Une tradition, ce n’est jamais
qu’un progrès qui a réussi.

Maurice Druon (Le pouvoir, p.42,
Hachette (Notes et maximes), 1964)

22 –   Les cochons créoles

 

         Le rendez-vous avait été donné à la porcherie expérimentale de la Mission Française de la Coopération près de Fermate sur la route de Kenscoff. C’était le lieu où avait été établi le projet destiné à la multiplication des cochons créoles. En accord avec le gouvernement en place, il avait été placé à un endroit peu accessible à flanc de montagne. La négociation avait été difficile. Les Américains qui voyaient ce projet contrecarrer le leur avaient fait pression auprès du gouvernement provisoire. Le compromis trouvé avait été l’introduction d’une deuxième race de cochons rustiques : le Chinois-gascon, issu du croisement d’une race chinoise et d’une race rustique provenant du sud-ouest de la France.

         Dans le cadre de projet où les V.P. étaient associés, j’avais lié amitié avec Vincent, le volontaire qui avait remplacé le premier Vincent. Il avait fait des études de vétérinaire, mais surtout il était le fils d’un Commissaire Départemental des Scouts de France du Sud-Est de la France. Cela avait facilité le rapprochement. Il était très intéressé par l’implication des groupes de Scouts d’Haïti dans leurs communautés locales et avait promis de tout faire pour obtenir des verrats créoles ou chinois gascons pour les groupes qui en feraient la demande. Cela était possible à chaque fois que l’un des verrats mettait le désordre dans le schéma de multiplication Le responsable du projet avait accepté de les donner aux Scouts d’Haïti dans la mesure où le lieu de son affectation était clairement identifié et ne gênait pas le projet dans son ensemble.

         Après avoir traversé Pétion-ville, je prenais la route étroite et sinueuse qui montait vers Kenscoff. Je devais faire attention à tout véhicule pouvant débouler à chaque tournant et qui serait toujours difficile de croiser. Je comptais sur la qualité de mes réflexes et des freins car les situations étaient parfois surprenantes.

         Le souvenir de notre dernier transport d’un cochon créole à l’arrière – sièges rabattus- de la Lada me fit sourire. Je ne pouvais pas oublier la tête de l’Haïtien complètement effrayé au volant de son véhicule 4×4. J’en riais encore, même si sur le moment nous avions bien évité une catastrophe. Au volant de la Lada, mais dans une position très inconfortable, je l’avais effectivement évité de justesse et il était lui-même presque tombé dans le ravin, sauvé in extremis par sa 4X4 qui avait bien accroché le bord de la route. Sa frayeur, visible sur son visage, avait été très grande : il avait vu apparaître notre véhicule au détour d’un tournant et, à la place du conducteur, un gros cochon noir dont la tête sortait à moitié par la portière et qui semblait le défier !

         Le verrat avait effectivement posé tout l’avant de son corps sur mes épaules et il m’avait poussé vers la droite m’obligeant à conduire d’une façon un peu acrobatique dans cette pleine descente sinueuse. Son action avait été soudaine, je ne l’avais pas vu bondir sur moi dans le rétroviseur ! J’avais fini par m’arrêter. Vincent lui avait administré une nouvelle dose de tranquillisant et nous avions remis le verrat à sa place à l’arrière du véhicule. Le voyage jusqu’à la région de Mirebalais s’était heureusement bien terminé. Le verrat était resté un peu groggy. Il faisait triste mine sur la photo de famille où il posait avec tous les scouts de ce groupe local.

         C’était la troisième fois que Vincent m’avait contacté. Cette fois-ci, je lui proposais d’emmener le verrat à Anse d’Hainaut s’il était capable de supporter la journée de voiture. Vincent me rassura sur le fait que c’était un verrat créole très vigoureux et que je devais donc éviter de prendre la Lada pour un tel voyage ! J’avais compris le message et je donnais mon accord. Nous aurions également à traverser les rivières et je ne voulais pas que l’on se trouve en difficulté avec ce genre de passager à bord. J’avais donc échangé la veille mon véhicule contre le pick-up Toyota de Gérard-Marie qui n’hésitait pas à me rendre ce genre de service.

