La seule chose dont on soit certain
en ce qui concerne l’avenir,
c’est qu’il n’est jamais conforme à nos prévisions.
Jean Dutourd

 

 

 

23 –   Saint Louis du Nord

 

         Les yeux fixés sur la partie de la piste éclairée par les phares de la Lada, j’étais concentré. Je cherchais à déceler le moindre obstacle. Nous amorcions la descente de la mauvaise partie de la route de Mirebalais à la Plaine du Cul de Sac. Il n’y avait pas de protection sur cette piste en lacets de la chaîne des montagnes du Trou d’Eau. C’était toujours risqué de faire le déplacement de nuit. La piste était mauvaise à flanc de cette montagne. J’avais en plus l’impression d’entendre deux fois le bruit du moteur. L’un réel, devant, devait nous mener à bon port. L’autre n’était qu’imaginaire tant les deux sacs à l’arrière de la voiture faisaient ce bruit de vrombissement. Les abeilles enfermées dans leurs tronc d’arbres n’avaient pas apprécié d’être dérangées en pleine nuit par les soubresauts de la route.          Arrivés sur le terrain de Bois Boni, nous descendîmes avec précaution les deux sacs. Ils furent placés à proximité des deux ruches installées avant notre départ. Gabriel entrouvrit un côté des deux sacs après un arrêt des bourdonnements qui nous sembla suffisant. Mais les abeilles n’étaient pas calmées et plusieurs nous attaquèrent. Heureusement, il n’y avait pas de spectateurs pour nous voir ainsi déguerpir à toutes jambes à travers les broussailles pour échapper à nos assaillantes.

         – Demain, elles seront plus calmes ! Me rassura Gabriel après m’avoir rejoint sur la terrasse de ma maison où j’avais trouvé refuge. J’avais commencé à soigner mes différentes blessures et égratignures.

         – Oui si Dieu veut ! Je lui répondis en souriant et je lui souhaitais une bonne fin de nuit.

         J’allais prendre une douche pour me débarrasser de la poussière et de la sueur de cette journée. L’eau s’écoulait par gravité directement de la petite citerne installée en hauteur dans un coin de la pièce. J’avais l’avantage, par rapport à mon logement précédent, de maîtriser ma réserve d’eau. Je transportais l’eau dans un « drum » (bidon de 200l) placé à l’arrière de la Lada. Une petite pompe électrique fonctionnant sur la batterie de la voiture me permettait de pomper l’eau de notre réservoir pour ensuite la refouler dans la citerne. Je veillais cependant à ne pas gaspiller de l’eau car cela restait une denrée précieuse. Pour le moment, nous devions toujours acheter l’eau par camion-citerne.

         C’était l’un de mes soucis. J’avais obtenu le déplacement de la foreuse de l’UNICEF pour une journée, après de longues tractations. Un résultat amer avait vite suivi la joie de cette petite victoire. Ils nettoyèrent le conduit du forage grâce à de l’eau sous pression jusqu’à 200 pieds (60m) mais malheureusement il n’y avait plus d’eau dans ce forage. Le puits était resté inactif trop longtemps et les buses PVC placées en profondeur devaient être bouchées. L’autre hypothèse, qui restait également vraisemblable, est que la nappe phréatique avait baissée car nous étions en pleine période de sécheresse et le forage ne devenait plus être assez profond. Je devais absolument trouver une autre solution avant l’arrivée de plus de 1000 scouts cet été.

