« C’est fou comme le fait de bénéficier d’une reconnaissance,
aussi infime soit-elle, peut vous mettre du baume à l’âme.
Finalement, se sentir anonyme auprès des gens
qui vous côtoient est une souffrance bien plus importante
qu’on ne le suppose, c’est comme si on était invisible. »
Marc Lévy Les enfants de la Liberté

 

24 –   Juillet-Aout 1987

         Pour ce premier jeudi de juillet 2007, les manifestations reprenaient. Finalement, dans la journée, le CNG (Conseil général de Gouvernement) annonça l’abrogation du décret électoral, le ministre de l’information démissionna. La journée du vendredi fut annoncée comme un jour de deuil national. Elle commença dans le calme. La vie semblait renaître timidement à Port-au-Prince où circulaient quelques véhicules ornés de crêpe noir.

         Puis à la mi-journée, l’armée ouvrit le feu sur la foule assemblée sur le boulevard Dessalines au centre de la capitale. Les fusillades provoquèrent la mort d’au moins cinq personnes. Par la radio, nous apprenions que la liste des morts s’allongeait.

         La coordination exigea la démission du CNG. La grève fut maintenue pour lundi après une pause, samedi et dimanche pour permettre à la population de se ravitailler.

         Le samedi, je descendais à Port-au-Prince. Je trouvais la ville bien calme et je décidais d’éviter de descendre dans le bas de la ville. Je coupais à travers pour rejoindre le domicile de Gérard-Marie. Celui-ci me dit que j’avais bien eu raison car des rafales d’armes automatiques avaient été entendues en ville et que peu de commerçants n’avaient ouverts leurs échoppes – ou si cela l’avait été – cela n’avait été que pour quelques heures.

Dans notre échange de nouvelles, je lui rappelais que les Pionniers de Belgique arriveraient bientôt.

         – Mais, ils vont annuler leur voyage !

         – Ça, c’est moins sûr ! Rappelle-toi que Jean-Luc, de leur équipe nationale, est venu en pleine période d’agitation en juin et il a pu juger de la situation réelle ici. Il a vu que les Scouts étaient bien vus dans le pays et il a pu certainement rassurer les familles.

         – Oui, mais ils pourraient être confrontés à des troubles plus importants.

         – Jean-Luc a compris que le site de Bois Boni était relativement isolé, loin de tout. Cela l’a rassuré de savoir que le camp allait se passer à cet endroit.

         – Tu penses qu’ils seront vraiment en sécurité ?

         – Nous pourrions en parler avec le Colonel, mais je pense vraiment que cet endroit n’intéresse pas grand monde. De plus nous pouvons les y conduire directement de l’aéroport à Bois Boni par la piste sans prendre la route de Port-au-Prince, ce qui rendra leur présence plus discrète.

         – Tu prévois qu’ils vont rester à Bois Boni tout le temps ?

         – Non, nous pourrions organiser des sorties si la situation politique se calmait.

         – Bon, tu as peut-être raison, je vais en parler avec les membres du Bureau lors d’une prochaine réunion…Mais….

Gérard-Marie semblait réfléchir à une dernière objection. J’attendais, me concentrant pour y répondre.

         – Mais tu ne crains pas que l’ambassadeur leur dise de ne pas venir ?

         – Là, ils ont plus de chance ! Ils sont belges et n’auront pas affaire à des diplomates qui ne sortent jamais de leur villégiature cossue.

         – Tu y vas fort ! Me fit-il remarquer.

Il devait comprendre que je n’avais pas encore digéré la déconvenue provoquée par l’Ambassade de France au sujet de la venue des compagnons Scouts de France.

         – Peut-être, mais pragmatique aussi ! Tu ne vas me faire croire que ces gens qui ne s’occupent même pas de la sécurité de leurs propres ressortissants ont une idée réelle de la situation ! Le consul de la Belgique lui semblait plus réaliste et plus proche de nos préoccupations.

         – Tu l’as rencontré ?

         – Oui, avec Jean-Luc, avant son retour pour la Belgique. Il nous a reçu et la discussion a été franche et courtoise. Pour lui, si les Scouts d’Haïti étaient capables d’accueillir ce groupe de jeunes dans un lieu non exposé et évitaient de les mêler aux agitations de la ville, il ne voyait pas d’objection à leur venue.

