Il faut accepter de planter pour
que d’autres récoltent ailleurs et plus tard.
[Bernard Werber] [+]

Extrait de La Révolution des fourmis

 

18 –   Aménagement de Bois Boni

Juin 1986

         Le ciel s’était brusquement assombri en ce milieu d’après-midi. L’atmosphère dans les rues reflétait une certaine inquiétude, ou peut-être une résignation, comme si la ville pliait le dos aux coups qu’elle allait recevoir !

         La veille, j’avais été imprudent à peu près à la même heure sur la route du retour à la maison. Je ne connaissais pas encore ces pluies orageuses violentes qui transforment les rues en rivières en quelques minutes entraînant tout sur son passage. J’avais eu le malheur de sortir de la voiture et je fus trempé en moins d’une minute, les baskets remplis d’eau. Aussi, je m’étais dépêché de remonter chez moi, à Turgeau, pensant que j’avais la chance d’habiter dans les hauteurs de Port-au-Prince par rapport aux malheureux habitants des bidonvilles du bas de la ville.

         Un souffle d’air violent me sortit de mes pensées. Le premier grondement d’orage éclata d’un seul coup.               J’entendis un long miaulement et je vis Neige sortir par le trou de la cuisinière. Elle semblait effrayée. Tout en miaulant, elle sauta sur la table et se coucha devant le bloc de papier à lettres. L’orage prenait de l’ampleur. Les éclairs illuminaient le corridor qui séparait l’habitation du terrain voisin. La pluie soufflait maintenant par tornades et rafraîchissait peu à peu l’atmosphère. Je repris la rédaction du courrier à mes parents.

« ….J’ai bien reçu vos dernières lettres. C’est un plaisir de les trouver sur mon bureau chez les Scouts d’Haïti car Denisa, le messager, passe relever la boîte postale tous les jours. Nos courriers se croisent, mais je suis content que mes différents facteurs ne soient pas à « poche restante ». Que papa ne s’inquiète pas, la Lada fonctionne toujours bien ! Dans le labo photo que nous avons installé à notre « kay de passage », j’ai tiré quelques photos. Je vous en envoie une. Le tirage de cette photo n’est pas terrible, mais vous l’apprécierez. Je l’ai pris moi-même avec le pied de photo que m’avaient donné les scouts de Poitiers lors de mon départ. Cela se passe devant chez moi, dans ma dodine (fauteuil à bascule). Vous pouvez voir que depuis fin janvier, j’ai abandonné le rasoir car cela devenait difficile de se raser pendant les déplacements. La dernière fois que je suis allé chez le coiffeur, il a pris une heure pour me coiffer. Pendant ce même temps, son collègue, a eu le temps de « tondre » quatre Haïtiens pour le même prix !. En plus, j’ai eu le droit à la taille de la barbe… »

         Je fus interrompu dans l’écriture de mon courrier par un habile coup de patte de Neige qui fit voler le stylo sur la table. Même si elle s’était couchée devant la feuille de papier et ronronnait de plaisir à chaque fois que je la caressais, elle surveillait le stylo qui gigotait. Elle profita d’un moment d’hésitation pour s’en saisir et jouer avec du bout de ses pattes. Je récupérai le stylo d’un geste vif. Surprise, elle ne sembla pas du tout apprécier que je la dessaisisse de ce nouveau jouet. J’allai donc chercher un autre stylo et je le lui lançai sur la table. Elle se déchaîna dessus. Le stylo tomba et roula par terre. Elle courut après… se roulant sur le dos pour jouer avec de ses quatre pattes. Je l’observais un moment en souriant. J’étais tranquille pour une bonne demi-heure, la fureur du ciel à l’extérieur ne semblait plus impressionner la joueuse. Elle était maintenant bien apprivoisée et se plaisait dans son nouveau domaine. Je repris mon courrier

         « ….Neige se dévergonde. Pendant mon dernier déplacement, j’avais demandé aux enfants du chef scout (mes voisins) de veiller à mettre chaque jour de la nourriture dans sa gamelle, ce qu’ils ont fait gentiment d’ailleurs. Mais à mon retour vendredi, j’ai cherché Neige partout, dans toutes ses cachettes. Elle était disparue. J’étais bien désolé. Je découvris qu’elle s’était enfuie par l’un des trous de la cuisinière à charbon qui communiquait avec l’extérieur. Mélusine avait retiré le réchaud en métal pour le nettoyer.

