Contre l’imprévisibilité, contre la chaotique
L’ incertitude de l’avenir, le remède se trouve
dans la faculté de faire et de tenir des promesses.

[Hannah Arendt.  Condition de l’homme moderne (1961) ]

25 –   Tuilage

         La journée du 21 septembre 1987 marquait un tournant dans ma vie de volontaire. J’accueillais mon remplaçant. C’était le signe que je tournais ainsi une page sur ces deux années en Haïti. Je passais le témoin et je me préparais à mon retour en France. Je partais le chercher à l’aéroport en Jeep. Les multiples pannes successives de la Lada ne la rendaient plus sûre. Les volontaires qui étaient en place en Carice venaient de rentrer en France et m’avaient proposé gentiment de prendre leur véhicule. Maurice, le délégué régional, avait provisoirement accepté cette affectation en attendant qu’une autre décision soit prise sur cette Jeep.

         Le volontaire qui devait me remplacer n’était plus un inconnu. Il était membre de l’équipe nationale des Scouts de France. Nous avions déjà correspondu plusieurs fois et il avait en main mes différents rapports. Mon travail de transmission s’en trouverait d’autant plus facilité. J’avais un peu de moins trois semaines pour ce « tuilage »

         Après quelques jours pour s’acclimater au pays, j’avais décidé de le mettre rapidement au courant des dossiers et du fonctionnement de Bois Boni puis de le laisser prendre ses marques en restant uniquement à répondre à ses questions. Je voulais achever de boucler l’important projet de financement pour lequel nous avions déjà obtenu an accord de principe du représentant de l’Union Européenne à Port-au-Prince. Je l’avais rencontré avec le président des Scouts d’Haïti. Je savais que sa notoriété était telle qu’il ne pourrait pas lui refuser grand chose. Par contre le dossier avait été examiné avec soin et la partie du projet Markandal à Jérémie présentait des lacunes. Je n’étais pas arrivé à obtenir les informations clés qui me manquaient. Le représentant me demanda d’aller les chercher moi-même et il nous assura ensuite qu’il transmettrait les instructions à Bruxelles pour un déblocage rapide du financement représentant un montant de plus de 40 000 dollars. Je voulais réussir à boucler ce dossier qui représentait une bonne revanche par rapport à la situation de départ. Mon problème était d’aller à Jérémie car je ne faisais plus confiance en la Lada et je devais laisser la Jeep à mon remplaçant. Il était difficile de le laisser sans véhicule pendant son début de séjour.

         Par mes relations, j’avais trouvé une possibilité de m’y rendre la semaine suivant par un véhicule de l’ONG Care, mais il ne pouvait pas m’assurer le retour. Tant pis ! Je prendrai le bus pour rentrer à Port-au prince. L’accord définitif de ce dossier était important : ultime chance de trouver de l’eau à Bois Boni. La dernière tentative avait échoué. Le mois, dernier, parmi tous les dossiers réalisés, j’avais obtenu un accord de financement d’une pompe électrique qui pouvait être installée sur le forage du terrain voisin. Cette demande conjointe avec l’autre ONG présente sur cette zone avait facilité l’accord. Le financement comprenait le coût d’une adduction en PVC qui alimentait un réservoir en haut de notre terrain permettant de distribuer l’eau par gravité à tous les bâtiments situés sur le terrain des scouts. Nous avions de la chance que le forage domine en hauteur la totalité de celui-ci. Mais la déception fut de nouveau cruelle quand l’installation de la pompe échoua. D’anciens tuyaux tombés – semblait-il dans le puits – empêchait de descendre la pompe jusqu’à la nappe et anéantissait touts mes espoirs de voir jaillir l’eau à Bois Boni. Ce n’était qu’un troisième échec