         Gérard-Marie semblait avoir épuisé tout argument, ne m’obligeant pas d’essayer de les joindre par téléphone pour annuler leur venue.

         – Bon écoute, nous allons attendre jusqu’à mercredi. S’il n’y a pas de trouble plus grave ou qu’ils nous téléphonent pour annuler par eux-mêmes leur venue, alors je réunirai le Bureau pour organiser leur séjour.

         – Merci Gérard-Marie de me faire confiance !

         Lundi 7 juillet, la grève continuait. Je poursuivais l’aménagement de Bois Boni. J’avais fait le piquetage de la partie du terrain que nous devions clôturer. Je surveillais la piste de loin. J’étais prêt à voir arriver la voiture de Gérard-Marie m’annonçant l’annulation du voyage des pionniers belges. Heureusement rien ne se passa. Il en fut de même le mardi où la grève fut reconduite. Mercredi arriva. J’organisais une réunion avec Gabriel pour être prêt à recevoir les jeunes de Belgique. Les routiers participaient aussi car nous avions décidé de jumeler ce groupe avec leur district scout.

         Gérard-Marie me fit aucune remarque la veille de leur arrivée lorsque je lui demandai de me prêter son pick-up. Pris par la reprise de son activité, pendant cette période d’accalmie politique, il avait oublié de convoquer une réunion de Bureau. Je sentis que la venue maintenant effective de ce groupe de scouts étrangers le bousculait. Il téléphona à Maxeau devant moi pour lui demander de convoquer immédiatement une réunion du Bureau de l’Association. Date fut prise pour le surlendemain. Il me laissa son pick-up pour le temps que cela serait nécessaire.

         Le lendemain, en fin d’après-midi, l’avion assurant la liaison avec Miami pointa son nez et commença sa descente sur Port-au-Prince. C’était le signe pour nous de quitter Bois Boni pour l’aéroport. Gabriel, qui avait passé son permis le mois dernier, me suivait avec la Lada. Parmi les passagers passant la zone de douane, le groupe de jeunes belges fut facile à reconnaître car ils portaient tous leur chemise d’uniforme rouge. Ils ne firent aucune objection à s’entasser à l’arrière du pick-up. « Cela fait déjà exotique » me dirent-ils. Sur la piste qui menait à Bois Boni, nous apercevions un hélicoptère survolant les collines. Je ne comprenais pas très bien. J’avais pourtant rendu une visite rapide au Colonel la veille. Celui-ci m’avait assuré qu’il n’y avait rien à craindre. Je notais ce fait à rapporter pour notre réunion du lendemain.

         Arrivés à Bois-Boni, ils furent accueillis chaleureusement par la famille de Gabriel qui avait dressé une table sous le préau pour un apéritif de bienvenue. Les présentations furent faites. Puis devant l’air fatigué de nos invités, je fis signe à Gabriel que nous devions leur proposer de s’installer. J’avais réussi à obtenir le prêt d’un local auprès de l’autre ONG qui avait deux bâtiments sur le terrain juste au-dessus du nôtre. C’était un grand bâtiment partagé en deux grandes salles et deux petites pièces, dont l’une servait de logement au gardien. Il était destiné à l’élevage de   deux fois mille poulets, mais il n’avait jamais servi. Nous n’avions pas su pourquoi. Le responsable canadien de ce terrain avait accepté de nous prêter ce bâtiment dans le cadre de notre projet de camp national. Avant de monter jusqu’au bâtiment, Dany, le responsable du groupe, nous demanda si nous avions des recommandations de mise en garde à leur faire – par exemple : des serpents ou autres bêtes dangereuses….

         – Non, non ! Leur répondit Gabriel, en riant – vous n’avez rien à craindre !

         – Prenez cependant vos précautions, rajoutai-je, pour les piqûres de moustiques. Si vous avez des produits répulsifs – c’est bien – sinon je vous donnerai des tortillons.

         – C’est quoi ce truc-là ? Me demanda Dany.

         – Je vais passer en prendre chez moi et je vais vous montrer. Je pense également que vous avez prévu de prendre de la nivaquine.

         – Oui, de ce côté, nous avons déjà commencé avant le départ. Ce n’est pas bon ce médicament ! Mais avec une bonne bière, cela passe bien !