         Il ne me restait qu’à espérer qu’elle revienne d’elle-même et que personne ne l’ait enlevée (car ici en Haïti, les gens mangent les chats). J’avais peur également qu’elle se fasse attraper par l’un de ces chiens squelettiques qui rodent dans les rues. Mais finalement, elle devait apprécier mon hospitalité car je l’ai trouvée hier soir dans sa caisse en rentrant d’une journée de reboisement à Bois Boni. Je crois maintenant qu’elle connaît l’endroit où elle trouvera chaque jour sa soupe.

         Actuellement elle joue avec mon stylo. La dernière fois, elle semblait jalouse que je ne m’occupe pas assez d’elle et elle se couchait sur votre lettre. Nous sommes pour le moment inséparables. Je ne bouche pas le trou dans la cuisinière ce qui lui permet d’aller chasser partout dans la villa, surtout la nuit. Dans la journée, elle fait la sieste. Elle est bien adaptée au pays ! Elle est adorable et je crois que j’aurais regretté si elle n’était pas revenue. Je lui ai inventé un jeu terrible : un bouchon suspendu à une ficelle presque jusqu’au sol depuis le bord de la table. Elle est capable de jouer pendant des heures surtout si j’agite un peu la ficelle !

         Lors de mon dernier déplacement à Jacmel, j’ai appris par les coopérants que Sophie Marceau et Claude Brasseur étaient en Haïti pour tourner un film. Ils devaient venir présenter hier soir l’un de leur film : la Boom N°2. Celui-ci était prévu d’être projeté à l’Institut français. J’y suis allé. J’ai vu le film, mais je n’ai pas vu les acteurs en sortir pour dire un petit bonjour aux Français qui étaient présents. Ils s’en fichent. Et ce n’est pas plus mal car, comme disent les coopérants qui les ont vus, (et même joués comme figurants) : Sophie Marceau a un gros Q et Claude Brasseur : un sale caractère. Ils sont plus intéressants dans les films que sur un plateau. Ce soir, il pleut comme vache qui pisse.     Il est vrai que c’est la saison des pluies. Je me déplace donc moins en province. Mais je continue quand même à suivre l’évolution des bassins piscicoles (Il y en 4 en chantiers) ainsi que les élevages de lapins juste démarrés. J’en profite pour faire avancer la ferme de Bois Boni. L’accès n’y est pas toujours facile, mais la Lada est un 4×4 remarquable qui passe là où les autres véhicules n’ arrivent pas. Avant-hier la petite plaine que je traverse était un vrai champ de boue. J’ai lancé la Lada à vive allure sans pouvoir maîtriser vraiment la direction, elle semblait voler sur cette nappe de boue. Je devais juste ne pas trop dévier, ni donner un coup de volant, ni freiner, sinon c’est sûr qu’elle se serait immédiatement embourbée. À propos du forage, j’ai renoncé à déboucher l’ancien (trop bien bouché) aussi je négocie pour en faire réaliser un autre. J’ai emmené le responsable d’une ONG mais, vu l’état de la piste d’accès telle que je vous l’ai décrit, il a dit que des aménagements préalables étaient nécessaires pour faire passer la foreuse. Il m’a dit que j’avais une bonne voiture, mais une foreuse, c’était d’autre chose ! Je vais attendre la fin de la saison des pluies pour voir ce que l’on peut faire.

         Nous sommes en pleine période de la Coupe du Monde de football. Le football était le sport roi en Haïti. J’ai appris lors de nombreuses discussions, que l’équipe d’Haïti fut la meilleure des Caraïbes au moment de sa participation à la Coupe du Monde de 1974. Malgré cela, son parcours fut médiocre et seulement ponctué par un coup d’éclat : elle mit fin à la longue incivilité du gardien italien Dino Zoff. Du fait des mauvais résultats de leur onze national, le cœur de la majorité des Haïtiens bat pour le Brésil et une minorité pour l’Argentine. Je sais quand il y a des matchs de foot importants au stade Sylvio Castor car il y a beaucoup d’animation et j’entends les clameurs depuis chez moi. Partout dans le pays, y compris dans les rues de la capitale, on peut assister à des rencontres improvisées, quand il ne pleut pas ! J’ai souvent entendu le nom de Platini donné à l’un des joueurs.