         Pris dans mes pensées mais rafraîchi, je m’installais dans le hamac sur la terrasse. J’attendais que les petites douleurs liées aux piqûres et aux égratignures se calment pour me permettre de trouver le sommeil. Bien installé, j’appréciais la légère brise. Le hamac était suspendu sous la véranda entre un pilier et le haut de la grille qui me permettait de fermer la petite pièce aménagée sur cette deuxième partie du côté nord de la maison. Le pilier était en PVC de 12 cm de diamètre et rempli de béton. Les extrémités des trois tiges de fers de 8mm noyés dans le béton dépassaient. Elles permettaient de fixer les poutres de la charpente, comme pour le préau de la maison de Gabriel. J’avais encore innové, pour cette construction, en utilisant des parpaings « bloc » qui s’emboîtaient par leur extrémités comme des legos. Cela avait permis d’économiser du ciment pour les joints. Ils provenaient d’une entreprise que j’avais découverte grâce à un coopérant, au fil des rencontres. Nous avions même coulé les piliers de soutien directement dans des carrés prévus spécialement à cette effet dans certains de ces parpaings. Cela avait bien compliqué la tâche du « boss-maçon », mais il restait très intéressé par mes innovations. La dernière de mes trouvailles fut celle des tuiles en fibro-ciment en remplacement des tôles traditionnelles métalliques. Elles permettaient une meilleure ventilation et donc plus de fraîcheur dans la maison.

         Une petite brise venant de la plaine finit de me sécher. Elle apportait un peu de fraîcheur à cette journée suffocante. J’écoutais les bruits de la nuit. Les éclats de voix et de cris d’une cérémonie Vaudou du village de Caradeux me parvenaient assez distinctement. Les tambours menaient la danse et, à leurs rythmes, je supposais que c’était loin d’être fini. Je finis cependant par m’endormir directement dans le hamac.

         Le lendemain matin, je devais me rendre à une réunion technique de la Coopep. La salle n’avait pas de ventilation à cause des nombreuses coupures d’électricité en cette période de grèves à répétition. Le plafond de béton concentrait toute la chaleur, il devait faire plus de 36°c dans la pièce.   Ma chemise était trempée de sueur. Après les échanges techniques sur nos résultats, le président de la coopérative nous informa qu’il n’y aurait pas de ramassage de poulets si les conditions de grève et de manifestations continuaient ainsi. Cela tombait mal car nous étions à 10 jours de la fin optimum de notre production. Je faisais part de mes craintes à Gabriel à mon retour. Il me répondit de me pas m’inquiéter, nous trouverions bien une solution.

         Je partais donc assez tranquille pour un périple qui me mènerait à Gros-Morne, puis à Port de Paix et Saint-Louis du Nord pour finalement arriver à Port-Margot pour participer à l’animation d’un stage de formation. Maxeau qui avait peur des manifestations et des grèves n’avait pas voulu se joindre à l’expédition. Il me confia la responsabilité des sessions de formation qu’ils dirigeaient habituellement. J’appréciais sa confiance. Je profitai d’être seul dans le véhicule pour m’arrêter à Gonaïves pour rendre visite à Rony, Commissaire départemental. Il voulait me confier une presse à parpaing pour la prêter aux Scouts de Gros-Morne. Il se joignit à moi pour ce trajet. La presse fut chargée à l’arrière de la Lada. Cette machine rudimentaire était encombrante et nous ne pouvions pas fermer la porte du coffre. Aussi sur la piste menant à Gros-Morne, nous n’étions plus protégé de la poussière blanche soulevée par les roues de la voiture. Notre arrivée à Gros Morne provoqua un attroupement et un grand éclat de rire des spectateurs voyant deux « blancs » descendre de la voiture ! Après avoir fait le tour des projets, je laissai Tony qui devait rentrer sur Gonaïves et je filai sur Port de Paix.

         Ce tronçon était plus difficile car je dus franchir le     « fleuve » à quatre reprises et franchir trois autres rivières mais cela se passa sans péripétie particulière. À Port de Paix, je rencontrai rapidement le commissaire du district. Il me fit le tour de la ville et m’expliqua que ce qui marchait à Port de Paix : c’était la contrebande (cela n’a pas changé depuis des siècles). Il prit plaisir à me montrer tous les produits américains venant de Miami, en vente libre dans les petites échoppes.