         Grâce aux faibles pluies, le paysage avait pourtant changé à Bois Boni. En début d’année, je devais faire attention à ne pas écraser des jeunes plantules quand je garais mon véhicule. Maintenant je profitais de l’ombrage de ces jeunes arbustes. Bois Boni commençait à devenir un peu : « un bois » comme cela avait certainement du l’être au siècle dernier. J’avais un peu d’amertume à tout laisser ainsi. Mes pensées étaient orientées maintenant vers mon départ. J’avais la chance de rentrer en même temps que François et Françoise les volontaires qui étaient arrivés en même temps que moi il y a deux ans et qui étaient basés à Bassin-Zim. Mon billet de retour était réservé. L’imprimerie des Scouts Haïti avait imprimé mon curriculum vitae de manière à être prêt à l’envoyer des maintenant à des offres d’emplois, si l’occasion se présentait.

         J’arrivais à l’aéroport et je garais la jeep sur le parking. Je répondis par des blagues en créole aux Haïtiens qui m’abordaient en mauvais anglais et qui finissaient par rire à mes répliques. Je retrouvai le coin des Français, je confiai mon courrier au « facteur du jour » et je discutai avec eux en attendant le débarquement des passagers. Je reconnus facilement Bernard au flot des passagers qui avaient passé les formalités de douane. Il portait sa chemise bleu des Scouts de France. Après une poignée de main chaleureuse, je l’aidai à porter ses bagages jusqu’à la jeep. Je lui expliquai que nous allions directement à Bois Boni ; nous irions au bureau des volontaires le lendemain. À Bois Boni, Gabriel et sa famille lui firent bon accueil. Je lui laissai ma chambre. J’avais déménagé mes affaires dans la petite pièce à côté de la véranda. Je m’étais déjà débarrassé de mes affaires les plus encombrantes la semaine précédente en envoyant deux malles par bateau pour la France.

         Après une bonne nuit de repos, je le conduisis à Port de Prince en lui demandant de prendre note des différentes routes. Je lui promis de lui indiquer les différents raccourcis que j’avais pris le temps de découvrir pendant ces deux années. À notre arrivée au bureau des volontaires, l’accueil fut chaleureux par ceux qui étaient présents, puis par le délégué régional. Maurice l’avait déjà rencontré en France avant son départ. Après un court entretien, il m’invita à aller directement à l’Ambassade de France pour faire les formalités d’usage et saluer le chef de la Mission Française de Coopération.

         Une fois que nous étions entrés dans les locaux de la Mission, je trouvais le chef de la Mission qui discutait avec l’un de ses collaborateurs sur la véranda du premier étage du bâtiment. Il nous demanda d’entrer dans son bureau et il prit le temps de nous recevoir. Les présentations faites, il s’amusa sur la similitude de nos prénoms – signe pour lui d’un bon relais – pour l’accomplissement de la mission. Puis il m’aborda directement sur le dossier de financement transmis à la CEE . Il me posa des questions sur le projet de Bois Boni. Je lui répondis avec précision, un peu surpris pour l’intérêt qu’il y portât. Lui aussi avait certainement remarqué la signature du président des Scouts d’Haïti et il savait l’importance qu’apportait l’Ambassadeur de France à cet ancien Ministre de l’Education. Satisfait par mes réponses, il conclut cette partie de la conversation en disant qu’il souhaitait venir visiter Bois Boni. Je lui répondis que cela serait avec plaisir et que nous allions en parler immédiatement à Maurice.

         – Mais, dit-il – en s’enfonçant confortablement dans son fauteuil – Les scouts ne font pas que ça comme projets ?

         – Non répondis-je, ils en ont beaucoup d’autres à travers le pays.

         – Quoi par exemple ?

         Il semblait vraiment intéressé par notre conversation et il avait pris une pose décontractée pour montrer qu’il avait le temps pour nous écouter. Je réfléchissais rapidement dans ma tête avant de répondre et je choisis de parler du projet de la lutte contre la diarrhée infantile dont je venais de recevoir le rapport d’évaluation et dont j’avais les chiffres-clés encore en mémoire.

