« Ne cherchez pas le passé,
ne cherchez pas le futur;
le passé est évanoui,
le futur n’est pas encore advenu.
Mais observez ici cet objet
qui est maintenant. »

Bouddha

 

Épilogue : Quelques lignes sur un CV

 

Que peuvent signifier quelques lignes sur un Curriculum Vitae pour justifier ces deux années d’absence, comme Volontaire du Progrès ? Mon nouvel employeur, huit jours après mon retour en France, ne me posa qu’une question : « Qu’est-ce que cela vous a apporté ces deux années en Haïti ? »

 

J’avais réfléchi à cette question probable pendant mon voyage de retour. Qu’ étais-je devenu ? Est-ce-que j’avais changé ?

Physiquement : j’ai vieilli de deux ans. Mais qu’est-ce que cela représente lorsque l’on n’a pas encore trente ans ? J’étais plus maigre, c’est sûr ! Mais je rattraperai certainement les vingt kilos qui me manquaient.
Je connaissais mieux mes capacités physiques et de résistance. Cette prise de maturité ne me ferait pas de mal pour apprendre à ménager mes forces.
Il semblait que les vrais changements étaient plus profonds.

 

Mon regard sur l’autre a changé.

Je n’étais pas parti pour changer le monde. J’étais mentalement bien préparé. Cela m’avait permis de faire face aux ambiguïtés de ma mission. Avant de partir, j’étais sensible aux actions de développement, mais personne ne serait parti pour moi, personne ne pouvait changer mon regard sur l’autre. Je ne pouvais le faire que par moi-même…     C’était un peu comme un voyage initiatique.

Cette expérience me laissait une meilleure perception du Sud et une volonté farouche de prendre une part active au développement et la construction de la Paix. J’ai découvert un pays où l’insécurité et la précarité étaient largement compensées par la solidarité. J’ai appris à connaître quelques facettes d’une culture différente. En termes de connaissances pures, cela était négligeable ; par contre dans mon vécu d’aujourd’hui, cela a profondément modifié ma manière d’appréhender les évènements, de réfléchir, de dialoguer avec les autres. En fait, j’ai surtout appris la tolérance.

 

Mon regard sur le scoutisme a également changé.

C’étaient bien les mêmes fondamentaux que je connaissais en France, mais ici ils étaient profondément adaptés au pays par cette participation au développement communautaire – c’est ce que je voulais voir. Je suis venu et je n’ai pas été déçu et je pourrais continuer à en témoigner. Ils m’ont prouvé que le développement avec le scoutisme est réel et que ça marche, grâce aux jeunes, leur enthousiasme et surtout grâce aux bénévoles, hommes et femmes souvent exceptionnels. J’ai appris ainsi à aller vers le meilleur de l’autre pour, éventuellement, lui proposer le meilleur de moi s’il l’acceptait de l’accueillir. C’est cette qualité de relation de l’autre que je retiens et qui a certainement participé à mon épanouissement pendant ces deux années.

 

Je me suis invité à me retrouver moi-même.

Je devais admettre que, sous ce couvert de l’aventure et de la solidarité, j’étais venu d’une certaine façon dans ce pays du tiers-monde, en quête de moi-même. C’était comme une mise à l’épreuve face à cette situation difficile, de pauvreté extrême et d’isolement, pour être sûr d’être bien passé à l’âge adulte. J’étais coupé de mes repères habituels et j’ai dû aller vers l’autre que je ne connaissais pas, qui était différent de moi et qui allait me renvoyer ma propre image. Avec les épreuves traversées, j’ai pu ainsi établir de nouveaux repères pour mieux me respecter et prendre conscience de mes potentialités pour les mettre au service de la vie et des autres… Les autres qui étaient là, lors de mes moments de déprime et de découragement. .

 

J’ai appris à vivre l’instant présent et à ne plus être stressé.

J’ai re-appris à vivre « ici et maintenant ». Par rapport à ma présence en France où mon esprit était envahi par mille réflexions pendant que je faisais quelque chose, ici j’ai redécouvert le plaisir des choses simples : écouter, sentir, vivre pleinement ce que je faisais à l’instant présent. Le fait de revenir aux sensations corporelles, par l’absence du confort par rapport à ce que je connaissais en France, le permettait.

 

Comme disent les Haïtiens : « Hier est passé, demain est un autre jour. »

 

Peut-être serait-ce à cause de l’insécurité qui se vit, de manière croissante, que le fait de vivre pleinement le présent devient alors un véritable outil anti-angoisse. J’ai noté que prendre appui sur le moment présent se révèle toujours efficace pour se ressourcer et retrouver ses forces, pour combattre les situations stressantes.

 

Être présent à soi et au réel, pour ne pas être emporté dans un vie dépourvu de sens : tel est l’enjeu. Cela pouvait sembler simple, mais j’ai eu besoin de temps pour le découvrir. Mon esprit était pris sans cesse entre mes impressions du passé et mes rêves d’un avenir meilleur dans lequel j’avais été programmé.

Avec mes préjugés, mes croyances, je courrais sans cesse le risque de laisser échapper le réel, et donc : la vie !