C’est souvent l’imprévu qui modifie
le plus le comportement d’un être vivant et,
par conséquent, c’est ce qui lui apporte le plus.
On constate un grand paradoxe : c’est ce qui est inconnu,
non prévisible, non planifié qui est le plus constructif.

Daniel Mange (De la vie in silico, p.90, in La Complexité,
vertiges et promesses, Le Pommier/Poche, 2006)

20 –   Cap Haïtien

 

« Port au Prince le 6 octobre 1986,

Chers parents, cher tous,

J’espère que cette lettre vous trouvera en pleine forme. Je la commence sans avoir pris connaissance de votre missive hebdomadaire, mais peut-être je vais la trouver sur mon bureau lundi. La semaine s’est passée sans problème et toujours aussi vite. J’ai partagé mon temps entre la vie du bureau et le terrain de Bois Boni que je pense que vous arrivez à situer maintenant. Je vous avais passé des photos de ce terrain, si vous vous souveniez, c’est là où il y avait l’éolienne. Je vous en enverrai d’autres en noir et blanc car j’en ai pris quelques-unes ces derniers temps. J’ai fait le plan du futur logement du Volontaire à Bois Boni et le devis estimatif de la construction. Si tout va bien, nous devrions commencer les travaux en fin d’année et j’aurais sans doute la chance d’y habiter un peu l’année prochaine. Pour les Haïtiens, ingénieur agronome, cela veut dire à la fois : ingénieur et agronome, aussi c’est normal que je dessine les maisons et que je dirige les travaux ! Comme je me suis bien débrouillé avec les deux premières constructions que nous avons réalisées, cela ne me pose peu de problème.

Ce WE, je n’avais pas de déplacement prévu et j’en ai profité pour me reposer, ce qui était nécessaire après ces temps durs de fin septembre. Je l’ai bien apprécié et j’ai décidé d’en garder au moins un de libre par mois pour décompresser car dès le WE prochain je repars pour de nouveaux déplacements : 9 au 12/10 : Cap Haïtien ; 17 au 19/10 : Port de Paix ; 23 au 27/10 : Anse d’Hainaut –Jérémie.

Il y a d’autres choses d’agréable dans la vie de volontaire : la réouverture de Kdis, le Prisunic des Français à Port-Au-Prince. Il avait été « déchouké » le 7 février. À mon grand plaisir, j’ai pu acheter et déguster du vrai beurre, des fromages et des patés français… C’est bon la France ! Pour les cinéphiles de la famille, j’ai été voir le film « Out of Africa » qui a eu 11 oscars au dernier festival. Un film superbe ! Je vous laisse, très affectueusement.

Bernard »

         J’avais organisé le déplacement au Cap Haïtien avec Maxeau pour un départ le jeudi. Entre temps, j’allais chercher les cinq cents poussins d’un jour que nous avions commandés il y avait trois semaines. L’élevage de poulets de chair à Bois Boni reprenait et cela était indispensable si je voulais continuer à démontrer que la Ferme Ecole pouvait être financièrement autonome. Gabriel avait fait venir sa petite famille, c’est-à-dire : sa femme, son jeune fils et son père. Son petit garçon fut impressionné la première fois qu’il me vit, ce qui fit rire Gabriel qui le trouvait plutôt téméraire et l’avait surnommé : « Ti-macoute » .

       Nous partions effectivement le jeudi, Maxeau était débordé, un peu comme d’habitude, et il donnait des instructions à chacun pour pallier à son absence. J’attendais patiemment. Les attitudes semblaient être maintenant inversées, c’était Maxeau qui était stressé ! J’avais chargé, dans le coffre de la Lada, le « carton magasin » préparé avec chef Mortés ainsi que le projecteur diapo. Le projecteur de film 16mm ne fonctionnait plus. Je m’étais donc rabattu sur le montage diapositif du Bureau Mondial du Scoutisme qui présentait le même sujet. J’avais confectionné moi-même un deuxième montage à partir des diapositives que j’avais prises sur les projets réalisés à travers le pays. Je comptais d’ailleurs bien le compléter en continuant à prendre des photos pendant cette tournée au Cap-Haïtien.