         – Avez-vous entendu Parler du programme PRONACODIAM ?

         – Oui, vaguement, dites en moi plus.

         – C’est le programme national de lutte contre la diarrhée infantile et pour l’allaitement maternel. Les scouts y participent activement à travers tout le pays depuis maintenant plus de deux ans. D’après un rapport demandé par l’Unicef et conduite par un chercheur indépendant, celui-ci évaluait l’action des scouts en ces termes : « L’importance de l’intervention des scouts dans le PRONACODIAM s’explique par son expérience dans le service à la communauté et par la capacité d’opération dont dispose l’association » « Il convient de noter, rajoutait-il, :

  • Qu’elle est organisée avec les structures bien établies et permanentes ;
  • Se trouve réparti sur tout le territoire national et particulièrement en milieu rural ;
  • Compte plus de 15000 membres répartis en 2000 patrouilles travaillant dans le développement particulièrement dans les milieux ruraux ;
  • Véhicule une image de marque dans toutes les couches sociales favorisant une acceptation plus facile de ce projet

D’après l’évaluation, dans ce rapport :  « …plus de 95% de l’objectif a été atteint au niveau de l’acquisition des connaissances par les scouts. 6 à 7 mères ont été formées par un scout et 90% de ces mères utilisent le sérum oral. Au niveau de l’ensemble des mères formées par le programme au niveau national, 34% l’ont été par les scouts. 50% des points de ventes de sérum oral, au niveau national, sont tenus par des scouts…

         – Vous avez participé à ces actions ? Me demanda-t-il m’interrompant dans mon effort de restitution de ce rapport.

         – Oui à plusieurs reprises.

         – Ils bénéficiaient d’un financement ?

         – Ils ont un reçu un petit soutien financier de l’UNICEF et de l’OMS, par l’intermédiaire du Ministère de la Santé. Je pense qu’ils auraient mérité de recevoir plus pour permettre à l’Association d’avoir un exécutif au niveau national qui s’occuperait du suivi et de la coordination du programme.

         – Vous avez raison, vous devriez adresser une demande par votre président ! Au fait – Poursuivit-il – J’ai entendu que vous étiez également actifs dans notre projet de repeuplement en cochons créoles ?

         – C’est un excellent projet ! Lui répondis-je pour le flatter. Les Scouts d’Haïti ont effectivement déjà bénéficié de plusieurs verrats pour des projets de porcheries communautaires.
Cela semblait lui convenir et confirmer les informations dont il avait eu connaissance par le responsable du projet. Puis, comme s’il en avait assez entendu, il se leva pour nous saluer en nous rappelant son souhait de venir visiter la Ferme Ecole et Centre de Formation de Bois Boni.

         – Pas mal ! Me dit Bernard en sortant des bâtiments de la Mission.

         – Oui, je n’en reviens pas ?

         – Comment ça ?

         – Il faut que je te raconte notre première rencontre et les promesses que ces services n’ont jamais tenues, sûrement parce qu’ils avaient une image négative du scoutisme.

         Pendant que nous remontions vers les locaux de l’AFVP, je lui évoquais mes premiers faux espoirs du financement promis. Puis arrivée au bureau, nous fîmes part de la demande du chef de la Mission à Maurice – en le flattant qu’il était de sa responsabilité – pour ne pas dire de son grade – de planifier une telle visite.

         – OK je m’en occupe tout de suite dit Maurice.

Il prit son téléphona et la visite fut fixée pour le mardi, dans dix jours.

         – Ça vous va ? Dit-il ?

         – Tout à fait, lui répondis-je.

         Le lendemain, Bernard prit le volant de la Jeep pour descendre au Bureau des scouts d’Haïti. Il connaissait déjà tout le monde. Je lui avais laissé le petit bureau que j’occupais et je pris le dossier concernant Jérémie. Je le laissai avec Maxeau pour rejoindre en tap-tap les bureaux de CARE où j’avais rendez-vous pour mon départ à Jérémie. En sortant je saluai Denisa sur le seuil de la porte.