         Dany et les autres responsables du groupe racontèrent les anecdotes de leur séjour la veille à Miami où ils avaient fait étape entre deux vols.

         – Bon, trêve de plaisanterie, je pense qu’il faut y aller maintenant, une fois ! Il n’est que sept heures et il fait déjà presque nuit ici. Finit-il de dire en conclusion avec un accent qui reflétait bien les Ardennes belges dont il provenait.

         Les routiers accompagnèrent le petit groupe, pendant que je continuais à discuter avec Gabriel sur notre organisation du lendemain et en particulier sur leur approvisionnement en nourriture et en boissons car ils semblaient être des bons vivants.

         Nous vîmes revenir en courant Dany et Blaise – l’autre responsable – du groupe.

         – Tu ne m’avais pas dit …

         Dany reprit son souffle.

         – Tu ne m’avais pas dit qu’il y avait de grosses araignées. Finit-il de dire d’un air inquiet. Est-ce que c’est dangereux ces bêtes-là ?

         Je jetai un coup d’œil à Gabriel et nous finîmes par rire au grand désarroi de nos interlocuteurs qui ne comprenaient pas notre attitude.

         – Cela doit être des mygales, c’est vrai qu’il y en a quelques-unes par ici. Vous en avez trouvé combien ?

         – Juste une ! Mais elle est grosse !

         – C’est sûr qu’il vaut mieux éviter de se faire piquer. Mais habituellement elles fuient à notre approche. Nous allons vous aider à vous en débarrasser.

         La conversation se poursuivit en remontant la piste jusqu’au bâtiment. La lune qui venait d’apparaître nous permettait de voir la piste recouverte de poussière de craie blanche. Dans la salle noyée dans la pénombre, des faisceaux de lampes de poches cherchaient partout d’autres locataires indésirables. Dans un coin, une mygale se tenait effectivement immobile, éblouie sur le feu de quatre lampes torches. Elle fut récupérée dans un sac plastique pour lui redonner sa liberté à l’extérieur. Après s’être assuré de l’absence d’aucun autre congénère et nos hôtes rassurés, la porte d’accès à la salle fut vérifiée pour les tranquilliser sur l’impossibilité à d’autre intrus de les importuner pour cette première nuit sur le sol haïtien.

         Le lendemain, je confiais le petit groupe à Gabriel et je filais à l’IPN où j’étais convoqué à cette réunion extraordinaire du Bureau National.

         – Vous pensez qu’ils accepteraient de nous rencontrer, me demanda le président qui semblait pris au dépourvu par cette situation nouvelle.

         – Bien sûr, ils en seraient certainement très honorés.

Devant leur attitude que j’avais du mal à comprendre, je me demandais qui réellement semblait être les plus impressionnés ou heureux de cette visite. La suite des évènements allait certainement me permettre de le savoir. Mais pour le moment leur présence se faisait sous la responsabilité de l’Association et je devais les aider au mieux à la réussite de ce séjour. J’avais écrit un projet de programme pour la durée de leur séjour que je soumis aux membres du Bureau.

         – Vous devez renoncer à les déplacer en Province, c’est trop risqué, me fit remarquer le Président.

         – Je comprends Président, je prends note.

         Je rayais les déplacements prévus à la Citadelle et dans le Sud. Je réfléchissais en même temps à ce que je pourrais leur proposer pour qu’ils ne se sentent pas frustrés par à un séjour limité à Bois Boni.

         – Pensez-vous qu’un déplacement à Domond-Peligre serait possible, c’est le district de Gabriel et il serait heureux de pouvoir leur faire rencontrer les groupes scouts locaux.

Je les sentis réfléchir à ma requête. Je pense qu’ils devaient penser comme moi que le séjour de ces Belges ne pouvaient pas se limiter à Bois Boni.

         – C’est d‘accord, me dit le président en consultant de l’œil les autres membres du Bureau, mais seulement si la situation politique est suffisamment calme pour faire ce voyage.