         En route, Maxeau me demanda la question habituelle des Haïtiens : « As-tu déjà été au Cap ? ». Pour lui, comme pour beaucoup d’Haïtiens, c’était toujours une aventure car ils avaient peu l’habitude de voyager dans le pays. Avec ma voiture et un budget pour la faire fonctionner, j’étais un privilégié. Je répondis que oui et que je connaissais même les bons coins. Les autres volontaires du Cap m’avaient invité à passer un week-end et nous étions allés à Coco Beach près de Labadie. Cette station balnéaire des Caraïbes accueillait quatre mille touristes en croisière chaque semaine. Mais le plus intéressant avait été le petit village de pêcheurs accessibles seulement par bateau. L’un des volontaires du Cap avait apporté sa planche et cela nous avait permis de s’y rendre à proximité, projetant même de revenir y passer un week-end prolongé.

        Accident camion_route--Cap-haitien Haiti La route se passa sans difficulté, mais juste avant d’arriver au Cap, un embouteillage s’était formé dans le passage sinueux de la route, bordant la rivière de Limbé. Un bus s’était retourné sur le côté et il coupait entièrement la route. Maxeau me dit que ce n’était pas surprenant, vu la vitesse à laquelle ils roulaient, obligeant les véhicules en sens inverse à laisser la place. La route était ici étroite. Un croisement avait dû mal se passer entre le bus et un autre véhicule. Nous ne voyions pas grand-chose car nous étions l’arrière de ce long bouchon formé par l’accident. Nous descendîmes pour nous rendre compte de la situation et nous dûmes attendre un long moment avant qu’un autre camion arrive dans le sens inverse. Équipé d’un treuil, il arriva à faire glisser le bus sur le côté et laisser ainsi le passage aux véhicules dans un sens.

Notre arrivée au Cap-Haïtien fut tardive. Maxeau m’indiqua le chemin pour nous rendre directement à la maison de Nicolas, le alphabetisation Cap haitien Scouts d HaitiCommissaire Départemental. Celui-ci nous attendait depuis un moment. Maxeau voulut raconter les péripéties du voyage, mais Nicolas nous proposa de le faire plus tard et d’aller tout de suite au Centre St Georges assister à une session d’alphabétisation.        Je comptais effectivement sur cette visite au Cap, pour faire un reportage sur le centre d’alphabétisation St Georges animée par le groupe scout du même nom. Les Scouts d’Haïti étaient partenaires de Mission Alpha dans le cadre de programmes nationaux. Les responsables de ce département avaient participé à un séminaire national de formateur en alphabétisation et avaient permis ainsi l’ouverture de plusieurs centres dont celui-ci. Je pris des photos ; les mères de famille qui suivaient le cours se prêtèrent volontiers au jeu, très fières d’écrire leur nom sur le tableau. Je comptais d’ailleurs en envoyer une ou deux à Abdoulaye du Bureau Mondial du scoutisme qui m’avait déjà

scouts d'Haiti cours d'alphabetisation

chaleureusement remercié pour les premières diapositives reçues.

         Le vendredi matin, nous avions rendez-vous avec le Père Lajoie, aumônier national, pour faire l’audit de gestion de la petite maroquinerie scoute. Je me doutais que nous devrions   y passer du temps car il y avait beaucoup de papier et cela n’était pas bien organisé. Je pris les choses en main et répartis le travail de classement entre mes différents interlocuteurs. Puis je commençais à noter les chiffres de manière chronologique à partir du journal de caisse et je les répartis dans différentes rubriques de charges et de produits. J’essayais enfin d’établir également un compte de bilan, mais je dus poser beaucoup de questions pour obtenir les informations financières souvent essentielles. À la fin de la matinée, j’arrivais à établir le compte de résultat et un premier bilan qui semblait être le plus conforme possible à la réalité. Le verdict était pour moi, sans appel : c’était un déficit. Ils ne comprenaient pas et me demandèrent de bien vérifier. Je le fis avec eux et pour mieux leur faire comprendre, je leur fis la distinction entre charges variables et charges fixes. Finalement, après mes explications détaillées, ils en découvrirent les causes : gaspillage de matières premières et charge fixes trop lourdes. Ils en tirèrent les conclusions et décidèrent de prendre les bonnes mesures pour réduire les coûts s’ils renouvelaient l’opération. L’avance d’argent qu’ils avaient reçue du Canada, par des amis du Père Lajoie, était bien entamée et je lui suggérais de leur écrire pour leur expliquer la situation afin de transformer cette avance comme un prêt sur plusieurs année ou simplement comme subvention pour ce démarrage d’activité artisanale.