         – Alors comment tu le trouves Bernard N°2 ?

         – Ça va ! Mais je ne sais pas s’il va être aussi rigolo que toi !

         – Tu n’as qu’à essayer de le blaguer, tu verras bien !

         Le trajet vers Jérémie se fit rapidement et sans encombre. Le véhicule 4×4 de l’ONG CARE était climatisé et très confortable. Ils me laissèrent en début d’après-midi à l’entrée de Jérémie et je me rendis chez François, le Commissaire départemental. Un coup de fil de Maxeau l’avait prévenu de mon arrivée ainsi que de la raison de mon déplacement. Il m’accueillit chez lui et il s’excusa de ne pas m’avoir transmis les éléments, prétextant qu’il était débordé. J’aurais dû attendre et ne pas faire ce voyage juste pour ça.

         – Mais vous êtes toujours intéressés par ce projet pour lequel vous aviez insisté que je trouve un financement ?

         – Oui bien sûr !

         – L’Union Européenne est prête à le financer dans le cadre d’une demande globale pour plusieurs projets, mais je dois leur donner des éléments plus précis.

         Je sentis qu’il été mal à l’aise.

         – Il y a un Comité de projet ?

         – Oui d’ailleurs nous avons prévu une réunion

         – Alors nous pouvons y aller !

         – Mais c’est dans une heure.

         – Peut-on aller sur place, je me rendrai compte de la situation et j’évaluerai par moi-même une partie de la construction à réaliser.

         – Soit !

         Sa voiture était garée à proximité. Il essaya de démarrer pendant que je baissai la vitre pour faire entrer de l’air plus frais. La voiture toussotait à chaque essai et elle calait dès qu’il accélérait. Il jura sur le mécanicien du bourg, le traitant de tous les noms… « Il ne va me faire le coup de la panne » Pensai-je.

         – Je peux regarder ? lui demandai-je

         – Si tu veux ! Répondit-il d’un ton qui mélangeait à la fois la surprise de ma proposition et le désespoir.

Je soulevais le capot du moteur. Je repérai le carburateur et je sortis mon couteau suisse de ma poche.

         – Va au volant et appui sur l’accélérateur en démarrant.

         Avec la lame de tournevis de mon couteau, je modifiais le réglage de l’arrivée d’air qui se mélangeait au carburant. Le moteur arrêta de toussoter et rugissa aux coups d’accélérateur.

         – Ça marche ! Me lança-t-il, tout joyeux pendant que je refermais le capot

         – Comment t’as fait ?

         – J’ai réglé le carburateur… À force d’avoir des problèmes avec la Lada, j’ai fini par être un peu mécano pour me débrouiller quand j’étais en panne, surtout loin de tout.

         Il me conduisit dans le quartier Markandal où une construction en assez bon état accueillait un petit dispensaire et servait de centre social polyvalent. Le terrain qu’il l’entourait était sale et en mauvais état. Il me dit qu’à chaque fois que les scouts se mobilisaient pour tout arranger et nettoyer, quelques semaines après, il fallait recommencer. C’est pourquoi ils souhaitaient le clôturer. Je lui demandais de m’en préciser les limite de manière à estimer le coût de la clôture. Je dessinais un croquis sur mon carnet et mesurais à l’enjambée le périmètre ainsi défini. François n’était pas précis sur les limites et ma présence avait déjà attiré une petite troupe de curieux. Il me fit signe que c’était l’heure de partir pour la réunion. Celle-ci eut lieu dans un local de la paroisse. Le comité comprenait quelques anciens qui se présentèrent en ajoutant qu’ils étaient heureux que j’eusse trouvé un financement pour le projet. J’avais ma liste de questions et j’entrais dans le vif du débat. Je finis par comprendre que le projet n’était pas si clair et en particulier sur la réelle possibilité d’utiliser le terrain – mis à disposition par la Mairie – par rapport aux revendications de la population.

