La vie, vous et moi devons l’appréhender
par nos propres moyens,
ce qui est possible que si
nous sommes pleinement
vivants, alertes, attentifs, observateurs,
intéressés par tout ce qui nous environne.
Et nous découvrirons alors
ce qu’est être véritablement heureux.

[Krishnamurti]

 

17 –   Gros-Morne

Lundi, fin de mois mars 1986

         Me lever à cinq heures du matin devenait une habitude. À cette heure-là, j’étais sûr d’avoir de l’eau pour me laver. Je pouvais en récupérer suffisamment dans des grands seaux pour mes besoins quotidiens. En effet vers neuf heures, l’eau était coupée pour le reste de la journée. Le réservoir qui alimentait cette partie de la ville était en effet vide et la journée était nécessaire pour qu’il se remplisse lentement.

         Mélasine, l’«aide–ménagère» que j’avais embauchée sous les recommandations de la mère de Gérard-Marie arrivait tôt vers 6 heures. Je lui avais dit qu’elle pouvait arriver plus tard mais cela ne servait à rien, elle n’avait pas d’heure. Quand je rentrais chez moi en début d’après-midi, elle était déjà partie. Mais tout le travail était fait et je trouvais mon repas préparé… Une vraie fée. Aussi, je l’avais surnommée: « Mélusine », rapport à une fée bien connue dans le Poitou.

         Ma toilette du matin était devenue haïtienne. Je commençais à remplir un seau d’eau pour me laver. J’utilisais, comme les Haïtiens un gobelet en plastique pour prendre l’eau et me mouiller. Je me savonnais ensuite entièrement avant de procéder de la même façon à un rinçage complet en évitant de gaspiller trop d’eau. Ainsi rafraîchi, puis restauré, j’entrepris d’effectuer mon courrier avant de me rendre au bureau des Scouts d’Haïti. La bonne marche du courrier était très perturbée et j’essayais toujours de comprendre quels courriers mes parents avaient reçus.

         Ils ne semblaient pas avoir reçu mon courrier du 10 dans lequel j’avais inséré ma procuration pour les élections et ma déclaration d’impôt. Je devais donc passer à l’Ambassade récupérer un nouvel exemplaire. Dans leur dernier courrier, ils mentionnaient que la France était un Etat à deux têtes. C’était la première cohabitation, elle faisait la une des journaux français et laissait ainsi les problèmes d’Haïti loin des préoccupations médiatiques.

         Je leur écrivais : «… Bien que Chirac tienne la une des journaux en France, en Haïti, il y a encore des agitations, des manifestations. Le couvre-feu a été rétabli. L’après-Duvalier ne va pas être facile dans un pays si appauvri où une certaine agitation règne et dont les agitateurs savent exploiter la peur. … Mais rien de grave, juste quelques barrages à Port-au-prince. Pourtant les journalistes étrangers doivent accentuer les choses dans les médias à travers le monde car nous devions recevoir des scouts canadiens hier et ils ne sont pas venus à cause de la peur des événements. Cela nous perturbe quand même dans notre travail car les gens habitués à ce climat de peur ( sous Duvalier) ont gardé le même réflexe: dès que ça bouge un peu, ils rentrent chez eux. À part çà, la Lada a toujours la même panne de démarreur … Heureusement qu’à Port-Au-Prince, il y a toujours des petites descentes qui me permettent de démarrer. Quand je suis en rade sur un terrain plat, je trouve toujours de bonnes volontés pour pousser moyennant quelques petites monnaies ! »

         Mon courrier fini, je m’apprêtais à rejoindre le bureau. J’avais encore des projets à finir de rédiger. Sept projets de financement avaient été envoyés depuis le début du mois. Le dernier finalisé en fin de semaine présentait beaucoup d’espoir. Il s’agissait du financement par les Scouts de Belgique d’une petite porcherie pour le district d’Anse d’Hainaut. Je montais, pris dans mes pensées, dans la Lada qui était garée dans le sens de la descente. Elle démarra sans problème avant le croisement du bas de la rue et je pus ainsi rejoindre sans encombre la rue du Docteur Aubry. Comme d’habitude, je me garais devant le bureau. Denisa, qui surveillait les allées et venues de la rue, vint à ma rencontre et posa la question qui fâche :

         –   Faudra-t-il pousser la voiture aujourd’hui !

