en avait profité pour me confier une enveloppe de documents à l’intention de Joseph, directeur de l’IPN (Institut Pédagogique National) en Haïti, ancien Ministre de l’Education et actuellement Président des Scouts d’Haïti. René connaissait bien Haïti, tout au moins la capitale, car il y avait séjourné en tant qu’expert en psychopédagogie auprès de cet Institut. Avant mon départ, il m’avait invité à passer au Centre National des Scouts de France. Je m’y étais rendu la veille et j’eus droit au « tour de la maison ». Puis, en tant que responsable national de la formation, il m’avait remis l’insigne de « Badges de bois » qui attestait de ma formation de responsable scout. « C’est un signe important de reconnaissance auprès des autres associations nationales scoutes » m’avait–il dit.

         Bien installé dans mon siège, j’eus un petit pincement au cœur, quand l’avion prit de l’altitude. Je quittais la France pour deux ans pour vivre une aventure dont je ne mesurais peut-être pas les conséquences. Avais-je eu raison ? Est-ce que je resterais vraiment deux ans ? Est-ce que je supporterais ce nouveau statut ? Pourrais-je m’habituer aux conditions de vie dans ce pays, l’un des plus pauvres du monde ?

         Lors du stage de préparation, un animateur avait raconté le cas de volontaires qui étaient rentrés aussitôt leur arrivée. J’essayais de chasser de mon esprit toutes ces angoisses qui semblaient venir du fond de moi-même pour vivre pleinement ce vol Transatlantique.

         Le vol dans le Boeing 747 d’Air France durait environ onze heures. Avec notre billet « simple aller » nous – les six Volontaires du Progrès- étions placés en « classe affaire ». Nous apprécions d’être aux petits soins du personnel de bord. L’une des hôtesses accepta de nous faire visiter la cabine de pilotage et de saluer l’équipage. L’avion volait à 9500m d’altitude et à plus de 850 km/h. Le ciel, à cette altitude, était bleu. En dessous de l’avion, flottait une mer de petits nuages blancs ressemblant à des petits morceaux de coton hydrophile.

         Lors de l’escale à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe, le contraste de climat se fit sentir par une chaleur très humide (31°C). Nos vêtements collaient à la peau. En cette pleine saison des pluies, l’air était saturé d’eau. L’escale fut courte et nous reprenions place dans le même avion pratiquement vidé de la quasi-totalité de ses passagers.

         Après environ une heure de vol, le commandant de bord annonça qu’il amorçait la descente sur Port-au-Prince. Je regardais par le hublot. L’avion commençait à traverser la petite couche de nuages et je pouvais découvrir Haïti, cette partie Ouest de l’Ile de Saint–Domingue.

         Quel contraste par rapport à l’île verdoyante de la Guadeloupe ! Ici les montagnes avaient une couleur gris-ocre accentuée par la couleur du soleil crépusculaire et du fait de leur quasi-dénuement. L’avion remonta quand il fut au niveau de la côte et amorça un tournant qui me priva un moment de cette vue aérienne sur le pays. L’avion se redressa. Il se trouvait maintenant à basse altitude, survolant un bidonville.

         – C’est : Cité Simone !  Me dit mon voisin qui contemplait également cette vue sur Port-au-Prince.

        La capitale d’Haïti ressemblait à une immense étoile de mer qui prolongeait ses bras, constitués de minuscules maisons couvertes de tôles réfléchissant les dernières couleurs du soleil couchant, dans les moindres pentes des montagnes surplombant cette ville. L’avion atterrit vers 18 heures, soit 23 heures françaises. La nuit commençait à tomber. Nous sortions de l’avion par la passerelle pour rejoindre le bâtiment de l’aéroport. Des militaires armés d’armes automatiques surveillaient notre déplacement. La chaleur n’était pas très suffocante, Haïti avait bénéficié de beaucoup moins de pluie qu’en Guadeloupe. Nous dûmes immédiatement faire la queue pour passer la zone de sécurité et effectuer les formalités de police des frontières. Plus loin, derrière une grande baie vitrée, une multitude de gens s’agitaient, cherchant à reconnaître un des leurs parmi les passagers.