         Je ne tardais pas à le quitter pour rejoindre Saint-Louis du Nord. Ce bourg faisait fait face à l’Ile de la tortue qui restait légendaire même si elle n’était plus ce qu’elle avait dû être au temps des flibustiers. Il paraissait qu’elle était à l’image du reste du pays : érodée. J’espérais pouvoir y faire un saut l’un de ces jours, mais j’avais pour le moment d’autres impératifs.

         Elmise, la responsable du disctrict avait organisé une réunion de travail sur le projet de centre social polyvalent où des compagnons Scouts de France devaient venir démarrer le chantier en juillet. Ce district scout était bien organisé et les frères de Ecoles Chrétiennes qui tenaient l’école principale du bourg soutenaient bien le projet. Les derniers détails de l’organisation du séjour des compagnons furent donc vite réglés. Ils me demandèrent également si je pourrais transporter des stagiaires avec moi pour le stage où je me rendais le lendemain car il n’y avait peu de transport entre Saint Louis du Nord et Port Margot. J’acceptais, mais j’oubliais de demander le nombre ! …. Aussi le lendemain matin, ma surprise fut de voir arriver neuf candidats au covoiturage dans la Lada.

         J’essayais de ne pas les décevoir. J’entrepris d’abord de placer leurs sacs sur le fixe au toit. J’arrimais solidement les bagages qu’ils me confiaient avec de la corde. Vint ensuite le moment crucial du chargement des passagers dans la voiture. Je suggérais aux deux plus sveltes de monter devant, puis à quatre autres de se tasser derrière. Il restait aux trois derniers passagers de prendre position dans le coffre dont la porte resterait ouverte. Mais malgré leur bonne volonté à chercher toutes les positions pour s’installer à trois, cela n’était pas possible. Finalement Elmise prit la décision d’attendre le prochain camion qui passerait pour essayer de nous rejoindre le plus tôt possible.   Je n’étais pas au bout de mes peines car la piste était difficile et la voiture : moins manoeuvrable. Elle chauffait plus que d’habitude et je multipliais les arrêts aux sommets des mornes qui jalonnaient cette côte escarpée de l’île. Le moteur pouvait refroidir au grand plaisir des passagers qui profitaient des arrêts pour se « déplier ». Je prenais également des photos du paysage très découpé de cette côte, bordant l’océan Atlantique et qui était magnifique. Les difficultés de communication permettaient de le préserver d’un déboisement important. En tout cas, je voulais prouver par une photo, que je faisais bien ce trajet dans la Lada avec huit passagers ! D’autres occasions de pause se présentèrent à chaque fois que je devais traverser une rivière. La Lada calait généralement en fin de parcours et nous la laissions s’égoutter un moment avant de repartir.

         À Port-Margot, je retrouvais avec plaisir l’équipe départementale des Scouts du département du Nord. Ils animaient le stage et je me joignais à eux avec la lourde charge de remplacer Maxeau. Les stagiaires finirent d’arriver et Nicolas procéda à l’ouverture du stage. Il eut un doute sur l’âge d’un stagiaire car il était vraiment de petite taille. Il me fit part de ce doute en me précisant que la formation n’était ouverte qu’aux responsables de plus 18 ans. Je lui glissai à l’oreille que cela devait être un « cousin de Maxeau » et que cela devait être normal. Il éclata de rire et la plaisanterie fut un sujet de blagues entre nous pendant toute la durée du stage. J’avais fait venir un responsable de la section du Ministère de l’Agriculture du Cap Haïtien pour aborder le sujet du reboisement. Les stagiaires furent très assidus aux propos de cette Agronome aussi je proposais que la veillée reprenne ce thème et que nous organisions un concours entre les équipes de stagiaires.

         Le résultat fut à la hauteur de mes espérances et le concours fut remporté par une équipe de cheftaines qui avaient imaginé un chant sur le thème de la protection de l’arbre, qu’elles dansèrent au rythme du tambour…avec autour du corps différents branchages… à croire que le vent soufflait en tempête dans cette ronde d’arbres improvisés. .. À regretter de ne pas avoir ce soir-là une caméra pour filmer la scène !