         – C’est une bonne question ! Je vais y réfléchir. Répondis-je en venant frapper la main de Denisa.

         – Il y a quelqu’un qui t’attend au Bureau.

         – Déjà, à cette heure, ce n’est certainement pas Maxeau !

         – Non, c’est une jeune fille !

         – Alors cela change tout, j’y gagne au change, cela va être une bonne journée !

         Denisa éclata de rire. Il aimait bien plaisanter avec moi le matin. Cela lui changeait de Maxeau et de Mortés qui arrivaient toujours avec un très sérieux et qui ne se contentaient que d’un petit bonjour à son égard.

         Je trouvais la jeune Haïtienne qui m’attendait sagement à l’étage. Elle se présenta : elle s’appelait Elmise. Elle était directrice d’une petite école à St Louis du Nord et également Commissaire du district scout. Elle avait lu le dernier article paru dans LIANES, que j’avais rédigé et voulait me présenter un projet. Je l’écoutai et je pris des notes. Je lui posai ensuite les questions qui me permettraient de compléter la rédaction du projet. En écoutant ses réponses, je cherchais dans ma tête à qui je pourrai adresser ce projet. Maxeau entra dans le Bureau. Il reconnut Elmise et vint la saluer. Elle lui dit qu’elle était de passage sur Port-au-Prince et qu’elle voulait avancer sur son projet de Centre social polyvalent.

         – Bon ! Tu as le bon interlocuteur en face de toi, dit Maxeau en riant, mais il faut que tu l’invites à venir visiter ton district.

         – Cela pourrait être possible pendant le camp-chantier à Gros-Morne avec les scouts canadiens, suggérai-je.

Maxeau resta silencieux un moment, fixant le plafond en se tenant le menton d’une main. Il finit par dire :

         – Je ne t’ai pas mis au courant ? Les scouts canadiens ont annulé leur séjour.

         – Ah non ! Répondis-je avec l’air étonné, bien que     j’eusse la veille directement l’information par Gérard-Marie qui reprochait à Maxeau de ne me pas l’avoir encore annoncée.

         – Oui, c’est le Commissaire International qui m’a téléphoné hier soir. Les responsables canadiens ont peur de la situation dans le pays et ils ne veulent pas risquer d’envoyer leurs jeunes.

         – Et nous faisons quoi pour le chantier organisé dans deux jours à Gros-Morne, les scouts ne sont même pas prévenus ?

         – Je vais envoyer un message au Commissaire de District ce matin.

         – Et va-t-il le recevoir à temps ? Nous n’allons quand même pas annuler le chantier ? J’ai tout organisé et je viens d’obtenir le soutien du responsable piscicole de la FAO !

         J’avais levé le ton. Même si je m’étais habitué à ce genre de situation à rebondissements, je voulais réagir à cette fatalité acceptée par les Haïtiens et montrer ma différence. Il s’ensuivit une discussion avec Maxeau qui finit par baisser les bras et il me dit de passer voir Gérard-Marie pour que celui-ci prenne une décision.

         Aussi après avoir fini de travailler avec Elmise, je me rendis à la Librairie l’Action Sociale pour rencontrer Gérard-Marie. Celui-ci me reçut dans son bureau. Il commença par me demander des nouvelles de Bois Boni.

         – Nous avons échoué dans l’installation de la pompe Indiana Mark II, annonçai-je, car le forage est bouché.

         Gérard-Marie ne sembla par surpris par la nouvelle. Il devait bien se douter que depuis le temps où le forage était laissé à l’abandon, il y avait un risque que cela arrive.