         J’arrivais à la porcherie à l’aube naissante. Vincent m’attendait avec tout son matériel. Une fois le verrat chargé dans le pick-up et piqué, nous prenions la précaution de le recouvrir de sacs de jute que nous pourrions mouiller en cours de route pour lui limiter les ardeurs des rayons de soleil – même s’il était naturellement bien bronzé – et également les curiosités des personnes qui s’approcheraient du véhicule. La journée s’annonçait belle et j’étais content de réaliser ce nouveau périple avec Vincent. J’entamais la conversation en commençant la descente sur Port-au-Prince. Vincent m’avait déjà évoqué le travail de rédaction sur son rapport. Je lui posai donc la question :

         – Alors ! Où en es-tu dans tes recherches ?

         – C’est un peu fou ! Imagine qu’il y avait plus d’un million de porcs avant la peste porcine africaine en 1978. Je suis tombé sur un rapport récupéré par mon prédécesseur. Il a été fait par l’Institut Interaméricain de coopération agricole et recommandait pour Haïti l’éradication complète du cheptel. Cela a été fait entre 1978 et 1982. Quand on sait l’importance du cochon pour le paysan d’ici, le porc créole étant l’un des élevages les plus productifs !

         – Et cela a été réalisé partout !

         – C’est sûr ! Avec la complicité des tontons macoutes. Toutes les régions ont été déclarées « atteintes à cent pour cent », alors que seulement une demi-douzaine de bêtes avait été testée. Mais les Américains y voyaient deux intérêts : se protéger contre des importations clandestines de viande et installer un nouveau système d’élevage qui les arrangerait. Cela a été un véritable massacre car il y en avait partout et la caractéristique de cet élevage, c’était son extrême dissémination géographique aussi bien dans les vallées que dans les montagnes. Chaque petit propriétaire paysan en avait au moins un. Il était assez difficile de mettre en évidence les circuits d’échange de la viande de porc, mais le commerce devait se faire certainement jusque dans les plus petites localités du pays. C’est ce qui a dû effrayer les Américains qui ont mis en place en Haïti, en accord avec le pouvoir : le PEPPADEP .

         – C’est vrai qu’il échappait à tout monopole de commercialisation et résistait mieux que les autres à la spéculation. Mais c’est quoi le PEPPA … comme tu dis ?

         – Cela veut dire Projet d’Eradication de la Peste Porcine Africaine et le développement de l’Elevage Porcin en Haïti. L’objectif déclaré dans les documents officiels était d’éliminer la peste porcine africaine en HaÏti et de pouvoir ainsi développer une industrie porcine au service des petits fermiers du pays.

         – Et qu’est-ce qu’ils entendaient par « industrie porcine » ?

         – Ce qu’en j’ai lu, cela passait par : l’amélioration génétique, la construction de porcheries permanentes, le développement d’une industrie d’aliments pour porc et une usine de transformation de produits de porcs. En résumé : Est-ce que c’est le paysan qui devait s’adapter au porc ou le porc au paysan ?

         – Maintenant que tu me le dis, je me souviens effectivement d’avoir vu une affiche sur un mur à Anse d’Hainaut, qui représentait un avion larguant des beaux cochons blancs et grassouillets en parachute sur une île ayant la forme d’Haïti avec des gens noirs levant les bras en l’air comme heureux de les recevoir ! Le slogan inscrit était, si je m’en souviens bien: « Lè fini, ya mennen bèl kochon nèf pou tout moun ki vle fè elvaj… » (Lorsque ce sera fini, on apportera de beaux porcs tout neufs pour tous ceux qui veulent faire de l’élevage). Ainsi, est-ce que c’était çà la vision des américains de reconstituer un élevage porcin par l’importation d’une autre race ? N’est-il pas utopiste dans les conditions économiques actuelles du pays ?

         – Les Américains ont effectivement proposé qu’Haïti importe des cochons nord-américains. Sauf qu’évidemment ces porcs-là n’avaient pas l’habitude du milieu tropical, et, surtout des conditions de nourriture locale comme la mangue et l’avocat… Ils avaient besoin de tourteaux de soja et de son… qu’il fallait importer également des USA. En tout cas l’abattage systématique de tous les porcs créoles du pays a été un véritable désastre. D’après la Banque Mondiale, dans un rapport de 1982, la dépendance alimentaire de la nation haïtienne vis-à-vis de l’étranger n’a cessé d’augmenter, les importations d’aliments se chiffraient à plus de 50 millions de $ en 1980 contre trois fois moins 6 ans auparavant.

         – Et effectivement le gouvernement Duvalier s’en est mis plein dans les poches, au passage, d’après ce que l’on m’a raconté. Le paysan n’a rien a eu !