         Puis sur la lancée, il proposa d’organiser une journée de détente avec tous les membres de Conseil national en bord de mer dans une propriété d’un ami qui avait une plage privée. L’idée enthousiasma le Bureau. Je les regardai s’animer d’un œil amusé. Le président me demanda si j’y voyais un inconvénient

         Je répondais que non, mais que j’aurais besoin d’un soutien de leur part pour le transport de ces étrangers car je ne pensais qu’il ne serait pas prudent de les faire traverser Port-au-Prince à l’arrière du pick-up de Gérard-Marie. La remarque semblait juste – surtout après toutes les consignes reçues sur leur sécurité. Il s’ensuivit un silence. Puis un des membres du bureau proposa de mettre à ma disposition un véhicule avec chauffeur et Fritz proposa de venir également faire le transport. J‘estimai que le compte y était.

         À mon retour, je trouvai nos invités en plein forme – après une bonne nuit de repos – sans incident -. Le coup de la mygale semblait resté en travers de la gorge de Dany et ils n’arrêtaient pas de lui faire des plaisanteries à ce sujet. Je proposai aux responsables de tenir un conseil pour l’organisation de leur séjour autour d’un pastis sur la terrasse de ma maison.

         – Ce n’est pas de refus – une fois ! Approuva Dany qui semblait déjà souffrir de la chaleur de cette fin de matinée.

         Je leur fis part du programme de leur séjour – réaménagé en raison de mes engagements pris auprès des membres du Bureau. Ils comprenaient bien la situation et acceptèrent volontiers celui-ci. Ma surprise vint de leur comportement sur l’organisation des journées de chantiers. Je leur proposais de tenir compte du climat et de commencer la journée de chantier tôt le matin de manière à faire une longue pause de 11h à 16h pour tenir compte de la forte chaleur.

         – Non ! Me dit Dany, ce n’est pas ce que nous avions prévu. Les horaires seront de 8h a 12h et de 13h à 17h comme en Belgique.

         Un débat animé commença. J’essayais de leur expliquer, avec le soutien de Gabriel, que la forte chaleur rendait le travail pénible. Mais ils n’en démordaient pas, me donnant des raisons pédagogiques. Finalement, je renonçais pour ne pas envenimer les relations. Le travail serait organisé comme ils le souhaitaient. Ils ne devraient juste pas compter sur nous pendant les heures chaudes de la journée. Ils acceptèrent le compromis.

         Le chantier démarra dès le lendemain sans problème. J’avais pris les choses en main laissant à Gabriel le soin de les aider à faire leurs courses. L’aménagement d’un coin cuisine et repas était réalisé dans le coin du bâtiment et ils semblaient très contents de leur situation. Les jeunes comprirent vite le travail à réaliser et commencèrent avec un bon entrain. Mais au fur et à mesure que la chaleur de la matinée augmentait, l’ardeur diminua et les longues pauses augmentèrent. Je laissais les responsables continuer vers onze heures avec le reste de leur troupe pour préparer mon repas et apprécier une sieste bien méritée. De la fenêtre de ma cuisine, je vis la voiture rentrer avec l’équipe d’intendance et monter vers leur camp. J’observais le déchargement des courses qui avait créé l’attroupement de tout le groupe. Le nombre de caisses de boissons et de canettes de bière pour les responsables étaient impressionnants. Nous leur avions dit que l’eau que nous avions n’était pas potable mais quand même, l’eau distillée existait !

         Un membre du Conseil national nous avait prêté des glacières et nous leur avions expliqué où s’approvisionner en glace pour conserver les produits frais. Je vis Dany et Blaise repartir vers la rangée de piquets de clôtures qu’ils avaient commencée – avec une caisse de canettes de bière. Je ne vis pas de pionniers les suivre. Après leur pause de midi, je pus observé qu’ils allaient tous courageusement reprendre le travail commencé.

         Bien installé dans mon hamac, j’observais le paysage. Je vis au loin un paysan du village plus bas qui menait une de ces vaches par le licou plus loin sur le morne. Il s’arrêta pour observer le groupe de blancs qui s’activaient pour enfoncer les piquets de clôture. Il resta un long moment immobile. M’ayant aperçu dans mon hamac, il me fit des grands signes. Je compris qu’il voulait me dire quelque chose. Ne voulant rien laisser au hasard qui pourrait menacer notre tranquillité pendant cette période d’agitation politique, je décidai à contrecœur de quitter mon hamac pour aller voir ce qu’il voulait. Je remontais vers le morne en suivant une des lignes de piquets comme pour une supervision du chantier. Je fus amusé de voir à partir d’une certaine distance, une canette de bière vide au pied de chaque piquet, délimitant ainsi le travail de la fin de matinée. Je m’arrêtais auprès de l’équipe pour demander si tout allait bien. Ils étaient dégoulinants de sueurs et bien rougis par la chaleur, mais ils m’assurèrent que tout allait bien. Je poursuivis mon chemin pour rejoindre le paysan haïtien.