         J’animais plusieurs temps de formation. Je n’avais pas de problème pour me faire comprendre en créole. Pour être sûr d’être bien compris, j’observais un stagiaire un peu dur de la feuille. Quand je le voyais tendre l’oreille, je comprenais que mon créole n’était pas très clair, aussi je me reprenais. Je gardais un excellent souvenir de ce stage en particulier, comme à chaque fois, des veillées agrémentées par des chants et des danses au accompagnés au rythme des tambours.

         Je ramenais les membres de l’équipe départementale au Cap-Haïtien. Nous trouvions la ville du Cap en grève. Il y avait même quelques manifestations mais sporadiques. Nicolas me demanda d’être prudent et me déconseilla de rentrer tout de suite sur Port–au-Prince. Il m’offrit l’hospitalité. La situation se compliqua le lendemain. J’en profitai pour aller rendre visite à des Volontaires du Progrès qui me proposèrent de passer la journée à Labadie. Ce petit port de pêcheurs était superbe et uniquement accessible par bateau. Cela limitait les touristes bien qu’ils n’étaient actuellement peu nombreux. Sur la piste qui nous rapprochait de la côte nous pouvions apercevoir                 l’aménagement d’une belle plage artificielle et la construction d’un grand mur qui l’isolerait définitivement de l’arrière pays. Elle était destinée à recevoir pour la journée des participants de croisières débarquées de leurs ferries pour une journée d’exotisme sur la côte nord d’Haïti.

         Le soir après discussion avec Nicolas, je décidai quand même de tenter ma chance de rentrer sur Port-au-Prince. Je devais aider Gabriel pour la vente des poulets. Il me laissa faire en me disant pourtant qu’aucun bus ne ferait le trajet à cause des nombreux barrages. J’achetais quelques bouteilles de rhum pour faciliter les négociations quand cela serait nécessaire.

         Je quittais le Cap à 4h30 du matin ce qui m’évita tous les barrages de la sortie du Cap jusqu’à Limbe et je fus tranquille lors du franchissement de la montagne. Malheureusement, arrivé au niveau d’Ennery, les choses se compliquèrent. Des barrages jalonnaient la route. Je fis demi-tour et j’allais chercher un responsable scout à Ennery. Il me suivit à vélo et me permit de passer ces premiers barrages. Je le remerciai et poursuivait ma route. J’en trouvais d’autres à étapes régulières avant d’atteindre Gonaïves. Je prenais à chaque fois beaucoup de temps à discuter. Une bouteille de rhum m’aidait à les convaincre, mais mon stock s’épuisa vite. Le franchissement des barrages autour de Gonaïves se fit sans trop de problème. Je demandais à un scout d’aller chercher des responsables et ceux-ci se firent un plaisir de m’aider à franchir tous les barrages jusqu’au début de la Savane Désolée.

         Quelques kilomètres de répit dans cette zone désertique peu hospitalière et je retrouvais de nouveaux barrages à chaque zone relativement habitée que traversait la route nationale. Je finis par faire la distinction entre les différents barrages : ceux qui étaient réellement politiques -et qui voulaient arrêter tout le trafic pour faire pression sur le gouvernement dans le cadre de ces jours de grève nationale – et ceux qui étaient plus pour rançonner les voyageurs. Pour les seconds, la négociation n’était généralement pas très longue et je finissais par leur donner un « petit kob » dont ils allaient certainement utiliser pour acheter du mauvais rhum et pour s’enivrer, rendant le franchissement de ces barrages de plus en plus dangereux pour les aventuriers suivants.   Pour la première catégorie, je devais m’armer de patience et attendre. Le fait que ce « blanc » conduise un véhicule portant l’emblème des Scouts d’Haïti les intriguait et commençait alors une longue discussion. L’action des scouts dans le pays était très bien perçue et ils me laissaient généralement passer devant l’incompréhension des autres véhicules immobilisés.