         Nous avons pu suivre les matchs en direct avec seulement deux heures de décalage. Les matchs de midi tombent pendant l’heure de la sieste de 2 heures, l’après-midi… Le match d’hier : France Canada n’était pas terrible, on attendait mieux des Français qui portent sur les épaules la chance d’être parmi les favoris et en particulier, pour pas mal d’Haïtiens. Cela change de la morosité qui est à l’image du temps ici.

         Le jour du match France Brésil, je rentrais d’une visite des projets dans la région de Gonaïves. J’ai voulu m’arrêter dans cette ville pour rencontrer le commissaire scout. Mais j’ai découvert la ville vraiment très calme, il n’y avait pratiquement personne dans les rues. C’était l’heure de la sieste, mais quand même ! Quand je suis arrivé à la petite maison du commissaire, il y avait tout un attroupement dans sa maison. Personne ne s’était aperçu de mon arrivée, ils avaient tous l’air très occupé. J’ai vite découvert qu’ils étaient tous amassés (il y avait bien plus d’une trentaine de personnes) dans une minuscule pièce, mais qui avait la télé allumée et c’était la transmission du match France-Brésil ! J’ai été admis à avoir une toute petite place pour voir le match parce que j’étais français.

         Ils m’ont blagué car ils disaient que l’équipe de France allait perdre. Eux, ils soutenaient le Brésil.Nous en étions aux prolongations. Quand arriva le moment des penalties, j’ai senti que la tension était au comble dans cette pièce. Cela était une succession de cris et de clameurs… puis quand la France a marqué le penalty décisif, j’ai senti une grande déception dans l’assistance. Je n’ai donc pas trop cherché à manifester ma joie. Mais ils se sont montrés bons joueurs en disant que l’équipe de France avait bien joué et que c’est le football qui avait gagné !

Je vous adresse comme promis une diapo de « neige » en train de jouer avec une boîte de pellicule (un autre jeu terrible !)…. »

            Pendant les semaines du mois de juin, je poursuivais la supervision des travaux entrepris à Bois Boni. Je vérifiais comment se comportait le bassin qui retenait l’eau et que j’avais fait réparer. J’étais content également du glacis réalisé en amont du bassin et qui permettait de recueillir l’eau de ruissellement. Nous avions ainsi suffisamment d’eau pour le début des travaux. Cependant nous devions trouver une autre solution pour nous approvisionner régulièrement en eau. Gérard-Marie me conseilla d’écrire au Ministère des Mines pour demander que leur camion citerne puisse apporter de l’eau gratuitement.

         Le chantier de construction s’organisait progressivement. Gabriel avait fait venir deux jeunes de sa localité qui étaient des routiers du clan du groupe. Ils étaient contents d’avoir ce travail même si cela était loin de leur domicile. Ils avaient accepté de dormir sous tente, seul hébergement possible dans ce petit coin de désert. Le beau-père de Gabriel, qui était également pasteur, était le « boss maçon » et avait accepté également les conditions précaires de ce début d’installation.

         La priorité avait donc été donnée à la construction de la maison du gérant, prolongé par un préau qui servirait de lieu de formation. J’avais réalisé les plans après en avoir discuté avec Gabriel et son beau-père. La maison était sur le modèle du pays, ce qui fut admis sans problème. Sur mon trajet quotidien entre mon logement à Port-au-Prince et Bois Boni, j’assistais progressivement à la construction d’une maison « pays » à proximité du petit village de Caradeux, ce qui m’avait à la fois intéressé et confirmé dans mon choix. Il y avait d’abord toute la structure en bois, puis le squelette des murs en treillage de branchettes recouverts d’un mélange de boue séchée et de chaux. La cuisine avait été installée sous un apprenti en feuilles de palmier. Gabriel, avec qui j’en avais discuté, m’expliqua qu’un paysan haïtien ne conçevait pas l’idée d’une noce si le futur époux ne construisait pas avant la case conjugale.

         Pour les constructions de Bois Boni, j’avais décidé     d’innover et d’éviter le gaspillage de planches pour la confection des différents piliers du préau qui couvrait une surface de 36m2. Je proposais au « boss maçon » de couler directement le béton de ces poteaux dans des tuyaux de PVC en laissant les fers suffisamment débordés pour y fixer les poutres de la charpente. Après discussion, le pasteur accepta l’expérience et mes explications et me dit que j’étais vraiment un « Ingénieur ! ».