         Quand mon tour fut venu, je présentai mon passeport à l’officier de l’immigration en uniforme brun. Celui-ci vérifia la présence du visa et prit le plaisir de le couvrir avec soin de différents tampons. Il me le rendit avec un air toujours très sérieux. Peut-être, n’était-il pas à l’aise à cause de cet autre individu à côté de lui qui semblait être un policier en civil. Armé d’un revolver bien en évidence au niveau se sa ceinture, il observait chacun de ses gestes et prenait le soin de fixer tous les passagers qui passaient par cette guérite.   « Peut-être un tonton macoute » pensais-je. J’avais lu qu’ils étaient partout, et pas forcément dans leur tenue « bleue de chauffe » telle qu’on les décrivait. Je rejoignis les autres volontaires qui attendaient près du tapis roulant où commençaient à défiler les bagages. Je reconnus avec satisfaction ma valise en simili cuir marron et mon sac à dos. Nous nous dirigions ensuite ensemble vers la sortie, mais nous étions interrompus dans notre élan par les officiers de la douane qui nous invitèrent chacun à ouvrir nos bagages sur des longues tables basses recouvertes de métal. L’agent de douane portait également un uniforme brun. Il me regarda intrigué.

         – T’es scout me demanda t-il ? En voyant mon uniforme.

         – Oui, en France, répondis-je.

         L’officier douanier ne dit rien, mais il fit semblant de fouiller les bagages et me dit : « C’est bon, vous pouvez y aller ». Je le remerciai avec le sourire. Je compris dans nos échanges de regards qu’il devait être scout – ou l’avait certainement été – et qu’il y avait un sentiment de respect entre nous.

         Je pris mon sac à dos, j’enfilai les bretelles, et je l’ajustai sur mon dos. La valise à la main , je me dirigeai vers la porte qui séparait cette zone du grand hall de l’aéroport. La densité de population au mètre carré était impressionnante. Le brouhaha général contrastait avec la zone de sécurité de l’aéroport. Je fus immédiatement assailli par des Haïtiens qui cherchaient à prendre ma valise en disant « Blanc ! taxi ? » Je refusais à chaque fois par des   « Non-merci » et je cherchais à me faufiler parmi tout ce monde coloré vers le petit groupe de « blancs » où les autres volontaires s’étaient déjà dirigées. Ils étaient accueillis par d’autres qui devaient être leurs remplaçants sur leurs projets. Je reconnus Gérard-Marie, le responsable des Scouts d’Haïti que j’avais accueilli deux jours, pendant son passage en France. Celui-ci me fit de grands gestes amicaux et il vint immédiatement à ma rencontre avec un grand sourire.

         – Bienvenu en Haïti ! Me dit-il. J’espère que tu as fait bon voyage ! Je t’emmène à la kay de passage des volontaires, « kay » ça veut dire « maison » en créole me précisa–t-il.

         Il m’aida à me frayer un passage à travers la foule bigarrée pour rejoindre sa voiture, une petite Daihatsu, qu’il avait garée sur le parking face à l’aéroport. La sortie du parking fut difficile, un usage sans modération du klaxon permis à la voiture de rejoindre la grande route qui menait vers le centre de Port-au-Prince. Au grand carrefour avec la route de Delmas, un policier essayait, à coups rythmés de sifflets et une gestuelle très expressive, de canaliser la circulation des taxis et des autres véhicules. J’étais frappé par la densité de population. Il y avait des gens partout le long de la route même à cette heure de début de nuit. La circulation était infernale, pire que celle que j’avais pu observer à Paris. Les voitures n’utilisaient pas leur clignotant. Elles s’arrêtaient et repartaient à n’importe quel moment. Gérard-Marie évita un camion en plein milieu de la route, en panne, une roue démontée, juste signalé par quelques branchages placés un mètre devant celui-ci, peu visible à la tombée de la nuit.

         L’agitation et la poussière devaient certainement décontenancer plus d’un visiteur. Je fus interrompu dans mes observations par Gérard-Marie qui me demanda de prendre un plan de la ville dans la boîte à gant car il ne situait pas exactement la rue où se trouvait la maison de passage des volontaires. Après quelques hésitations, nous finîmes par arriver, mais bons derniers. C’était une maison à deux étages avec de nombreuses ouvertures protégées par des grillages à maille très fine « anti-moustique ». Un homme qui semblait être le gardien nous fit de signe de garer la voiture à un endroit précis, la rue étant étroite. Gérard-Marie lui parla en créole, je ne comprenais pas grand chose, seulement qu’il avait parlé du « blanc » en me regardant. Il nous aida à décharger les bagages de la voiture et nous mena dans la grande pièce du rez-de-chaussée où il me fit signe que je pouvais y laisser mes affaires.

         – Ne crains rien, me dit Gérard-Marie, c’est le gardien de la maison de passage des Volontaires. Viens ! On nous attend au premier étage sur la terrasse pour le pot d’accueil.

         – Tiens voilà le scout !