         Certains en profitèrent pour me demander une « roue libre » leur permettant de se rapprocher davantage de leur lieu de destination. En attendant à l’un des barrages, j’écoutais les conversations des manifestants du lieu qui cherchaient toujours à se mettre d’accord sur la stratégie à suivre. C’est ainsi que je découvris avec plaisir qu’ils avaient décidé de laisser passer : la Croix-Rouge, la presse et les scouts ! Je mis presque la journée pour faire moins de cent kilomètres et la tension commençait à monter à chaque halte forcée.

         L’un de mes passagers, propriétaire d’un tap-tap immobilisé à l’un des barrages et faisant partie des              « nouveaux riches », me conseilla de m’arrêter à Saint-Marc. Il me proposa l’hospitalité pour le reste de la journée. Il s’était fait construire une très belle villa dans un faubourg de la ville. Il possédait plusieurs tap-taps et des camions.    Effectivement à Saint-Marc, cela commençait à chauffer fort. Il connaissait du monde et on nous laissa passer sans difficulté. Je me reposais le reste de l’après-midi et de la soirée. Je repartis vers une heure du matin. Je pus ainsi franchir tous les barrages. Les « rançonneurs » avaient désertés ou ils étaient étendus sur le bord de la route pris par le sommeil ou cuvant l’alcool. Je dus cependant maintes fois descendre de la Lada pour pousser des pneus encore calcinés, des tronc d’arbres ou autres obstacles. J’arrivais finalement à Port au Prince vers 4 heures du matin.

         Le lendemain, c’était le deuxième jour de grève générale. Elle avait été décrétée pour deux jours par la Centrale autonome des travailleurs haïtiens (CATH) en accord avec la coordination des 57 partis et organisations. Elle paralysait le commerce, l’administration publique, les écoles, les universités. Tous restaient fermés malgré la publication du chef de la police de Port-au-Prince, invitant la population à « vaquer à ses activités ». Radio-soleil annonçait que, dès 6 heures, les forces armées d’Haïti occupaient les rues de la capitale et les locaux de la CATH où les leaders syndicaux venaient d’être arrêtés. Elle rapportait également, que dans un communiqué, les « partis politiques du centre démocratique » marquaient leur volonté d’unification face au CNG dirigé par le général Henri Namphy. Les signataires se déclaraient en outre préoccupés par le décret du 22 juin qui «…assignait au CEP (Conseil électoral provisoire) un rôle secondaire et dérisoire, incompatible, selon avec la Constitution qui doit confier l’organisation des prochaines élections à un organisme indépendant du gouvernement ».

         Gabriel me demanda d’aller absolument acheter de la nourriture pour les poulets. À ma surprise, le fournisseur était ouvert. Filiale d’une multinationale américaine, il était certainement peu sensible aux problèmes du pays. Par contre la coopérative des éleveurs de poulets (Coopep) était fermée et personne ne pouvait donc venir chercher notre production. Nous devions trouver une solution pour l’écouler car sinon nous perdrions de l’argent. Gabriel suggéra d’aller en proposer aux marchandes de Pétion-Ville. Celles-ci furent intéressées et elles trouvèrent le moyen de descendre avec un taxi pick-up pour faire un gros achat. Le chauffeur – qui avait probablement mal négocié sa course était en colère – vu l’état de la piste et l’importance du chargement –. Il se fâcha avec les marchandes en leur disant qu’il ne reviendrait plus. Nous n’avions écoulé qu’une partie de la production. Aussi le jour suivant, je montais avec Gabriel directement pour chercher les marchandes avec la Lada. Trois acceptèrent de descendre. Leurs grands paniers furent installés sur le toit et nous prîmes la route des Frères pour redescendre sur Bois Boni. Les marchandes appréciaient la qualité de nos poulets et elles en achetèrent cette fois-ci :147 !

–        « Bon « blanc » ! Il faut nous remonter à Piéton maintenant ! » me dirent-elles en finissant de payer Gabriel en sortant des billets de différents coins de leurs vêtements ou de leur anatomie ! – Que je n’oserais citer ici -.