         Il était presque sept heures du soir quand je vis le Boeing 747 d’Air France du vol du lundi soir de Paris amorcer sa descente au-dessus de la plaine du Cul de sac. Il était temps pour moi de filer vers l’aéroport pour confier mon courrier et rencontrer des français. Je connaissais les raccourcis par les pistes qui me permettaient d’arriver directement au niveau du parking. Quand j’entrai dans l’aéroport, je vis le bus climatisé aux vitres fortement teintées du Club Méditerranée. Il débarquait son flot de passagers rougis par le soleil et immédiatement abordés par de nombreux vendeurs essayant de leur vendre les derniers souvenirs d’un pays où ils n’auront rien vu à part l’enclos protégé sur une des plus belles plages d’Haïti. Le bus allait recharger son lot de touristes venus passer une semaine dans un pays vendu comme étant : « La Perle des Antilles ». Je retrouvais quelques volontaires dans le même coin de l’aéroport et ils m’indiquèrent le « facteur » du jour qui accepta volontiers mon courrier à poster.

         La construction de la maison du gérant et du grand préau fut menée dans les temps et conformément au financement prévu. J’aurais souhaité rajouter un coup de peinture, mais cela empiétait sur les autres postes du budget. J’ organisais une réunion un soir avec Gabriel et le     « boss maçon » pour planifier la suite des opérations.

         Il restait à réaliser le bâtiment d’élevage de poulets de chair sans trop tarder pour faire une première production avant le séminaire sur le développement communautaire projeté pour septembre et permettre ainsi de dégager un premier revenu pour le centre. Si cela fonctionnait correctement, nous pourrions donner les résultats et surtout expliquer la différence entre résultat et trésorerie.

         Gabriel avait apporté avec lui tout son cours sur l’élevage de poulets qu’il avait suivi à la coopérative des éleveurs de poulets. De mon côté, j’avais récupéré au Bureau des Scouts d’Haïti une plaquette sur l’élevage des poulets de chair réalisée par le Bureau Mondial du Scoutisme. Maxeau m’avait expliqué qu’il l’avait fait venir pour l’aider à rédiger les demandes de financement des projets présentés auprès des Scouts du Canada et de l’U.S.A.I.D. J’écoutais les explications de Gabriel qui avait lui-même monté un élevage dans son district. Je cherchais à bien comprendre les adaptations de cet élevage aux particularités du pays. Je posais également des questions au Boss sur les différentes possibilités de construction, en particulier pour la charpente. J’ajoutais à mon analyse mes observations sur les conditions météos propres à la situation de ce petit coin de terre. Je leur soumis ma synthèse et je leur soumis un croquis. Les deux Haïtiens apprécièrent le projet que j’avais dessiné et me proposèrent de se rendre directement sur l’emplacement sur lequel nous finîmes par tomber également d’accord.

         Nous discutions aussi de la durée des travaux car nous devions commander les poussins d’un jour trois semaines à l’avance. Une fois d’accord, j’emmenai Gabriel avec moi pour passer cette commande et aussi acheter l’équipement nécessaire ( abreuvoirs, auges,…)

         Pendant le trajet, Gabriel m’évoqua le problème des bêtes à corne qui détruisaient les jeunes plants plantés par les scouts ou par nous – je prenais effectivement l’habitude de planter un arbre à chaque fois que je venais sur le terrain. Nous devions trouver une solution. Après réflexion, je soumettais l’idée de capturer les bovins coupables et de les rendre à chacun de leur propriétaire le soir, contre le fait que celui-ci replante un arbre à partir des plantules que nous gardions en stock.

         L’idée plut à Gabriel, mais il voulait que je sois présent la première fois pour parler avec les paysans. Ce qui permettrait de le faire reconnaître comme gérant du terrain, nommé par le blanc. Je passerai donc une à deux journées complètes avec eux. Cela me permettrait de commencer avec eux la réalisation d’une clôture sur une partie du terrain permettant de limiter le passage des bovins sur les parties juste reboisées. Mais je ne voulais pas d’une clôture à l’haïtienne, distendue facile à franchir. Je devais leur apprendre à faire une clôture correctement, c’est-à-dire– à dire : à aligner les poteaux et tendre les barbelés avec un « tire fort ». J’en trouvais finalement un modèle dans une quincaillerie du bas de la ville.