         – Je vais essayer de le déboucher, poursuivis-je. Si je n’y arrive pas, nous verrons ce que nous pourrons faire. Pour le moment, je poursuis également la réfection du bassin de manière à pouvoir stocker de l’eau. Une partie sera couverte. De même, je fais réaliser un « glacis » pour recueillir le maximum d’eau de pluie. La prochaine saison des pluies est dans un peu plus d’un mois, cela pourra nous faire économiser de l’eau. »

         Puis j’exposai la raison réelle de ma venue. Gérard-Marie comprit que nous ne pouvions pas décevoir les scouts de ce district et il me confirma que je devais poursuivre le projet, il me faisait confiance. Il allait téléphoner à Maxeau pour le prévenir. Je devais juste me douter que je n’aurais pas un grand soutien de celui-ci qui n’aimait pas que l’on lui tienne tête. Gérard-Marie qui s’inquiétait également de la bonne marche de la Lada me fit chercher un boss mécanicien qu’il connaissait pour m’aider à réparer le démarreur.

         Celui-ci arriva avec tous ses outils enveloppés dans un morceau de tissu, solidement arrimé par une lanière de cuir. Je retournai avec lui à pied jusqu’au Bureau des Scouts d’Haïti et nous entreprîmes de démonter le démarreur. Nous avions reculé le véhicule dans la rue adjacente et Denisa avait prêté un vieux carton pour qu’il le glisse sous la voiture.    Le boss était compétent, le démarreur fut démonté rapidement et j’appris sagement la leçon car je devrais certainement recommencer l’opération. Vu l’emplacement de celui-ci, il était soumis à rude épreuve lors des tournées en Province et surtout lors des traversées de rivières.

         À l’examen de celui-ci, nous constations que les pièces du « startor » étaient brûlées et que les charbons étaient restés collés. Je fis signe à un taxi et nous descendîmes dans le bas de la ville avec le boss pour négocier dans le quartier des « mécanos » les pièces de remplacement. Ces petits garages improvisés souvent à même la rue avaient récupéré toutes les pièces pillées à la concession Lada « entièrement déchouquée » après le 7 février. Nous finîmes par trouver ce que nous voulions sur un démarreur d’une Lada « déchouquée » et après négociation, la réparation du démarreur se fit sur place.

         J’avais bien fait rire les mécanos sur place en racontant mes mésaventures avec la Lada, c’était ma technique pour obtenir un bon prix et cela marchait. Les     « mécanos » acceptaient de faire un prix à ce blanc sympathique qui rendait service au pays, mais ils me faisaient comprendre que cela était exceptionnel.

         En ce début d’après-midi, le démarreur avait été remis en place et j’avais pris les coordonnées du « boss-mécano » pour le joindre dans le cas de futures pannes. Je repassais chez moi pour déjeuner et filais l’après-midi récupérer les outils que John, l’expert de la FAO, m’avait promis de me prêter pour creuser le bassin des scouts. Je devais ensuite me préparer pour être prêt à partir le lendemain.

         Par habitude, je partis de bonne heure pour éviter la circulation du centre de Port-au-Prince. Vers 6 heures, je me trouvais déjà sur la Nationale 1 et je filais à bonne allure aux timides lueurs de l’aurore. En roulant, je pensais aux discussions que j’avais eues avec l’expert de la FAO et à tous les conseils qu’il m’avait donnés. Au début, il avait été un peu dubitatif à la perspective de penser que les scouts seraient plus à même de réussir que les paysans haïtiens à se lancer dans des projets de pisciculture mais il s’était laissé convaincre par mes explications et ma motivation. Il m’avait même fait part qu’il en avait un peu marre de travailler avec les fonctionnaires du Ministère de l’Agriculture, jamais présents et souvent peu compétents.

         Aussi, le fait que le premier projet soumis, soit celui d’un groupe de scouts qui travaillait en commun avec un groupement d’agriculteurs, avait fini de le convaincre. Il m’avait alors fait visiter les installations et les bassins d’élevage de la station piscicole située à côté du Ministère.