         – Que fait-on ? Le temps presse, je dois boucler le dossier.

         Un compromis fut trouvé. Ils s’engageaient à résoudre ce problème de l’utilisation du terrain avec les autorités et la population et, de mon côté, je finissais de demander le financement prévu. Je chiffrais le coût du mur de clôture du terrain tout en cherchant à connaître quel en serait la contribution des scouts et de la population par leur travail. J’avais certainement tort de précipiter ainsi le bouclage du dossier, mais il était partie intégrante du gros projet de financement que je voulais terminer avant mon départ.

         – Tu rentres quand ? Me demanda François

         – Dès que possible.

         – Tu peux encore prendre un bus ce soir et tu seras à Port au prince demain matin.

         Le trajet en bus m’effrayait un peu, mais il ne semblait pas avoir d’autre solution possible pour rentrer rapidement sur Port-au-Prince. Nous terminions la réunion et je saluais les membres du Comité en leur demandant de tenir leur engagement. La station de bus se trouvait un peu plus bas sur la route de Port-au-Prince. J’achetai mon billet et le chauffeur m’indiqua le numéro de place : vingt. François me salua chaleureusement comme si nous ne devions plus nous revoir et je montai dans le bus. Il y avait déjà une trentaine de passagers. Personne ne savait à quelle heure il partirait. Il attendait d’être bien plein avant de partir. Ma place se trouvait dans une rangée sur le côté gauche – pas celui du ravin – non loin d’une petite fenêtre, malheureusement fermée. Je me faufilai courbé – car le plafond de bois était bas pour ma grande taille – jusqu’à la place indiquée, sous les regards intrigués des passagers peu habitués à voir un blanc bien habillé prendre ce genre de transport. Le siège des banquettes, peintes de bois bleu comme le bus, était recouvert d’un matelas de toile complètement usé. J’eus le droit d’être coincé entre deux fortes dames. J’arrivai juste à plier mes jambes et à coincer les genoux contre la plaque de métal constituant le dossier du banc de devant et dont la solide fixation au sol empêchait tout mouvement. Je commençais à avoir chaud et nous devions attendre.

         Le chargement se poursuivait aussi bien au niveau des passagers que des bagages et je suppliais intérieurement que le plafond tienne à chaque fois qu’il gémissait sous un nouveau chargement. Notre rangée de passagers, qui réglementairement devrait être pour quatre personnes, dut en accueillir six. J’admirais les efforts de tassement   de chacun avec son meilleur sourire pour permettre au nouveau passager de prendre place. J’étais maintenant écrasé par mes deux voisines ne pouvant plus un faire mouvement.

         À notre grande satisfaction, le bus, dans un rugissement de moteur, s’ébranla pour prendre la route qui quittait Jérémie. La carcasse du bus grinçait de partout. Dans la pénombre complète, cela avait quelque chose de terrifiant. Je priais tous mes anges gardiens de me protéger sur ce trajet. Je ne voulais pas finir, à quelques jours de mon départ, écrasé dans la carcasse de ce monstre des pistes comme celles des épaves que j’avais pu apercevoir de temps à autre, en bas de ravins, lors de mes venues précédentes sur cette même piste. Je restai éveillé essayant de mettre dans un état de demi-sommeil pour oublier la forte concentration d’odeurs dues à notre confinement. Je devinais comme un aveugle les différentes difficultés de la piste – dont le passage des rivières -, aux gémissements de la carlingue ou du moteur. Ma voisine avait sur ces genoux un tas d’ustensiles dont une marmite dans laquelle se trouvait une poulette. Celle-ci, effrayée par les secousses et par bien d’autres choses, se soulagea directement dans la marmite. Il ne manquait plus que ça ! J’essayais de tourner au mieux la tête dans le sens où venait l’air frais. Il arrivait par légères vagues et tous les passagers essayaient de le boire à son passage.