         – Honneur ! Lui dis-je

         – Respect Agro ! Me répondit-il.

         Nous nous connaissions bien depuis que je m’étais installé à Bois Boni et il venait souvent me demander des plantules de différentes espèces d’arbre ou des conseils sur leurs plantations. Mais aujourd’hui sa préoccupation était autre

         – C’est qui ces blancs ?

         – Des jeunes scouts de Belgique.

Il savait bien ce qu’étaient des scouts mais il ne comprit pas bien leur provenance.

         – D’où ça ?

         – De l’autre « koté dlo » (expression voulant dire qu’ils venaient du continent européen).

         – Du même pays que toi ?

         – Non, un pays voisin. C’est un petit pays, mais ils ont une bonne équipe de foot. Ils ont joué la demi-finale contre la France lors de la coupe du monde il n’ y a pas longtemps.

         – Ah oui ! Je vois !

La référence à la coupe du monde de foot facilitait la détermination des pays car tous les haïtiens avaient suivi les matchs ou commentaient entre eux les résultats des équipes. Une véritable passion pour ce pays.

         – Et qu’est ce qu‘ils viennent faire ici ?

         J’essayais alors de lui expliquer le mieux possible qu’ils étaient venus faire un camp-chantier en Haïti et rencontrer les scouts du pays….

Pendant que je poursuivais mes explications, il continuait à les observer. Sa conclusion me surprit et me laissa désarmé :

         – Il faut vraiment qu’ils soient punis très fort pour venir faire ce travail ici !

         Il me quitta sur cette bonne phrase sans me laisser plus de temps pour me justifier. J’essayais de comprendre en cheminant vers ma maison comment il avait dû percevoir mes explications. Pour lui, il semblait que pour ces jeunes : c’était le bagne ! Il ne voyait pas de raison pour que des blancs, bien nourris, viennent faire un travail pénible ici en Haïti et en plus en pleine chaleur ! Je devais absolument en parler avec le groupe car nous ne devions pas donner cette image et j’étais sûr que le paysan allait mettre tout le village de Caradeux au courant.

         Le soir je proposais aux responsables belges et à Gabriel de tenir Conseil autour d’un apéritif que nos amis semblaient bien apprécier. Je leur racontai ma rencontre sous forme d’anecdote. Cela fit bien rire Gabriel mais un peu moins nos amis belges. Ils se consultèrent du regard et finirent par m’avouer qu’il était vrai que le travail sous la chaleur n’était pas bon pour les jeunes.

         Leur explication m’amusa et je n’en dis rien et je suggérai de mon côté qu’il serait préférable de modifier les horaires pour ne pas être l’objet d’attraction par tous les paysans du village. Ils approuvèrent et la discussion se poursuivit de manière détendue avec Gabriel sur leurs différences culturelles entre Européens et Haïtiens. Je réfléchissais à une idée pour nous sortir de cette situation par rapport au village plus bas.

         – J’ai une idée !

         – Laquelle ? Me demandèrent simultanément Dany et Blaise.

         – Nous pourrions organiser un match amical de football avec les jeunes du village en bas sur le grand terrain vague. Cela serait une bonne façon pour qu’ils comprennent mieux qui vous êtes et ils sont fans de foot. En plus nous représentons la France et la Belgique les deux pays demi-finalistes de la coupe du monde.

         – Ils ont un ballon ?

         – Je ne sais pas …

         – Nous leur donnerons celui que nous avons apporté et nous signerons tous notre nom dessus .

         – Bonne idée.

Et quand ?

         – Dimanche car samedi, n’oubliez pas que vous êtes les hôtes du Conseil national des Scouts d’Haïti.