         – Un nouveau type de volontaire qui vient apprendre aux jeunes Haïtiens à chanter et à danser ! Dit l’une des personnes présentes sur cette terrasse faiblement éclairée par une lampe Coleman, placée sur une table.

Tous éclatèrent de rire.

         Je me sentis tout de site démoralisé par cet accueil. Voulant prendre la situation à contre-pied, Gérard-Marie dit qu’il pouvait tout de suite leur proposer une petite chanson en créole.

         – Non, vous aurez l’occasion de nous amuser à d’autres moments ! Répondit cette même personne, s’avançant saluer Gérard-Marie.

         – C’est Maurice, me dit Gérard-Marie, Délégué Régional des Volontaires du Progrès en Haïti.

         – Merci. Dit celui-ci en se tournant vers moi pour me saluer. Toi, tu es Bernard : le V.P. Scout ! Tu n’es pas passé inaperçu avec ton uniforme. Le Consul de France qui était dans le même avion que vous m’a déjà demandé ce que venait faire en Haïti ce grand scout ! J’étais bien ennuyé de lui dire un que c’était l’un de mes volontaires !

         Au moins les choses semblaient être clairs, ce « V.P. Scout » semblait être atypique par rapport aux autres et ne semblait guère être apprécié par le délégué régional. Les nombreux volontaires présents sur la terrasse avaient repris leur discussion en petits groupes et semblaient avoir oublié cet interlude ainsi que le nouveau venu. Un volontaire qui se tenait à seul à l’écart s’avança vers moi.

         – T’as fait l’ISAB ?

         – Oui, lui répondis-je, j’étais de la 121e promotion, nous avons finis en 1982.

         – Je suis de la 123e promotion, je m’appelle Vincent.

         Je fus content de cette rencontre avec ce jeune ingénieur en agriculture tout juste sorti de la même école que moi. Notre conversation débuta immédiatement pour évoquer nos souvenirs d’étudiants. Profitant de cette discussion, Gérard-Marie en profita pour s’éclipser en levant un bras pour me saluer.

         – Je file ! Passe me voir quand tu veux à mon bureau à la librairie, ce n‘est pas loin du Bureau National des Scouts d’Haïti.

         – Merci pour ton accueil Gérard-Marie, lui répondis-je, j’essaierai de passer un de ces prochains jours.

         Je continuais à discuter avec Vincent. J’en profitais pour observer les autres volontaires en particulier ceux qui étaient arrivés ce même jour avec moi. Ils étaient tous en   « binômes » avec ceux qu’ils allaient remplacer bientôt sur les projets, après une période de « tuilage » d’environ un mois. Je me retrouvais bientôt tout seul sur la terrasse, les autres s’étaient déjà retirés. Christian, avec qui je venais de faire connaissance me demanda si j’avais une chambre pour dormir. Je répondis que malheureusement non, personne ne m’avait rien proposé.

         – Ne t’inquiète pas ! On va se débrouiller. Me dit-il pour me rassurer. Je connais la maison. Je comprends ta situation, j’ai été dans la même galère que toi quand je suis arrivé, il y a six mois : pas de « tuilage », un projet pas très clair, le bide quoi ! Il faut tenir, c’est un mauvais moment à passer et après on s’y fait. De toute façon je n’avais pas le choix, si je rentrais en France, j’étais bon pour la caserne ! Je suis venu ici dans le cadre des VSN « Volontaire pour le service national », mais je ne sais pas si je vais rester deux ans. Je pense rester pour les 16 mois obligatoires pour l’Armée et après démissionner pour rentrer plus tôt en France.

         En suivant Christian, je me souvenais du courrier reçu en début d’année de l’un de mes anciens amis de promotion, James, parti deux ans comme Volontaire du Progrès en République Populaire du Congo. Il m’avait donné ses impressions après un an de volontariat : Le projet             « Villages-Centres » pour lequel il avait été envoyé était un projet séduisant de développement intégré. Mais il fut vite confronté à la réalité du pays : désir profond d’assistanat, problème de participation villageoise. Avec ces autres collègues, ils étaient pris entre deux feux : d’un côté le Ministère qui voulait des réalisations qui se voient et d’un autre côté des villageois qui n’attendaient pas grand-chose, à l’exception de quelques-uns qui étaient réellement moteurs et qui permettaient aux VP de ne pas se sentir inutiles. Je me demandais s’il ne m’arrivait pas effectivement la même chose, si le rêve ne se confrontait pas maintenant à la réalité, si le projet n’avait pas été écrit juste pour justifier l’envoi du volontaire. Ne devrais-je pas rentrer dès que possible ?

         Dans quelle galère m’étais-je embarqué ? Pris dans mes pensées, je me rendormis.