         Au milieu de la nuit, à ma grande satisfaction, je perçus soudain que le bus prenait la route asphaltée, nous devions arriver au carrefour de la ville des Cayes. J’étais soulagé et, pris par la fatigue, je commençais à m’assoupir. L’étreinte de mes voisines se fit moins forte et je ne m’aperçus pas que je penchais en avant. Mon front heurta, lors d’un sursaut du bus sur un nid de poule, le tranchant de la plaque de métal de la banquette de devant. La douleur vive me réveilla. Je dégageais mon bras pour me passer la main sur mon front. Je ne saignais pas heureusement, mais je devais avoir certainement la marque du métal. Mes voisines ne bougeaient pas. Elles s’étaient également assoupies.    J’essayais de me recaler progressivement en arrière et de tenir ma tête le plus droit possible. Chaque sursaut me réveillait, mais j’arrivais à m’assoupir par intervalles. Les passagers commencèrent à s’agiter sur les côtés. Nous étions dans les bouchons de carrefour et les petits vendeurs de canne à sucre et d’autres petites provisions de bouche courraient le long du bus pour en proposer aux passagers.

         J’étais content, c’était bientôt la fin de calvaire. Je ne sentais plus mes jambes tant elles étaient ankylosées. J’eus d’ailleurs du mal à les déplier pour quitter ma place. Je me retrouvais ainsi fourbu à la station de bus de Jérémie au petit matin. Il ne faisait pas encore jour. Je prenais une camionnette pour me rendre jusqu’au carrefour de Ti-Place Cazeau. Je fis le reste du chemin à pied jusqu’à Bois Boni et cela me fit du bien. Gabriel fut surpris de me voir arriver ainsi et il comprit en riant à mon allure que ma nuit avait été difficile. Il me dit que Bernard était resté à Port-au-Prince et qu’il avait dû dormir à la maison de passage. Je montais donc jusqu’à la maison me débarrasser de la crasse et de toutes les émotions de ce trajet. Je passais tranquillement une partie de la matinée à me reposer dans le hamac.

         Bernard arriva en début d’après-midi et il me demanda comment cela c’était passé.

         – Si tu veux survivre pendant ces deux années, je te déconseille de faire les trajets en bus ! Lui dis-je. En tout cas c’est une expérience que je ne suis pas prêt d‘oublier.

Je lui racontais ensuite ma rencontre avec le Comité et que j’avais maintenant les éléments pour permettre le bouclage du dossier et ainsi le déblocage du financement.

         – Ah ! Pensai-je brusquement. Nous devrons aussi passer rendre visite au Colonel !

         – C’est qui ?

         – Un membre du Conseil national. Son aide va être précieuse pour que le terrain soit impeccable pour recevoir le chef de la Mission Française de Coopération.

         Je lui racontais alors l’influence qu’il avait sur l’équipe de Bois Boni. Le colonel fut effectivement ravi de faire cette visite d’inspection à Bois Boni et je vis qu’il inspirait toujours autant de respect à Gabriel et à son équipe qui se dépêchèrent d’exécuter ou de prendre notes toutes les remarques du colonel. Cela leur prit bien deux bonnes journées à mettre notre ferme école en parfait état de visite.

         Le jour J nous vîmes effectivement arriver des voitures 4×4. Il y en avait plusieurs dont une avec le sigle de la télévision nationale d’ Haïti. Nous leur fîmes le tour du propriétaire. Le chef de mission fut très intéressé par notre élevage de cochon en semi plein air, incluant le cochon créole. J’avais prévenu Gabriel de faire attention à ne pas dévoiler le nom que nous avions donné à chacun d’eux. J’aurais été en mauvaise situation s’il savait que le cochon créole portait son propre nom, surtout quand il s’amusa de voir celui-ci faire sa petite affaire à l’une des truies du cheptel.

         Le journaliste de la télévision nous interrogea Bernard et moi chacun à notre tour. Nous avions ensuite organisé une petite collation sous le préau. Le chef de la Mission vint m’aborder pour me féliciter du travail accompli.