         – Tu as raison, j’ai lu dans le rapport que cet élevage était le fait du petit producteur pour l’essentiel, rien à voir aux élevages communautaires que veulent mettre en place les Américains. Et ceci pour trois raisons: La première, c’est qu’il ne nécessitait qu’un faible investissement en capital. Il n’y avait pas besoin de porcherie et le prix d’achat du porcelet était faible, bien adapté à une société rurale peu monétarisée à cause de la productivité médiocre de ses cultures. La deuxième : c’est que l’alimentation et les soins apportés au porc étaient complémentaires des besoins humains au sein de l’économie agricole. En effet, le porc créole était un bon valorisateur des déchets de certaines cultures, un vrai nettoyeur. Il était en plus comme l’Haïtien, mangeant beaucoup quand il y avait de la nourriture abondante et faisant disette quand celle-ci se faisait rare…

         – En fait, si je comprends, le porc créole était en étroite symbiose avec les agro systèmes haïtiens, résultat d’une sélection naturelle de plusieurs siècles !

         – Oui, c’est bien dit, mais laisse moi finir : La troisième raison c’est qu’il servait de caisse d’épargne. Ce qui avait de l’importance dans l’économie traditionnelle. C’était leur seul capital. Sinon c’est la propriété foncière qui trinquait, celle-ci étant déjà l’objet de spéculations puissantes. Cet élevage représentait un revenu des plus importants pour le paysan car le porc adulte se vendait 200 à 300$, d’après le rapport de la Banque Mondiale en 1982 alors que le revenu moyen annuel par habitant du milieu rural est de 60$. Aussi la caractéristique fondamentale de l’élevage traditionnelle du « cochon créole » était l’autonomie qu’il assurait au paysan.

         – Nous pourrions donc qualifier « d’extraverti » l’implantation de races américaines améliorées en milieu rural, c’est-à-dire qu’un grand nombre de composants d’un tel élevage échappe totalement au contrôle du paysan. C’est en encore un retour d’investissement pour les Américains, pour leur agro-business car non seulement ils n’auront plus rien à craindre de la peste porcine – car ce seront des beaux cochons – mais surtout : c’est obliger les paysans à acheter la nourriture, les médicaments….comme pour les élevages de poulets industriels. Et je vois bien à la COOPEP, les élevages appartiennent tous à la bourgeoisie qui est la seule à pouvoir investir.

         – Tu as tout compris ! D’où le projet de la coopération française qui passe par la préservation absolue du modèle d’élevage dans le milieu rural haïtien tout en cherchant sa valorisation. C’est aussi par la préservation de la race locale du « cochon-planche », non seulement comme souche génétique, mais comme base obligatoire de toute repopulation, quitte à expérimenter son croisement avec d’autres races compatibles…

         – C’est donc ce que vous avez fait avec la race           « chinois gascon » !

         – Oui, c’est l’arrangement que nous avons trouvé pour convaincre les Américains.

         – Et rien n’a été fait pour leur prouver que leur projet ne tenait pas debout !

         – Non, ce qui aurait pu se faire aurait été effectivement une étude systématique de nature socio-économique des conditions d’élevage, mais est-ce qu’ils nous auraient crus ? Je sais que d’autres études ont été réalisées pour pallier cette éradication. Il s’agissait : soit de travailler sur les techniques de conservation de la viande ou soit sur des productions agricoles excédentaires en certaines saisons et habituellement consommés par le porc (mangues, avocats, arbre à pain…) ou encore le développement d’autres élevages de substitution selon les méthodes appropriées au milieu paysan : poules, lapins. Il y a eu aussi l’idée de la création d’une structure d’épargne populaire et de crédits suffisamment fiables et souples pour inspirer la confiance des paysans.

         – Oui, mais cela demandait plus de temps et de moyens humains et cela n’intéressait pas le gouvernement haïtien qui préférait des financements en dollars. D’ailleurs cela me rappelle une bonne histoire qu’un paysan m’a racontée à Passe Reine. Il a eu effectivement la visite d’un coopérant américain qui lui a proposé un cochon blanc mais il devait d’abord lui construire une porcherie avec un sol en ciment. Il lui a donné cinq dollars pour acheter un sac de ciment et il lui a dit qu’il reviendrait voir la case finie avant de lui apporter le porcelet. Il revint effectivement plusieurs semaines plus tard et il demanda au paysan où était la porcherie. Le paysan, après un moment de silence, finit par lui dire qu’il n’y avait pas de porcherie. « Et qu’est-ce vous avez fait des cinq dollars que je vous avais donnés ? » lui demanda l’américain « Je m’en suis servi pour envoyer mes enfants à l’école ! » lui a répondu le paysan. Sur cette remarque de bon sens, il paraît qu’ils n’ont plus jamais revu le coopérant américain dans le village.