Je fus pris d’une panique contenue en voyant la quantité de poulets achetés au regard de la taille du véhicule. Mais j’avais appris à ne pas m’affoler et rester serein (tout au moins en apparence !). Avec l’aide de Gabriel, nous réinstallions les paniers « bien garnis » sur la galerie puis les marchandes s’installèrent à l’arrière, sièges rabattus et nous leur passions un maximum de poulets. Elles en profitèrent pour en placer quelques uns à l’avant. Je me demandais comment je ferais pour conduire ! Une fois la Lada bien chargée, il restait encore une quarantaine de poulets à transporter. J’étais un peu déconcerté.

         – Ne t’inquiète pas ! Me dit Gabriel.

         Je le vis allais chercher de la ficelle et il commença à suspendre les poulets comme des guirlandes tout autour de la voiture, au niveau de la galerie. Je courus alors jusqu’à ma maison prendre mon appareil photo. Cette scène devait être immortalisée, sinon personne ne me croirait à mon retour en France quand je raconterai cette anecdote. Le véhicule ainsi chargé, mes difficultés n’étaient pas terminées, je devais arriver à le conduire. J’eus du mal à m’installer à la place du chauffeur, confiant à Gabriel le maximum de poulets pour arriver à tenir le volant et essayer de passer les vitesses. La Lada eut de la difficulté à monter la route des Frères, j’allais tout doucement. Notre arrivée au marché de Pétion-ville ne surprit pas grand monde. Pas même une remarque sur notre tenue complètement souillée de fientes de poulets et je ne parlerais pas de l’état de la voiture.

         Les marchandes étaient enchantées car il n’y a avait pas de casse et nous demandèrent de revenir demain pour finir d’écouler notre production. Je n’étais pas enchanté par l’idée. Mais nous étions déjà dans la m… Alors une fois de plus ! …

         Avec cette grève qui s’éternisait, il y eut une panique à Port-au-Prince au niveau de la gazoline et le soir il y en avait plus. À part mon nouveau transport de poulets, je décidai de ne pas bouger de Bois Boni. La grève dura jusqu’au vendredi soir. Cette situation de fin du mois de juin nous préoccupait. Tout cela à cause des dernières dispositions politiques prises par le CNG vis-à-vis des prochaines élections présidentielles et qui ne respectaient pas la Constitution adoptée massivement par le peuple. Je profitais de ce temps d’accalmie pour finir de travailler sur les cours par correspondance du C.E.F.CA (Centre d’Etudes Français de la Coopération Agricole). J’avais souscrit à ce cours pour me permettre de mieux me réinsérer à mon retour en France. Je continuais également à préparer l’arrivée des groupes de scouts étrangers. Pendant cette période de grève, je ne reçus pas de courrier de mes parents.

         Ce mardi 30 juin 1987, le pays était encore paralysé par la grève générale. La radio annonçait que tout était fermé. La plupart des taxis et autobus restèrent au garage. Plus tard dans la matinée, la radio diffusa l’information que les barricades érigées dans Port-au-Prince par des manifestants – qui avaient également brûlés des pneus – avaient été rasées par la police et l’armée. Des manifestants seraient morts. La ville était sillonnée en permanence par la police et l’armée.

         Mercredi, la radio annonça une courte trêve, décidée par le comité de grève afin de permettre à la population de se réapprovisionner. Cela devait être dur pour la population qui vivait au jour au jour pour leur achat de nourriture. Je décidai cependant d’aller à Port-au-Prince pour avoir des nouvelles dans le cadre de la préparation du camp national et de l’accueil des compagnons Scouts de France – jeunes de 18 à 20 ans de Mery-s/Oise et de Strasbourg.