         Le soir même je descendais au village avec Gabriel. Nous fûmes bien reçus, le paysan n’avait pas encore divulgué ses observations et l’idée fut bien accueillie. Le chef du village semblait très flatté de cette rencontre avec ces jeunes étrangers. Rendez-vous fut donc donné dimanche vers cinq heures de l’après-midi … Heure haïtienne bien sûr. J’en profitais pour dire au chef de ce petit village d’être discret sur la présence de ces étrangers à Bois Boni, cela était préférable pour leur sécurité. Il me répondit qu’il comprenait et que c’était déjà un grand honneur pour les Haïtiens de les accueillir et qu’il dirait aux villageois de ne pas ébruiter l’information vers Port-au-Prince.

         Le samedi fut une grande journée. Dès le matin, nos amis étaient bien excités. Fritz était venu de bonne heure et j’en profitai pour lui faire faire le tour de la propriété. Il fut impressionné par l’état d’avancement des projets et il me demanda de préparer un état financier des investissements réalisés pour son rapport à la prochaine Assemblée générale.     La route se fit sans problème. Port-au-Prince avait retrouvé sa vie normale. Le lieu du rendez-vous était effectivement splendide. Il était difficile de deviner, qu’en retrait de la vie agitée de la route nationale traversant Carrefour, nous pouvions trouver ces petits coins agréables fermés de l’extérieur et donnant une vue magnifique sur la baie de Port-au-Prince. Je pus observer que tous les membres du Conseil National étaient présents. C’était bien un grand jour. L’accueil du groupe scout de Belgique fut un peu protocolaire, le Président des Scouts d’Haïti fit un discours et je sentis sa fierté d’accueillir ces scouts étrangers. Il s’excusa sur l’annulation du camp national et il mit en valeur les valeurs universelles du scoutisme et de l’importance de celui-ci pour les jeunes du pays qui représentaient l’avenir. Dany remercia le président et lui remis un cadeau de la part de son groupe de Belgique. La suite se passa d’une manière très détendue et conviviale. Les jeunes demandèrent rapidement l’autorisation d’enlever leur uniforme pour aller plonger dans la grande bleue. Leurs démonstrations de plongeons et autres sauts improvisés amusèrent beaucoup les membres du Conseil. Dans ce pays possédant de belles plages et une mer toujours à bonne température, les Haïtiens semblaient avoir peur de se baigner laissant ce plaisir aux étrangers.

         Je rejoignis Gérard-Marie pour discuter. Je n’avais pas eu l’occasion de parler avec lui depuis l’arrivée des scouts de Belgique et il voulait savoir comment cela se passait à Bois Boni. Je ne manquai pas de raconter l’anecdote avec le paysan. Son rire fut si fort et communicatif que tous les autres membres du Bureau voulurent connaître également la raison de son rire. Il m’expliqua ensuite d’un ton très sérieux que c’était la première fois depuis très longtemps que l’association accueillait un groupe de scouts étrangers et que pour eux c’était un très grand honneur. Ils avaient toujours l’impression que leur pays était un peu mis « au ban » par toutes les autres nations. Leur échec de candidature l’année dernière pour l’accueil de la Conférence Interaméricaine du scoutisme avait renforcé ce sentiment de frustration. Par cet accueil – qu’il m’indiqua n’avoir pas cru – comme chaque membre du conseil – les Scouts d’Haïti se sentaient un peu reconnus, semblaient de nouveau exister pour au moins un autre pays. Ses explications m’éclairèrent effectivement sur cette chance que représentait l’accueil de ce groupe et j’avais pour mission que ce séjour soit le plus réussi possible.

         L’ambiance fut si bonne pendant la journée que chacun eut du mal à se séparer le soir venu. Ne voulant pas en rester là, la proposition fut faite de leur faire visiter Port-au-Prince et ses environs le samedi suivant si la situation politique restait sereine comme ces derniers jours.

         Le dimanche fut une journée de repos. J’étais arrivé à faire venir un camion d’eau et nos amis en profitèrent pour faire leur lessive à la manière haïtienne en utilisant comme séchoir le grand radier pour étendre leur linge. À l’heure prévue, nous descendions en chantant vers notre lieu de rendez-vous pour le match de football. Les jeunes Haïtiens avaient déjà balisé le terrain avec des cailloux et confectionné les buts avec des branchages. Les spectateurs étaient fort nombreux. Je pensais aux matchs de foot de l’équipe de « réserve » du petit bourg de Saint-martin l’Ars où je jouais avant de venir en Haïti. Si nous avions une dizaine de spectateurs – en comptant les petits vieux qui tenaient la buvette – c’était bien le bout du monde. En ce lieu, tout le village était présent, ils étaient bien près de trois cents personnes ; un événement pour ce village. Avec autant de supporteurs, l’équipe improvisée remporta le match. Mais le résultat resta longtemps incertain car nous nous défendions bien. Chaque but, de part ou d’autre, faisait la joie d’un public enthousiaste qui en profitait pour chanter et danser.