         L’après-midi, nous prîmes la Lada pour aller visiter les différents districts scouts à proximité. Quand cela était possible, je présentais les montages diapos. Cela avait toujours du succès. Ils me demandèrent de vite ajouter des diapositives sur les différents projets réalisés dans le département. Je sentais bien que cela créait une émulation de vouloir faire mieux que les autres départements du pays. Nous recensions également les besoins de formation. Nicolas en conclut qu’il était nécessaire d’organiser un cours de formation pendant les vacances scolaires de la Toussaint. Maxeau n’était pas disponible, mais il était prêt à me déléguer à sa place. Je le remerciais pour sa confiance. Il s’était entretenu avec René en septembre avant son départ et ce dernier m’avait remis le « badge de bois » de formateur adjoint, reconnaissant ainsi mes compétences acquises pendant cette première année.

         Le samedi matin, d’autres responsables de l’équipe de Nicolas se joignirent aux visites, trop contents de profiter de la « roue libre » surtout pour visiter des districts habituellement difficiles d’accès. D’ailleurs, nous devions nous rendre à Grison Garde. C’était un petit village de montagne difficilement accessible à cause d’une piste en mauvais état. L’animation était bonne dans la Lada pendant la montée en lacets sur la piste qui menait jusqu’à ce village reculé. Le temps devenait menaçant et cela m’inquiétait, cette petite route de montagne était vraiment étroite et escarpée. Un violent orage éclata à notre arrivée et nous courûmes nous mettre à l’abri.

         Regardant cette masse d’eau tomber, je commençais réellement à angoisser en pensant au trajet du retour. Mes compagnons de route le ressentirent car ils me trouvèrent plutôt distant lors des différentes discussions. Quand ils montèrent dans la Lada, ils me blaguèrent, me trouvant un peu tendu. Mais l’atmosphère changea quand la Lada commença à glisser sur la piste qui était effectivement détrempée et le plus dur s’annonçait : Nous devions descendre la montagne par la petite piste en lacets. Heureusement, je n’avais pas de mal à concentrer toute mon attention, pour éviter une mauvaise manœuvre, tant les passagers étaient calmes, effrayés par l’état de la piste et par le ravin en contrebas. Je connaissais maintenant bien la Lada et ses performances en terrain glissant. Elle était de plus bien chargée, ce qui lui donnait toute son adhérence. La descente se fit dans la plus grande prudence arrachant ça et là quelques cris de frayeurs des passagers quand ils voyaient la Lada glisser dangereusement vers le bas-côté. J’entendais juste les timides « doucement, doucement… » de Maxeau dans mon dos. À mon avis, il devait être blême ou blanc de frayeur !

         Une fois que nous étions arrivés enfin dans la vallée, au pied de la montagne, l’atmosphère se détendit. Chacun allant de son commentaire sur les frayeurs encourues et sur des nombreuses histoires d’accidents plus moins spectaculaires qu’ils avaient vus ou entendus parler. Ils finirent au bout d’un moment par me féliciter pour mon habilité.

         Le dimanche matin, il nous restait la visite du district de Milot et Maxeau voulait en profiter pour me faire visiter la Citadelle. Nous roulions en proximité de ce qu’ils semblaient être une grande ferme, Nicolas m’expliqua que c’était le     « Bois Boni » d’une grande communauté protestante. Il y avait un élevage de lapins. Je demandais à pouvoir y passer à notre retour de manière à acheter un couple de lapins pour permettre de faire des croisements avec ceux des élevages scouts que nous avions démarrés pour éviter ainsi les problèmes de cosanguinité.

         Le responsable du district de Milot nous proposa de nous guider dans notre visite du palais de Sans-souci et de la Citadelle. Cela nous faciliterait les relations avec la population locale toujours très intéressée par les visiteurs, surtout quand il y avait un étranger parmi eux. Du palais du roi Henri Christophe, il ne restait pas grand-chose, chacun pouvait imaginer qu’il avait été somptueux. Nous poursuivions en voiture pendant environ un quart d’heure jusqu’à une aire de stationnement. Une fois la Lada garée, nous recevions beaucoup de propositions pour faire le reste du chemin à cheval, mais nous préférions marcher pour cette dernière partie du chemin. La vue depuis le sentier qui conduisait à la citadelle Henri Christophe était splendide, nous avions la chance d’avoir une belle journée ensoleillée. Le paysage avait été nettoyé par les derniers orages permettant alors d’avoir une grande visibilité. Ernest, le commissaire du district commença à nous expliquer :

         – Ce monument de pierre que représente la citadelle, est bâti sur la cime du Bonnet-à-l’Evêque, au pic de la Ferrière, à 970 m d’altitude. La citadelle domine, tel un navire à la proue de pierre – le bastion avant ayant une hauteur de 45m- la plaine du Nord et la baie du Cap Haïtien. C’est une des forteresses les plus importantes des Caraïbes et peut-être du continent américain. Aujourd’hui elle fait partie du patrimoine mondial de l’Unesco. Par sa monumentalité et par l’esprit de sacrifice qui a conduit à sa réalisation, elle force l’admiration des visiteurs… »

         – Je confirme, répondis-je, pour leur faire plaisir.