         Les mauvaises nouvelles tombèrent les unes après les autres dans la journée. Maxeau m’annonça d’entrée de jeu que le Camp national était annulé à cause des évènements politiques. Le responsable des Scouts de Martinique lui avait également annoncé qu’il annulait leur séjour. Pour en rajouter devant mon air abattu, il me dit que les scouts français avaient appelé et qu’ils avaient pris rendez-vous par téléphone en début d’après-midi au Bureau de Gérard-Marie.

         – OK , j’y serai. Lui répondis-je.

         Denisa m’apporta une enveloppe non timbrée qui avait certainement passé entre les mains de plusieurs personnes vue son état de propreté. Sur celle-ci mon nom     (Agronome Bernard) était inscrit au stylo bille ainsi que l’adresse du bureau des Scouts d’Haïti. Je l’ouvris et je lus la feuille signée par le Commissaire de District d’Anse d’Hainault. Denisa m’observait du coin de l’œil. Il me vit sourire.

         – Quelque chose de grave ? me demanda–t-il d’un œil inquiet.

         Je le soupçonnai d’en savoir autant que moi par les messages oraux transmis par les porteurs de ce courrier qui avait dû prendre – de main en main – beaucoup d’importance.

         – Non, une histoire cochonne ! Lui répondis-je

Il se mit à rire sans trop comprendre pourquoi je semblais prendre ça à la légère.

         – Tu connais celui qui te l’as remis ? Lui demandai-je.

         – Oui, me répondit-il.

J’eus droit à un descriptif détaillé des relations entre les différents facteurs qui avaient permis l’arrivée de ce message.

         – Bon, tu pourras leur confier ma réponse et peut-être un petit paquet.

         – Bien sûr ! Me répondit-il.

         Je vis son œil s’animer avec fierté sur cette mission que j’allais lui confier et qu’il lui donnerait certainement de l’importance si je savais y ajouter quelques explications par oral – qui seraient déformées en importance – par les différents messagers.

         Je devais rapidement retrouver Vincent pour lui en parler. Je n’avais de toute façon pas le moral pour rester plus longtemps au Bureau. Je devais de plus prévenir tous les Volontaires du Progrès. En effet, ils avaient tous accepté de m’aider à animer des ateliers- suivant leurs compétences- pendant ce Camp National.

         – Je file au Bureau des VP, prévenir les volontaires qui devaient m’aider, que le camp est annulé.

         – Oui, me répondit Maxeau, très absorbé dans son     travail.

         En traversant la ville, il y avait un semblant de reprise d’activité, mais les militaires étaient partout. J’évitais de passer dans le secteur du palais national.

         Par chance au bureau des VP, il y avait pas mal de monde. Je pus leur donner l’information en m’excusant de cette situation.

         – Ce n’est pas grave – me dit l’un d’eux – c’est la vie ici ! Mais quand même, ajouta-t-il, je vais regretter ! Car j’ai fini par les trouver bien sympas tes petits scouts. J’avoue que tu m’as fait changé de regard sur le scoutisme !

J’appréciai – sans trop le faire paraître – cette remarque.

         – Avez-vous vu Vincent ?

         – Oui, il est déjà sorti prendre un pot au Bar des Terrasses.

         – Bon j’y vais aussi, les émotions m’ont ouvert l’appétit.

         – Tu es à trois mois de ton retour en France, tu ferais mieux de penser à ta reconversion au lieu de te lamenter sur leur sort. Rajouta l’un d’eux en me saluant.

         La conversation avec les volontaires me fit dit bien. Ils n’avaient pas arrêter de me blaguer sur le fait que je prenais mon rôle trop au sérieux. Ils avaient raison et grâce à eux, je reprenais du recul par rapport aux évènements.

         Puis je retrouvai Vincent et je lui lus le courrier reçu en prenant toutes les intonations et les mimiques de circonstance. Il éclata de rire. Cela m’assura qu’il avait compris la même chose que moi.

         – Et nous faisons quoi maintenant ? Dit-il, en s’essuyant les yeux, tellement il avait ri.

         – Je pense que nous devons leur envoyer une réponse et quelques médicaments – suggérais-je – si c’est possible pour éviter que les plaies du cochon s’infectent.