         La semaine suivante fut marquée par la grande expédition vers Domond. J’en confiais la responsabilité à Gabriel. Je restais à Bois Boni pour en prendre la garde et m’occuper des élevages pendant ces trois jours d’absence. Les routiers étaient aussi du voyage. J’étais seul à Bois Boni avec la famille de Gabriel, tout le monde ne pouvant pas faire le voyage.

         C’était l’occasion de me reposer et de reprendre en main les différents dossiers que j’avais laissés en plan au Bureau me consacrant entièrement à l’organisation et au fonctionnement de ce camp. Nous avions un très gros projet en cours avec la Communauté européenne et cela m’avait permis d’arriver à insérer un projet d’un nouveau forage sur Bois Boni. J’y voyais ainsi une possibilité de solutionner ce problème de l’eau même si cela se réaliserait certainement après mon départ.

         Après ces trois jours, je retrouvais les pionniers enthousiastes de leur voyage et de leur séjour au cœur du pays. Ils me racontèrent avec leur œil neuf la réalité du pays et de ces habitants telle qu’ils l’avaient observée et la richesse de leurs rencontres avec les scouts des groupes locaux.

         Dans les jours qui suivirent, le chantier se terminait et le séjour de notre groupe de scouts belges également. Je sentais cette tristesse de fin de séjour envahir aussi bien nos invités que nous-mêmes. Dany m’en fit part et il souhaitait que nous ayons un moment sympathique et convivial ensemble avant de nous quitter. Je leur suggérais de se rendre sur une des belles plages sur la côte plus au nord. La situation étant calme personne n’y verrait d’inconvénient. Le choix se porta sur Moulin sur mer situé à 77 km au Nord de Port-au-Prince près de Montrouis. C’est un ancien moulin d’une plantation de canne à sucre du XVIIIe siècle transformée en musée. Une petite pagode faisait une avancée sur la mer permettant de plonger au milieu des coraux.

         La journée fut mémorable, nous étions les seuls touristes et le personnel de cette petite station balnéaire était enchanté et surpris par le débordement de vie et d’activité de ce groupe. Le restaurant et le bar apprécièrent ces convives – bons vivants – qui raffolèrent des belles langoustes fraîchement pêchées.

         Une petite cérémonie la veille du départ fut organisée. Les responsables du groupe offrirent une mobylette à Gabriel pour lui faciliter ses déplacements à Port-au-Prince. Chacun avait préparé un petit discours plein d’émotion. Les responsables promirent de revenir un jour….. J’étais quitte de faire le mien. Je soulignais l’aspect pédagogique de leur projet qui avait demandé deux ans de préparation, une véritable entreprise :

« Partir en Haïti, c’était pour vous au départ un pari, un pari fou, un rêve. C’est sur quelques lettres d’échanges grâce à Jean-Luc que votre entreprise s’est bâtie. Une entreprise de pionniers, une entreprise qui vous a demandé près de deux années de préparation, alors que tout pouvait être remis en cause par quelques mots, par un simple coup de téléphone ! Mais vous avez réussi. Malgré la peur de vos parents, des cris alarmants de ceux qui ne voient d’Haïti que le feu et le sang. Vous avez su rencontrer l’autre malgré les différences, les problèmes. Même si la place de l’autre c’était peu au départ et plus encombrant vers la fin.

Vous avez partagé le pain, vos rires, votre gaîté, votre amitié, ce que vous êtes.

Vous avez contribué à bâtir à Bois Boni, malgré la chaleur.

Vous avez réussi votre entreprise et surtout prouvé aux scouts d’Haïti que cette grande fraternité mondiale c’était possible… même pour Haïti.

Je vous remets mon foulard de mon unité en France et le livre des Pionniers. »