         Pris dans mes pensées, je n’aperçus que soudainement, un bœuf qui s’élançait juste devant moi au milieu de la route en bondissant par-dessus une haie sur la droite…. – Personne ne devait lui avoir appris à regarder avant de traverser !…..

         J’eus le bon réflexe de déporter la Lada à gauche, tout en freinant par à-coups. Le choc fut inévitable. Le bœuf rebondit sur l’avant droit de la Lada et s’écroula. Poussé à gauche violemment par le choc, j’évitai de justesse d’être précipité dans le ravin en contrebas de la route.

         J’arrêtais le moteur, je ne me sentais pas bien. J’entendais et je sentais mon cœur battre à toute vitesse dans ma poitrine et des gouttes de sueur froide coulaient sur mon front. Après avoir repris mes esprits, je descendis de la Lada. Des paysans qui avaient certainement vu la scène étaient accourus et ils entouraient le bœuf qui gisait sur le côté, assommé ou mort. Il faisait à peine jour. Ils m’interpellèrent.

         – Blan, ou ryen ?

J’examinais le côté de la voiture et je n’observais qu’un peu de tôle froissée, mais presque rien, preuve que ces voitures russes étaient quand même solides (tout au moins la carrosserie !). Je leur fis signe que non avec mon bras.

         – Ou pe alé ! Me dirent-ils en joignant la parole au geste.

         Je pensais qu’il fallait certainement mieux ne pas insister. J’étais de plus du mauvais côté de la route. Je remontais donc dans la voiture et je reprenais ma route. Je m’en étais tiré à bon compte. J’avais, depuis Port-Au-Prince, déjà évité : un chevreau qui courrait en liberté sur la route et un « tap tap » sans éclairage au milieu de la chaussée.       « Jamais 2 sans 3 !» disait le proverbe.

         Je pouvais compléter mon tableau de chasse – un petit carton glissé dans la pochette du cache-soleil – où je reportais les petits animaux, généralement des volatils, qui étaient malheureusement passés sous les roues de la voiture.

         Le reste de la route se passa sans problème. Je fis une halte à Gonaïves dans un petit café que les volontaires avaient l’habitude de fréquenter. Un des volontaires m’avait expliqué que la piste pour Gros-Morne se trouvait plus loin sur la route Nationale 1 à environ 6 km. Je trouvais la bifurcation et je lançais la Lada sur la piste de terre en levant derrière moi un gros nuage de poussière ocre. Je traversais une grande zone désolée et j’aperçus enfin au loin une zone plus verdoyante.

         La brume du matin donnait en ce début de matinée des couleurs pastel bleues et vertes à ce paysage que je me pressais d’atteindre.

         Arrivé dans le bourg de Gros-Morne, je trouvais facilement les bâtiments de la Congrégation des Sœurs, située en face de l’église. J’allais demander Sœur Pierette. C’était elle qui avait été le contact pour le projet en lien avec les scouts canadiens. Elle fut contente de faire ma connaissance et me proposa tout de suite d’aller ensemble rencontrer le président de la coopérative. Celui-ci nous accueillit avec plaisir. Il finissait de se raser sur le pas de la porte avec une vieille lame de rasoir, un morceau de miroir posé sur la balustrade. Après une courte discussion, nous nous rendîmes directement sur le terrain. À la sortie du bourg, il me fit arrêter la voiture en bordure de la piste car nous devions poursuivre à pied. Je pris le niveau de chantier et la mire que j’avais mis dans le coffre de la voiture ainsi qu’une pelle.

         J’étais content d’avoir récupéré ce niveau de chantier qui ne servait à rien à la kay de passage. Il avait été certainement acheté pour un projet qui n’avait pas eu de suite. Personne ne semblait savoir s’en servir.