         Nous arrivions en bas de Pétionville. Je pris des raccourcis pour rejoindre directement Carrefour en évitant de traverser le centre de Port-au-Prince. Arrivés à Carrefour, nous dûmes cependant nous mêler au flot de voitures et de tap-taps. Vincent vérifia que le cochon créole était bien endormi. Rassuré sur le sort du passager, il me regarda manœuvrer – comme un chauffeur haïtien expérimenté – le mieux possible dans cette jungle de voitures.

         – Bon, à ton tour, parle-moi de ce projet de porcherie d’Anse d’Hainaut !

         – C’est un projet qui a démarré, il y a maintenant un an et pour lequel j’ai finalement obtenu un accord de financement des Scouts de Belgique. Puis beaucoup de temps s’est passé pour obtenir l’argent, acheter les matériaux, les faire acheminer par bateau jusqu’à Anse d’Hainaut et récemment leur obtenir les premières truies américaines. Quand je leur ai dit que je faisais tout pour leur obtenir un cochon noir, ils étaient enthousiastes. Il est vrai qu’ils sont très bien organisés. Les patrouilles de scouts apportent chaque matin la nourriture collectée dans le village, d’autres assurent les soins en fin de journée. Dans le dernier rapport que m’a adressé le Commissaire de district, les cochons allaient bien. Ils n’étaient pas très gros, mais ils s’étaient pas mal adaptés à la nourriture locale complémentée avec de la nourriture achetée à Port-au-Prince. Je leur ai expliqué que ces cochons avaient besoin d’une alimentation régulière et qu’ils ne pouvaient pas supporter une disette de quelques jours. Je crois qu’ils ont bien compris le message et c’est pourquoi j’ai accepté qu’une grande partie de la nourriture fut prise en compte dans le projet jusqu’à la vente des premiers porcelets.

         Nous roulions à bonne allure, la route était tranquille. Vincent qui s’était un peu assoupi se réveilla au passage du Poste de police de la ville des Cayes.

     – Nous allons mettre combien de temps pour y arriver ?

     – Je ne peux pas te dire exactement, cela est variable !

     – Pourquoi variable ?

     – Parce que cela dépend des incidents que nous pourrions trouver en cours de route.

     – Et quel genre d’incident ?

     – La crevaison par exemple.

     – Tu ne vas me faire croire que c’est une crevaison qui va nous retarder !

     – Une : non tu as raison ! Cela prendra juste un quart d’heure pour changer la roue ! Mais deux peut-être !

     – Explique-toi, je ne comprends pas bien ! finit par dire Vincent qui finissait par en avoir un peu marre de ce jeu de devinettes.

     – La dernière fois que je suis venu à Jérémie, puis à Anse d’Hainaut pour voir l’avancement du projet, j’ai effectivement eu une crevaison avant d’arriver à Jérémie. J’ai donc confié la roue à un « boss caoutchouc » en arrivant puis j’ai continué la piste pour mener mes passagers à un cours de formation qui se déroulait un peu plus loin. Quand je suis passé un peu plus tard dans l’après-midi reprendre ma roue avant de filer sur Anse d’Hainaut, je me suis aperçu qu’il y avait une deuxième roue qui se dégonflait. J’ai eu de la chance et la précaution de ne pas repartir sans roue de secours. Le seul problème a été que le boss a mis près de trois heures à réparer, car il trouvait toujours un nouveau trou ! J’ai donc pris la route très tard. Quand je suis arrivé là-bas, il était fort tard. Je n’ai pas voulu déranger les responsables scouts sur place. J’ai été directement à la porcherie qui par chance venait juste d’être finie. J’ai donc été le premier cochon blanc à y dormir !

         Nous faisions de nombreuses haltes sur la route difficile qui menait à Jérémie pour être sûr de l’état de santé du verrat. Le passage des trois rivières permit de rafraîchir le passager. Après le passage de la deuxième rivière, nous décidions de faire une halte plus prolongée à l’ombre et de pique-niquer avant de terminer le dernier tronçon du voyage.

         – As-tu des nouvelles de celui que nous avions emmené près de Mirebalais ?