         – Vous allez faire quoi maintenant ?

         – Je vais rentrer en France.

         – Cela je m’en doutais bien, vous avez besoin de prendre des vacances.

         – C’est sûr, je pense que je vais les apprécier si je ne retrouve pas du travail trop rapidement.

         – C’est de ce sujet que je voulais vous parler ! J’ai une proposition à vous faire…

         Je l’écoutais me vendre sa proposition de poste de coopérant. Le statut décrit n’avait rien à voir avec celui de volontaire et le travail était de plus très bien payé.

         – Que pensez-vous de ma proposition ? Finit-il de dire.

Je fus pris d’une hésitation devant sa proposition très alléchante, mais le souvenir de ma promesse faite à mes parents était solidement ancré dans mon esprit.

         – Non je vous remercie, je rentre définitivement en France,

         – Pourquoi ? Ma proposition ne vous intéresse pas ? Vous ne trouverez pas aussi bien en France et ici vous êtes maintenant un peu chez vous !

         – Vous avez certainement raison. Mais je suis désolé, j’ai promis à mes parents que je rentrerai à la fin de ces deux années de volontariat.

         – Bon réfléchissez ! Je vous laisse ma carte. Si vous changez d’avis, contactez-moi.

Je prenais sa carte en le remerciant, puis nous rejoignîmes le groupe.

         Pendant les jours qui suivirent, je transmettais les informations sur la gestion de la ferme école de Bois Boni.   Nous partions ainsi un matin acheter de la nourriture pour les poulets. Arrivés à l’usine des aliments, nous chargions les sacs et nous passions à la caisse. La caissière nous regarda fixement

         – Mais je vous connais, vous !

Nous étions surpris, surtout pour Bernard dont c’était la première fois qu’il venait ici.

         – Ben oui ! Je vous ai vus à la télévision. Vous travaillez pour les scouts. Vous – en me désignant du doigt- vous retournez en France – et vous, en désignant Bernard, vous venez d’arriver.

         – Tu vois, dis-je à Bernard , à peine arrivé , tu es déjà célèbre !

         Les derniers jours passèrent très vite. Je n’avais parlé à personne de la proposition que m’avait fait le chef de la Mission française de Coopération et cela était certainement mieux ainsi. Bois Boni fut l’occasion de deux autres soirées agréables, l’une avec les volontaires avec qui nous profitions de fêter les différents départs et arrivées et celle qui fut, avec le bureau national des Scouts d’ Haïti, plus protocolaire, mais également détendue. Maurice, le membre de l’équipe nationale que j’avais fait recruter comme Commissaire national au développement communautaire eut cette phrase très juste qui concluait mon séjour : « …la présence physique du frère venant de très loin motive beaucoup les jeunes de ce pays du tiers-monde qui parfois pourraient se laisser aller au découragement face à l’énorme travail qu’il y a à faire… C’est beaucoup plus marquant qu’un simple envoi d’argent ou de matériel. »

         Les membres du Bureau me remirent une belle peinture haïtienne et un certificat imprimé qu’ils avaient tous signé. Celui-ci certifiait que j’avais :

« .. passé deux années (octobre1985 à octobre1987) au Service de l’Association Nationale des Scouts d’Haïti en qualité d’Exécutif au développement communautaire. Le Bureau félicite et remercie ce Volontaire du Progrès, Scout de France pour la compétence et le souci du travail bien accompli, l’entregent, la persévérance et le dévouement dont il a fait la démonstration durant son passage en Haïti.

Ce présent certificat lui est délivré pour servir et valoir ce que de droit, et pour lui témoigner les sentiments reconnaissants et fraternels des Scouts d’Haïti.

Fait à Port-au-prince, ce 8 octobre 1987 ».

         Aurais-je cru tenir ainsi deux années, moi qui me voyait ce 7 octobre 1985 embarqué dans une drôle de galère!