         Le président m’aida à porter le matériel et il m’indiqua de loin le terrain communautaire qui se trouvait au milieu de nombreuses petites parcelles clôturées par des haies de cactus. Arrivé sur place, il expliqua qu’ il y avait de quoi réaliser deux grands bassins. L’un serait réalisé par les scouts, l’autre par les paysans. Il me demanda si cela convenait. Il y avait un grand manguier en bordure du terrain, je devais en tenir compte. Mais ma première préoccupation était l’arrivée et l’écoulement de l’eau. Je lui posai la question et il me montra du bras l’emplacement d’un petit canal d’irrigation aménagé, qui servait à irriguer les terres. Prenant l’initiative d’aller le reconnaître, je remontai le ruisseau en amont, puis en aval ; ce qui m’obligea à bien des acrobaties pour éviter de me faire piquer par les rangées de cactus qui délimitaient les parcelles de part et d’autre du canal. Le paysan et la Sœur riaient de bon coeur en me regardant ainsi me déplacer comme un « cabri ».

         – Bon assez ri ! Dis-je en les rejoignant, cela va être à votre tour, en s’adressant au président de la coopérative.

         – À moi !

         – Oui, j’ai besoin de votre aide pour estimer la pente et pour positionner le point d’arrivée d’eau pour les bassins.

Il fut surpris et s’arrêta de rire. Je dépliai la mire et je lui tendis en lui donnant des explications sur la manière de la tenir et en particulier de « coincer » la bulle du petit niveau qui permettait de juger que celle-ci était bien verticale.

         La Sœur continuait à rire et à plaisanter en imaginant la scène. Je mis en place le niveau de chantier et je tendis à la Sœur mon carnet et mon crayon pour qu’elle puisse noter les données que je lui transmettrais. Je fis prendre au paysan quelques mesures sur le terrain, puis vers le ruisseau. Je lui indiquais s’il devait monter ou descendre en amont de celui-ci. Il devait également laisser un repère à chaque endroit où il poserait la mire. Après avoir effectué le relevé d’une vingtaine de points, je lui fis signe que c’était bon et qu’il pouvait revenir.

         Le paysan sembla en être très satisfait. Je fis rapidement des calculs pour déterminer à quel endroit il faudrait faire l’arrivée d’eau en ayant un minimum de pente. Je dessinais un croquis du terrain sur une page de mon carnet et je leur expliquais les différentes possibilités en fonction de la pente retenue. Le président trouva que cela faisait creuser un canal un peu long. Je réfléchis et je demandai s’il pouvait se procurer un tube en PVC.

         – Pour quoi faire ? Demanda le président.

         – Cela permet de réduire davantage la pente car il y aura un meilleur écoulement et moins d’entretien du petit canal. En résumé, cela permet d’aller chercher l’eau moins loin.

         La réponse était satisfaisante car le président répondit par un «oui-oui» qui avait plus de valeur qu’un simple «oui» destiné à satisfaire l’ « agro » ». Il devait en rester un long morceau à la coopérative qu’ils avaient gardé précieusement à la fin de la construction de leur hangar. Une fois l’arrivée de l’eau déterminée, je mesurais la pièce de terrain à l’enjambée et leur proposais de piqueter les limites des bassins. Cela représentait deux bassins de 120m². Je vérifiais également la pente depuis la porcherie située pas très loin en amont car le président pensait que les déchets évacués lors du nettoyage nourriraient les petits poissons. Je suggérais que la compostière soit placée du même côté avant l’arrivée de ces eaux de ruissellement. Le président observait le travail accompli tout en se grattant le menton d’une main.

         – Et combien fera-il mettre de petits poissons dans chacun des bassins ?

         – Pas plus de 240.

         – Pas plus que ça ?

         – Non, sinon ils ne deviendront jamais assez gros.

         – Je ne comprends pas bien !

Je lui expliquai pourquoi et je me servis pour cela de la comparaison avec les plantations de manioc. Le président comprit. Il me dit qu’il aurait un peu de mal à redonner l’explication aux membres du groupement.

            – J’ai peut-être une solution ! Dis-je

         – Ah bon ! Et laquelle Agro ?