         – Soit ! Me dit-il, nous la faisons tout de suite.

Et c’est ainsi dans la bonne humeur, qu’une réponse très sérieuse fut envoyée au responsable scout auquel je joindrai le petit paquet de flacons. Elle indiquait la manière de soigner les plaies ventrales du cochon noir mais surtout de remonter d’au moins une à deux hauteurs de parpaings, le mur de séparation entre la case du verrat et celles des truies. Nous leur laissions deviner que : de supposées escalades téméraires du verrat ( certainement la nuit) expliquaient les plaies observées sur le verrat.

         Je rejoignais Gérard-Marie à l’heure prévue. Il fut surpris de mon air détendu. À mon avis Maxeau avait dû lui faire part que j’avais mal pris les nouvelles. Il me demanda des nouvelles de Bois Boni. Je ne pus m’empêcher de lui raconter l’anecdote du transport des poulets. Il se mit à rire en imaginant la scène puis d’un air sérieux me suggéra         d’envisager de proposer directement les poulets aux différents restaurants de Piéton-ville la prochaine fois et que sa mère pourrait accepter d’en stocker quelques-uns dans son congélateur si cela pouvait nous aider. J’approuvai son idée et je suggérai même l’acquisition d’un congélateur avec une partie des bénéfices que nous avions faits depuis le début de notre élevage.

         Notre conversation fur interrompue par la sonnerie du téléphone. Gérard-Marie répondit. Je le vis écouter avec compréhension, les yeux baissés vers son bureau. Il ponctua la conversation par des « je comprends » puis à une question que devait lui poser son interlocuteur, il leva les yeux pour me regarder et il me tendit le combiné. Je saluais mon interlocuteur qui se présenta comme un parent – porte-parole des deux équipes compagnons qui devaient venir en Haïti. Le message fut direct.

         – Je suis désolé, nos enfants ne partiront pas en Haïti, l’ambassadeur de France en Haïti nous a formellement déconseillé ce voyage…

         – Je l’écoutai, pris par la colère contre cet Ambassadeur – qui ne devait certainement rien connaître de la réalité du terrain- mais je me retins en pensant à la responsabilité des Scouts d’Haïti dans l’accueil de ces jeunes.

Je ne dis pas grand-chose, demandant seulement que les équipes ne laissent pas tomber le projet… les scouts du district Saint-Louis du Nord comptaient sur eux… Il faut absolument qu’ils reportent leur venue à l’année suivante…   Il y aura toujours un volontaire pour les accompagner. Je promettais pour terminer que je serais à leur disposition à mon retour en France pour leur présenter la réalité d’Haïti, pas celle véhiculée par les médias et par l’Ambassadeur. C’était mon dernier pied de nez à ce diplomate qui nous gâchait tout, sur le principe de précaution, sans avoir même consulté les Scouts d’Haïti. Je repassai le combiné à Gérard-Marie qui confirma notre désir que les compagnons puissent reporter leur séjour à l’été suivant.

         Il raccrocha le combiné. Il voyait que ce n’était pas la peine de poursuivre la conversation. J’avais les larmes aux yeux de colère et de déception. Il me laissa partir. Je courus à mon véhicule et je m’écroulai sur le volant pour pleurer. Les émotions de la journée m’avaient vaincu. Je repris la route vers Bois Boni sans repasser par le Bureau laissant ainsi le temps de sécher les larmes et de me ressaisir. Je m’étais certainement trop investi pour la réussite de ce camp national et l’accueil de ces groupes d’étrangers, une première pour les Scouts d’Haïti depuis plus dix ans.

         Il me fallait décompresser et reprendre le rythme haïtien. Je repensais aux conseils donnés par les autres volontaires quelques heures plus tôt.

         Je continuerai à me consacrer à réussir la fin de mon séjour tout en prenant ces grandes leçons de vie qui n’étaient que peu de chose à côté de que devaient endurer les Haïtiens au quotidien.