         – Oui, un responsable du groupe est passé dernièrement au Bureau et m’a dit qu’il allait bien et qu’il « travaillait bien » ! Je crois qu’il est en train de créoliser tout le cheptel porcin américain des alentours. Il m’a dit qu’il était cependant un peu fatigué. Je l’ai mis en garde en lui disant que ce n’était pas une raison qu’il soit un cochon créole pour le mettre à la disette et que les scouts devaient bien lui apporter de la nourriture chaque jour. Et il devait faire passer le message quand il le « louait » à un paysan pour qu’il s’occupe de ses truies.

         – Tu bien raison ! Et tu en es où de ton projet de porcherie à Bois Boni ?

         – Nous avons presque fini l’aménagement avec Gabriel. Le travail le plus long a été la confection de la clôture et la taille des cactus pour créer des zones d’ombre. Même si nous prévoyons cet élevage en semi-liberté, nous devons finir de construire une petite maternité pour la période où les truies mettront bas. Gérard-Marie a décidé de nous confier ses truies la semaine prochaine si tout va bien. Et je compte toujours sur toi pour bénéficier d’un verrat créole ou chinois-gascon !

         – Je tendrai ma promesse, je pense que cela sera plutôt un chinois-gascon. Mais qu’as-tu prévu quoi pour nourrir tes cochons ?

         – J’ai du maïs, mais j’ai pensé aussi cultiver du manioc, notre problème c’est l’eau car la pompe ne marche pas et j’ai lu que cette culture demandait au minimum 600 à 800 mm d’eau. C’est une culture traditionnelle dans le village en bas de Bois Boni, elle peut donner l’exemple car elle pousse et donne une récolte sur simple défriche dans une grande variétés de sols.

         – Oui mais si l’amidon du manioc est hautement digestible par le porc, une alimentation qui serait uniquement composée de manioc serait gravement poly carencée. Il faut trouver un complément alimentaire protéinique….

         La conversation se poursuivit pendant le reste du trajet et dévia rapidement sur nos souvenirs de cours d’étudiant sur la physiologie et l’alimentation animale ainsi qu’autour des nombreuses anecdotes sur la porcherie expérimentale qui se trouvait à la ferme de l’Institut à Beauvais.

         Nous arrivions finalement à Anse d’Hainaut en fin d’après-midi. Après avoir prévenu le Commissaire de district, nous installions le verrat dans son nouveau domicile. Vincent apprécia la bonne tenue de cette petite porcherie et félicita les responsables scouts qui n’avaient pas manqué de venir assister à l’événement que représentaient notre arrivée et celle de notre passager. Nous étions accueillis en soirée au domicile du Commissaire scout. Le lendemain, nous retournions à la porcherie pour surveiller l’état du verrat qui semblait avoir repris tous ses esprits. Les scouts vinrent en grande délégation nous saluer. Ce qui nous amusa dans cette parade, c’est qu’elle commençait par les plus grands des scouts en parfait uniforme, puis on avait rapidement les scouts ne portant qu’un simple foulard sur leur tee-shirt pour finir par des plus jeunes qui n’avaient pas un vêtement sur eux ! Vincent entama une longue discussion avec eux en leur posant plein de questions sur la tenue de la porcherie. Il m’avait demandé de prendre des notes à côté de lui pour qu’il puisse faire son rapport à la Mission française de Coopération. Il commençait à faire chaud en cette fin de matinée. Vincent s’arrêta brusquement de discourir avec les scouts et me demanda :

         – On peut se baigner par ici ?

         – Oui, un peu plus loin, il y a une plage superbe ! Et en plus nous nous trouvons du côté de la Mer des Antilles.

         – Alors on y va ?

         – Oui, si tu as fini de les abreuver de ton savoir !

         Les scouts nous accompagnèrent jusqu’à la plage, mais aucun ne voulut s’aventurer dans l’eau. C’était bien une idée de blancs ! Par contre ils nous regardèrent faire la course en crawl à leur grand étonnement. J’eus droit à des applaudissements quand je leur fis des démonstrations de nage papillon.

         Au début de l’après-midi, nous étions attendus pour un conseil de district à l’école des Frères permettant de faire le point sur le projet. Vincent était un peu surpris par la succession des discours des différentes autorités présentes qui nous faisaient multiples éloges. Je lui expliquais un peu plus tard en reprenant la route vers Jérémie que le fait que nous acceptions de venir soutenir un projet dans ce bourg très éloigné de Port-au-prince était très flatteur pour eux et qu’ils se sentaient fortement considérés par notre démarche.