         – Elle fut construite par le roi Henri 1er.

         – Le roi Christophe ? demanda Maxeau

         – Oui, c’est ça, repris notre guide, son idée fixe était que Napoléon allait reconquérir l’île ! Sa construction dura de 1804 à 1817 et nécessita la participation de 200 000 hommes, dont 20 000 périrent pendant les travaux. Les murs ont jusqu’à 4m d’épaisseur. La légende veut que la citadelle soit sortie pratiquement indemne des tremblements de terre en raison du sang des esclaves mélangés au mortier. Cette fortification fut dotée de 600 canons d’origine française, anglaise et espagnole. Une partie des 250 000 boulets trouvés sur place a été rassemblée sous forme de pyramides. Les casernes offraient suffisamment d’espace pour accueillir 15 000 hommes et leurs provisions pour un an. L’alimentation en eau était fournie par des fontaines à l’intérieur des murs. Tout cela en pure perte car aucun siège n’y fut tenu et aucun coup de canon n’y fut tiré.

         L’ascension devint plus rude et notre guide s’arrêta de parler parce qu’il était comme nous, un peu essoufflé. Nous arrivions à l’entrée de la citadelle   Dès l’entrée, nous pouvions admirer les canons en fonte avec leur support en acajou.

          – Ils étaient destinés à protéger le fort des Ramiers, site fortifié que vous pouvez observer au sud de la citadelle. Chaque canon pèse deux tonnes. Les canons en fonte de la citadelle sont français et proviennent du parc d’artillerie de l’ancien Cap-Français. Venez, nous allons faire un circuit des différentes batteries et des tours où elles se trouvaient.

Il nous montra la partie de la citadelle qui était en reconstruction, comma par exemple, la réfection du toit du Palais du Gouverneur.

         – Il doit être reconstruit à l’identique. La réfection est effectuée sur place dans l’atelier de terre cuite selon les techniques traditionnelles. Ce travail résulte de la création en 1982 d’un atelier de « charpente-menuiserie-couverture » sous la supervision des Compagnons du Devoir français. À l’entrée du palais du Gouverneur, vous observerez, juste au-dessus du perron, la prison et, à droite et à gauche, les guérites des gardiens.

         – C’est un ingénieur français, La Ferrière, qui en dessina les plans, dit-il en s’adressant à moi. La citadelle tient compte de deux influences : celle de Vauban, dont elle hérite essentiellement du tracé en plan qui permet aux différents bâtiments de se protéger mutuellement, et celle de Montalembert dont elle hérite des principes de fortification verticale et de la concentration de la puissance de feu répartie sur plusieurs étages. Montalembert était spécialisé dans l’art des fortifications, précurseur de la fortification perpendiculaire ou polygonale et du système des forts détachés. Il est surtout connu pour avoir fortifié une île en France en 1779 , île qui résista victorieusement aux attaques anglaises et qui plus communément connue sous un nom, mais je ne m’en souviens plus ?

Par chance, je connaissais bien cette région et je fis immédiatement le lien avec le « Fort Boyard » situé près de l’île d’Aix. Je pus ainsi lui dire la pièce manquante à son discours. Il en fut très flatté et sembla me prendre plus en considération pour la fin de la visite.

         Nous quittions Milot dans l’après-midi, Maxeau était pressé de rentrer. J’insistais cependant de faire une halte pour acheter un couple de lapins à la « grande ferme » pour les faire passer ensuite au centre de formation près de Jacmel. La route de retour se fit par chance sans encombre, mais je rentrais à mon domicile que tardivement car je devais traverser Carrefour dans les deux sens pour déposer Maxeau. En déchargeant la voiture, je fus un peu effrayé de la réaction de Neige à ces deux nouveaux hôtes pour quelques jours sur son terrain de chasse (et des rongeurs en plus !) Mais elle dédaigna les deux cartons « qui remuent de temps en temps » et préféra miauler en me reprochant mon arrivée tardive et réclamant un bol de lait pour compensation. Je remarquais qu’elle avait le nez écorché.

         – Voilà ce qui arrive à force de chahuter avec les copains du quartier ! lui dis-je.