         Je leur proposais de présenter dans l’après-midi ou en soirée un montage diapositif que j’avais dans la voiture, réalisé conjointement par le Bureau Mondial du Scoutisme et la FAO et qui expliquait en détail cet élevage de Tilapia.

         – Et c’est en français ? Demanda le président ?

         – Oui, le texte est écrit en français mais je vous le présenterai en créole.

         – Je suis d’accord ! Je vais tout de suite en informer les membres du groupement.

         Nous discutions ensuite des modalités pratiques avec la Sœur et nous finissions par décider de se retrouver tous dans la cour de l’école. Pendant qu’ils discutaient des détails pratiques, J’allais chercher la pelle que j’avais laissée au coin de la parcelle et je commençais à creuser pour savoir si les bassins tiendraient l’eau. En dessous d’une première couche arable de terre noire, riche en matière organique, je trouvais de la terre plus compacte. C’était un mélange argilo-limoneux. Pour en vérifier la teneur en argile, je pris une poignée de terre avec juste assez d’eau pour la rendre humide, puis je la compactai pour en former une boule. Je la lançai en l’air et je la rattrapai sur la main. Elle ne se cassa pas en morceaux. La sœur et le président qui m’avaient regarder faire furent intrigués et écoutèrent mes explications. Je précisais que le bassin devrait bien garder l’eau s’ils couvraient bien les bords du bassin avec cette couche riche en argile, bien tassée pour éviter les infiltrations.   L’agriculteur acquiesça disant qu’il avait bien compris. Je précisai également qu’il fallait conserver une pente dans le fond du bassin pour permettre de le vider suffisamment. Il faudrait également pour cela : placer un tube en PVC – s’il en restait – presque dans le fond – qui se prolongerait à travers la digue.

         – Et à quelle profondeur ? Demanda-t-il.

         J’ évaluais sa taille avant de lui répondre car je savais que cela ne servirait à rien de donner des chiffres.

         – Vous devez creuser de manière à que l’eau vous arrive aux genoux en haut du bassin et à la taille en bas dans la partie la plus profonde.

Ma réponse sembla satisfaire mon interlocuteur. Je poursuivis :

         – Si nous trouvons des racines d’arbres en creusant, même si nous sommes assez loin de ce grand manguier, il faudra absolument les enlever car sinon cela pourrait nuire à l’étanchéité du bassin. Les rebords devront être au moins d’une hauteur de jambe au-dessus du niveau du bassin. Ils seront larges car vous aurez beaucoup de terre. Il vaut mieux d’ailleurs qu’ils soient plus larges dans le contrebas du bassin pour mieux le consolider.

         Je reconduisis la Sœur qui m’invita à déjeuner. Je la remerciai et je profitai du repas pour lui poser des questions sur sa communauté et sa motivation à soutenir le groupe scout. Elle répondit avec beaucoup de plaisir, heureuse de trouver quelqu’un qui s’intéressa à son action. Elle appartenait à la Congrégation des Sœurs de St Joseph de Cluny. La première communauté de sœurs s’était installée en Haïti en 1864 et elles se dédiaient à l’enseignement, la catéchèse, l’animation spirituelle et les services sociaux. Elle apportait son soutien aux agriculteurs de Gros-Morne et c’était elle qui les avait aidés à se constituer en groupement et créer leur coopérative. Elle voulait qu’ils trouvent d’autres sources de protéines pour leurs enfants depuis la suppression des cochons créoles. Elle ne croyait pas à l’élevage des cochons américains qui demandait beaucoup de moyens techniques et financiers mais elle avait quand même soutenu un projet de ce type d’élévage pour le groupement. Elle leur avait parlé de la pisciculture, mais le groupement n’y croyait pas trop et n’avait pas envie de creuser un bassin. C’est pourquoi, elle avait pensé proposer le projet aux scouts. Ce qu’elle connaissait de la méthode scoute se limitait à la formule « Apprendre par l’action ». Cela me fit sourire et je lui dis qu’elle avait tout compris. Elle pensait que les scouts   pourraient influencer leur famille et, par elle, la communauté. Elle en avait parlé au responsable départemental scout qui avait lui-même rapporté l’information au Bureau national. La venue des scouts canadiens qui voulaient se rendre utiles et réaliser un projet avec des scouts avait été l’élément déclencheur. Malheureusement l’annulation du séjour avait tout compromis. Les scouts ne connaissaient pas la nouvelle. La Sœur avait peur qu’ils soient très déçus. Elle était contente que je sois là pour poursuivre le projet.