         La route de retour aurait dû se passer – comme à l’aller- sans problème, mais cela aurait été sans compter sur les imprévus. En effet nous finîmes par nous trouver dans un bouchon de tap-taps et de camions juste au niveau du passage de la Rivière Glace.

         – La rivière en crue, ce n’est pas croyable ! – Je ne pus m’empêcher de dire – Moi qui croyais que cette rivière se franchissait tout le temps. Viens, nous allons voir ça de plus près ! Suggérais-je à Vincent.

         En remontant le long des véhicules, surtout des tap-taps et des camions sagement arrêtés les uns derrière les autres, nous prenions le temps de discuter avec les chauffeurs qui eux ne semblaient pas très étonnés et prenaient leur mal en patience. Un violent orage s’était abattu sur ce côté du Pic Macaya provoquant une brusque montée des eaux. Nous devions attendre une baisse du courant pour pouvoir passer. L’attente dura jusqu’à la tombée de la nuit pour voir le premier tap-tap tenter de passer le radier. Il le fit avec difficulté, mais il réussit sous les applaudissements des autres chauffeurs. Chacun prit donc son tour pour traverser. Je commençais à être un peu angoissé malgré l’expérience accumulée. Tous les véhicules qui passaient étaient des gros véhicules. J’essayais d’évaluer leur hauteur pour savoir si la Toyota pick-up pourrait également passer. Dans la file, il y avait un autre 4X4. Je me dis que s’il passait, il n’y aurait pas de raison que je ne puisse pas en faire autant. De plus, le temps qu’arrive mon tour, le niveau de la rivière continuerait à baisser. Ce fut le tour de la 4×4, je l’observais à peine car la nuit était maintenant tombée. Je vis ses lumières disparaître dans le flot puis au bout d’un moment réapparaître de l’autre côté. Je ne pouvais donc pas me défiler.

         Vincent ne traduisait pas son angoisse, mais je ne le sentais quand même pas rassuré. Il semblait me faire confiance. Mon tour arriva. Je me positionnai au début du radier. J’enclenchai la première et accélérai à fond en avançant droit dans la rivière avec le même rugissement de moteur que mes prédécesseurs. Les phares disparurent dans le flot et l’eau monta sur le capot avant. La montée d’adrénaline fut courte car je ressortais rapidement sur la berge en face. Je ne m’arrêtais pas, pour ne pas gêner celui qui me suivait et je poursuivis la route ainsi calée entre un camion devant moi – qui n’avait plus qu’un seul phare arrière visible – et le tap-tap qui me suivait avec ses phares mal réglés. La route nous sembla longue et je fus soulagé de retrouver la route nationale aux Cayes où je pus progressivement remonter toute la file. La fin du voyage se fit sans autre embûche et je laissais Vincent à la kay de passage des volontaires, tard dans la nuit.

         Le lendemain, je passais à la libraire de Gérard Marie pour le remercier et lui rendre son véhicule. Il m’annonça qu’il me ferait livrer ses cochons à Bois Boni un soir dans la semaine. Notre surprise, avec Gabriel, fut que le camion se pointa effectivement un soir à la tombée de la nuit et que le chauffeur benna son contenu – sans autre préavis – et repartit aussitôt. J’assistais médusé à la scène de ce débarquement depuis la terrasse de mon logement où je commençais à somnoler dans le hamac profitant de la fraîcheur de la soirée. Gabriel m’appela au secours, les cochons partaient dans tous les sens et nous devions les rattraper. La chasse au cochon dura plusieurs heures. Nous les capturions un par un, pour leur passer ensuite une corde et les conduire dans l’enclos. Pour les reconnaître, et apporter un peu d’humour, j’imaginais de leur donner – à chaque fois que nous en attrapions une (car c’était des truies) – le nom d’un des généraux de la junte au pouvoir. Ainsi la plus féroce reçut le nom de Régala et la plus bête reçut celui de Namphy, ce qui nous amusa bien le reste de la soirée. Gabriel en riait encore quand nous finîmes de les mettre toutes dans l’enclos. Il me demanda comment j’allais appeler le cochon noir que nous allions recevoir.

         – C’est simple, lui répondis-je, nous lui donnerons le nom d’un blanc et je propose celui du chef de la Mission française de la coopération ! Comme ça nous n’avons pas fini de nous amuser !