Après quelques petites caresses, elle se mit à ronronner… Tout rentrait dans l’ordre !

         Nous étions au début du mois de novembre. Les élections des membres du Conseil Consultatif, pour établir la nouvelle constitution, avaient été boycottées. Là où les gens votaient, c’était parce qu’il y avait 2 ou 3 petits chefs politiques qui s’affrontaient à travers les élections.

         Port-au-Prince était calme, les « préposés » pour tous les bureaux de vote avaient passé une bonne partie de la journée à jouer aux dominos. Cela donnait une idée de l’affluence ! Finalement, le déplacement à Port de paix fut repoussé. Maxeau craignait qu’il y n’eût quelques remues ménages avec les élections. J’en profitais pour poursuivre la rédaction du rapport d’évaluation qui devait faire le point sur cette première année d’appui aux Scouts d’Haïti.

         En introduction, je précisais qu’il avait été demandé à la fois par René, Maurice et le Conseil national pour identifier les priorités qui s’imposaient pour la période suivante et de permettre ainsi de mieux identifier le rôle et le profil du successeur. La visite en Haïti de Dominique, responsable du service des volontaires des VP, me permit d’améliorer mon travail. En effet, il venait animer une session de réflexion sur la méthode de conduite des opérations de développement. Dominique montra son intérêt également pour les projets scouts. Il avait également la casquette de Vice président du Comité Mondial du Scoutisme, après avoir été Commissaire Général des Scouts de France. J’arrivais à le décider de venir visiter un projet et il choisit le bassin de pisciculture du district d’Ennery car c’était en effet l’exemple de projet qui se transmettait de groupe en groupe. J’avais eu en effet connaissance que d’autres groupes du district avaient démarré des bassins, sur les conseils du groupe de Passereine. Je lui faisais juste remarquer que cela représentait une longue route pour une juste demi-journée

         À la fin de la session, le lendemain, nous partions pour Ennery. Je pensais que cet aller-retour s’effectuerait sans problème mais c’était sans compter avec les imprévues du pays. En arrivant au niveau de Gonaïves, trois camions plein de manifestants qui quittaient la ville de Gonaïves nous croisèrent. Cela était inhabituel et Dominique me demanda des explications. Je ne pouvais rien lui répondre.

         – C’est bizarre, cela n’annonce rien de bon ! Finis-je par dire.

         J’avais un doute sur des problèmes à venir. Je décidais quand même de poursuivre. Nous n’étions plus très loin de notre but. Les scouts du groupe de Passe-Reine furent en effet très honorés de la visite du vice-président du scoutisme mondial, même si cette fonction ne devait pas leur dire grand chose. Ils expliquèrent en détail leur projet à Dominique et indiquèrent aussi qu’ils parrainaient maintenant également des projets similaires pour d’autres groupes du district. Ils me rappelèrent également que je devais ne pas oublier de venir pour effectuer la première pêche. Dominique montra son impatience de ne pas rentrer trop tard sur Port-au-Prince, il voulait terminer un certain nombre de choses avant de reprendre l’avion demain matin.

         Après avoir salué le groupe et tous les habitants qui s’étaient joints à notre visite, nous reprîmes la route sur Gonaïves. À notre arrivée, la ville était étonnamment calme. Mais à quelques kilomètres sur la nationale, nous croisions de nouveau l’un des camions remplis de manifestants qui semblaient encore plus excités. Je commençais à angoisser. Il y avait-il des problèmes sur la route ?

         Quelques kilomètres plus loin, une voiture venant en sens inverse – elles étaient rares – nous fit signe de nous arrêter. Il nous dit que l’on ne pourrait pas traverser le bourg d’Estère car il y avait des affrontements entre les paysans de cette région et les manifestants de Gonaives. Le conflit portait sur la différence de prix du riz entre celui produit à Estère et celui en provenance de la contrebande par Gonaïves. Il nous fit comprendre qu’il était très risqué de vouloir traverser Estère. Il nous conseilla donc de passer par Dessalines, puis par Petite-Rivière-de-l’Artibonite pour pouvoir ensuite rattraper la nationale menant sur Port-au-Prince.

         – C’est l’Iran – l’Irak, nous dit-il pour conclure et nous indiquer ainsi l’importance qu’il accordait à ce conflit au regard de l’actualité internationale.

         Nous avons donc suivi son conseil et fait ce détour supplémentaire qui allongea notre retour de près de deux heures tant la piste était difficile. La nuit nous surprit et Dominique ne parut pas très enchanté de cette rentrée tardive sur Port-au-Prince.