         Le lendemain, j’arrivais en début d’après-midi après ma journée de travail. Le chantier était calme, tous faisaient la sieste. Je leur dis que j’allais monter ma tente, Gabriel suggéra aux deux routiers de venir me donner un coup de main. Cela ne les enthousiasma pas et ils furent rassurés quand je les remerciais disant que je me débrouillerais bien tout seul. Il faisait chaud et, à défaut d’ombre, je cherchais un lieu bien venté. Je jetais mon dévolu sur le petit promontoire qui faisait face à la maison du gérant. Il était   délaissé de l’itinéraire des bovins. Je nettoyais donc un petit emplacement et en quelques minutes je dressais la petite tente.

         Aussi, ils furent surpris de me voir revenir rapidement. Aux blagues de Gabriel aux deux routiers, je compris qu’ils avaient du passer beaucoup plus de temps à monter la leur. Je pris l’un des routiers avec moi pour commencer une ligne de clôture qui devait couper le chemin des bovins tout en délimitant un coin du terrain sur lequel nous avions déjà commencé des plantations. Pendant notre travail, nous eûmes la visite des premiers bovins que nous conduisîmes par leur licou jusqu’au préau.

         Le soir, les paysans du village étaient un peu surpris quand ils devaient récupérer leurs bovins attachés par leur corde à un poteau de notre préau. Ils nous écoutaient sans sourciller, impressionnés un peu par le blanc qui parlait bien créole. Ils allaient planter les plantules aux emplacements indiqués sans rechigner.

         La deuxième fois un paysan nous demanda d’autres plantules pour en planter près de chez lui. Je lui en donnais avec plaisir. Je savais où m’approvisionner, grâce à Christian, si notre stock s’épuisait. Mais je comptais bien aussi organiser des ateliers de réalisation de plantules avec les scouts de Port-au-Prince.

         Un dimanche, je mettais joint – à l’initiative d’un groupe scout de la plaine du Cul-de-sac – à une séance de sensibilisation au reboisement dans un petit village dispersé de cette région. Cette zone était, comme Bois Boni, bien déboisée. Mon intervention avait lieu dans l’église évangéliste après le service. J’invitais les paroissiens à se regrouper à l’extérieur. Je pris des jeunes scouts avec moi et nous fîmes une démonstration de plantations près de l’église en expliquant que chaque scout aura la responsabilité de prendre soin du suivi, dans les semaines suivantes, de la plantule qu’il plantait. D’autres enfants voulurent faire de même. Puis chacun des villageois repartit avec une ou deux plantules. Le pasteur me dit que si cette méthode pouvait être reproduite et étendue, cela serait une chance pour ce petit coin d’Haïti.

         Les jours suivants, je revenais camper. J’avais pris plaisir à ces journées de chantier et je m’intégrais bien à l’équipe. Nous avions réalisé deux équipes pour faire la cuisine à chacun notre tour. J’appris ainsi à faire la cuisine haïtienne de base sur réchaud de charbon de bois. Le meilleur moment de la journée : c’était les veillées où l’on passait son temps à se raconter des blagues. C’étaient des histoires vraies « normalement drôles », le plus amusant restant pour moi, de les voir se les raconter entre eux.

         Le loisir est une chose sérieuse en Haïti et occupe – d’après de qui aurait été calculé – jusqu’au tiers du temps de la plupart des Haïtiens. Généralement, c’était surtout sur les trottoirs ou dans la cour, à l’ombre des arbres, que se vive l’animation d’un jeu ou d’une discussion. D’ailleurs , on ne trouve que difficilement un café en Haïti, d’une part parce que l’Haïtien consomme peu d’alcool, d’autre part parce qu’il n’a pas besoin d’un lieu particulier pour sa vie sociale et son temps libre : ce lieu est celui où il trouve un « kompè » (compère) ou une « komè » (commère).

         Après ces quelques jours passés entièrement à Bois Boni où j’estimais les travaux bien avancés, je repassais au Bureau. Maxeau s’empressa de m’annoncer une bonne nouvelle : l’accord d’un financement obtenu auprès du COHAN pour le séminaire sur le développement communautaire. J’étais content que cette demande de financement, déposée en avril, eût une issue favorable.

         – À quel moment, penses-tu faire ce séminaire ? Me demanda Maxeau, avec son air de grand professeur.

         – Mi-septembre, je pense que ce serait la meilleure date. Cela correspondra à la fin de la première production de poulet de chair car je souhaite utiliser le bâtiment comme lieu d’atelier.

         – Bon ! Et combien penses-tu avoir de stagiaires ?

         – Environ une soixantaine, si nous estimons une bonne participation de l’ensemble des districts. J’ai prévu une péréquation pour les frais de déplacements permettant de rembourser totalement le transport aux stagiaires les plus éloignés.

         – Bien! Et comment vas-tu les loger à Bois Boni ?

         – Sous tentes !

         Ma réponse fit aussitôt rire Maxeau. Il ne devait pas me prendre au sérieux. Je repris aussitôt.

         – Gérard-Marie m’a dit que nous avions reçu un don important de tentes des scouts américains, suite à leur dernier Jamboree. Je compte donc monter un camp à Bois Boni. Cela ne semble pas anormal pour des responsables scouts !

         Maxeau ne répondit pas, mais je sentis qu’il voulait prendre les choses en main. Il me dit qu’il allait en parler avec Gérard-Marie et mettrait ce point à l’ordre du jour de la prochaine réunion de Bureau. Il n’avait pas cru au départ à la réussite de ce projet et je sentais qu’il voulait par contre ne pas me laisser le monopole de l’organisation de ce séminaire. Il devait avoir ses raisons.

         Pour changer de sujet, je lui fis part de l’avancement des travaux de Bois Boni et de la nécessité de débloquer la deuxième tranche du financement car nous allions commencer l’élevage de poulets. Maxeau me demanda d’établir un rapport écrit qu’il soumettrait au trésorier. Cela ne me réjouissait pas car il y aurait certainement des allers et venus avec la secrétaire qui passait son temps à rajouter des fautes de frappe ou d’orthographe plutôt qu’à en corriger. D’un autre côté, je ne devais pas traîner pour avoir l’argent nécessaire pour acheter les poussins et la nourriture sans avoir à en faire l’avance de ma poche.

         La réaction ne tarda pas. La semaine suivante Maxeau me fit part que j’étais invité à présenter mon rapport lors de la prochaine réunion de Bureau au cours duquel je devais également parler du séminaire sur le développement communautaire. La date ne me convenait pas car c’était le jour où nous allions récupérer les « poussins d’un jour » et les installer dans le poulailler que nous venions juste de finir. Mais je pensais que Gabriel s’occuperait bien de cette mise en place.

         Ce jour-là, la récupération des poussins d’un jour se fit très tôt le matin, des sept heures, évitant ainsi les heures chaudes de la journée surtout pour un transport dans la Lada. J’installais les poussins avec Gabriel dans le premier tiers du poulailler que nous avions aménagé pour eux. Puis je filais sur Port-au-Prince à l’IPN pour cette réunion du Bureau du Conseil National des Scouts d’Haïti.

         Même s’ils étaient moins nombreux dans la salle, je dus suivre le même protocole : attendre dehors avant que Maxeau me fît entrer dans la pièce. Après avoir salué les membres du Bureau, je distribuais mon rapport sur l’état de l’achèvement des travaux de Bois Boni, puis une copie du dossier sur le séminaire sur le développement communautaire tel qu’il avait été accepté par le COHAN (Coopération Haitiano-Néerlandaise). Le Président fut intéressé par ma présentation, mais semblait rester dubitatif sur le fait de l’organiser à Bois Boni. Je compris qu’il y avait un problème et je lui proposais donc de l’inviter à visiter les lieux. Restant égal à lui-même il me répondit de manière très protocolaire qu’il appréciait volontiers mon invitation et je sentis dans son regard qu’il devait attendre ce moment depuis longtemps.

         En tout cas, cela détendit un peu l’atmosphère et nous pouvions discuter de la date de ce séminaire. La proposition fut faite de l’effectuer juste avant l’Assemblée Générale fin septembre permettant aux responsables scouts de faire qu’un seul déplacement. Je soulignais que dans le projet de financement, j’avais prévu une indemnisation des stagiaires sur leurs frais de déplacements permettant ainsi de donner une chance à tous. Le président, qui apprécia l’initiative, me demanda quel était le public concerné. Je lui répondis que c’était tous les responsables de districts et de départements ainsi que leur assistant en charge du développement communautaire s’ils en avaient nommé un. Ces commissaires étaient tous membres de droit de l’assemblée générale et leurs assistants pourraient jouer le rôle de délégué élu. Cela promettait ainsi une forte participation à cette assemblée, ce qui semblait n’être pas arrivé depuis longtemps. Ils discutèrent donc du lieu pour celle-ci et après s’être mis d’accord, ils me donnèrent congé en me demandant de préparer ce séminaire avec Maxeau et de leur soumettre le programme lors de la prochaine réunion de Bureau.

         Avant de quitter la pièce et de les saluer, je redemandais au président une date pour sa visite. Il ouvrit son calepin et me proposa le jeudi suivant en milieu de matinée. Je devrais passer le prendre dans son bureau à l’IPN.

         La veille de cette visite importante, je conviais le colonel, membre du Conseil National, à faire son tour d’inspection. Ce qu’il appréciait volontiers. Il me faisait passer régulièrement des messages par Denisa pour que je l’invite à visiter l’avancement des travaux. Lors de l’une de ses visites, les habitants du village de Caradeux, qui passaient par le terrain, étaient venus le saluer, très impressionnés de sa présence sur le terrain des scouts.

         Je lui avais donc fait passer un message par Denisa et l’après-midi même, j’avais rendez-vous pour le prendre chez lui, après la sieste. Vêtu d’une chemise à rayures vives et d’un short court blanc, il était méconnaissable. Mais il prenait le soin de prendre son revolver et de le mettre dans la boite à gant de la Lada (au cas où !). Sa présence avait bien l’effet que j’escomptais. Les routiers et même Gabriel étaient impressionnés à chaque fois par le personnage, même sans son uniforme. Ils durent se plier à ses exigences, le terrain fut visité dans le moindre détail, tout dut être rangé, tous les détritus ramassés….. J’étais fin prêt pour recevoir le président des Scouts d’Haïti.

         Je passais prendre de président de l’association des Scouts d ‘Haïti à l’heure prévue. Le trajet se fit dans le calme. Arrivé à Bois Boni, je fis les présentations et je l’invitais à visiter les lieux. Il s’intéressa aux constructions réalisées et il me posa beaucoup de questions. Je lui répondais avec précision et il me demanda si je pourrais lui retranscrire mes explications car il avait lui aussi une propriété près de Petite-Rivière de l’Artibonite et il en tiendrait compte pour ses propres aménagements.

         Lors de la visite du poulailler, il tomba en admiration devant les cinq cents poussins qui avaient à peine dix jours et qui piaillaient dans cette partie du poulailler qui leur avait été aménagée. Il resta un moment accroupi à les contempler devant le petit muret qui servait de délimitation.

          – Et vous allez les vendre comment ?, Demanda-t-il.

         – Nous allons essayer de les vendre par la Coopérative des éleveurs de poulets, mais ils nous ont dit qu’il faut être membre ! Pensez-vous que l’association peut être membre ?

         – Oui, pourquoi pas ! Préparez-moi une demande écrite et je vous la signerai.

         J’appréciais cette réponse, cela semblait confirmer le changement d’attitude du président à mon égard depuis le début de la visite. Il semblait avoir été impressionné par les travaux réalisés vu le peu de financement dont j’avais disposé. Je lui montrais également les différentes plantations d’arbustes qui commençaient à prendre de la hauteur. Il s’intéressa aux différentes espèces plantées et il souhaita que je lui fisse don de quelques plantules pour sa propriété. Il me demanda de le raccompagner directement à son domicile, une maison située à mi-hauteur sur la route de Delmas. Je retournais ensuite content à Bois Boni pour féliciter l’équipe sur la réussite de cette visite.

         Dans les jours qui suivirent, je rédigeais une lettre de demande d’adhésion au président de la Coopérative des éleveurs de poulets de Port-au-Prince. Je soulignais que Gabriel avait suivi une formation par la coopérative. Je la confiais à Maxeau pour la faire signer au président. Elle me revint signée pratiquement par retour. Les choses allèrent ensuite très vite, le président de la coopérative me convia avec Gabriel à un entretien. Il approuvait immédiatement l’adhésion de l’association et il fut très intéressé par l’expérience de mise en place de la ferme Ecole. Il était très clair qu’il avait attaché beaucoup d’importance au signataire de la demande et que le président des Scouts d’Haïti avait effectivement une grande notoriété ; je devais en tenir compte !