         Pendant qu’elle parlait, j’avais aperçu une chatte entrer dans la pièce. C’était la première fois que je voyais ce représentant de la race féline dans ce pays. Elle avait deux petits qui la suivaient. L’un des chatons monta sur mes genoux. Il se laissa caresser et commença à ronronner de plaisir.

         – Elle n’a qu’un mois. Je l’ai appelé Neige car elle est toute blanche avec seulement quelques taches noires.

         – Vous ne devez pas avoir de souris !

         – Non, de ce côté-là, nous sommes tranquilles.

         – C’est une bonne chose, car c’est un peu mon problème. J’ai un logement dans un ancien sous-sol même si je suis de plain-pied sur un petit corridor et j’ai de temps en temps la visite de ces petits animaux. C’est désagréable, surtout la nuit quand j’en entends se promener dans la pièce.

         La discussion se poursuivit sur la vie des volontaires, ce qui intéressa la Sœur, Nous abordions ensuite l’organisation du camp-chantier sans les scouts canadiens. Je proposais mon aide et de profiter du véhicule pour transporter matériel et nourriture dans l’après-midi. Nous avions décidé de raccourcir le camp-chantier et de se limiter uniquement à la réalisation du bassin de poissons. Elle n’avait plus le soutien financier promis pour l’accueil des scouts canadiens et il fallait bien nourrir les scouts qui participeraient. Elle s’en était entretenue avec le président du groupement et ils s’étaient mis d’accord de prendre en charge le coût de la nourriture sur l’un des projets soutenus par la Sœur. Elle alla donc au marché avec moi et fit charger dans la voiture, deux sacs de blé, de l’huile, des pois. Je fus un peu surpris surtout quand je pus lire sur les sacs de blé : « Don de la C.E.E ».

         – Si c’était un « don » pourquoi fallait-il payer ? La sœur rit de ma remarque. Elle m’expliqua que c’était de cette façon que la CEE disait apporter de l’aide alimentaire au pays. Ils envoyaient de la nourriture, du blé, entre autres, qui était revendue par le gouvernement de Duvalier aux Haïtiens et elle se demandait bien ce qu’il faisait de l’argent vu l’état de misère du pays. Les gens appellaient ça ici du :     « manjé sinistré », cela voulait tout dire !

         En fin d’après-midi, nous avions rendez-vous dans la cour de l’école. Tout le groupe scout était là. La Sœur entreprit d’expliquer la situation. Les scouts furent déçus. Par contre ils restèrent motivés par le fait que le président du groupement et la sœur leur promirent que le projet de bassin aurait bien lieu grâce à l’aide du volontaire français du bureau des scouts d’ Haïti. Ils me rejoignirent dans la salle de l’école où j’avais installé le projecteur diapo pendant cette discussion. Je demandais à des volontaires de faire le noir dans la pièce.

         Pendant ce temps-là, je me présentais et je cherchais à captiver mon assistance en essayant de les faire rêver sur la fierté qu’ils auront d’être le premier bassin piscicole réalisé par des scouts en Haïti. Au fur et à mesure que la pièce s’assombrissait par la mise en place de rideaux de fortune sur les fenêtres, je ne voyais plus que les blancs de leurs yeux. La projection se déroula dans un grand silence, tous mes spectateurs avaient les yeux fixés sur le mur du fond de la pièce servant d’écran et écoutaient mes explications en créole. J’arrivais maintenant à dire des petites blagues, ce qui me permettait, à leurs rires, de juger s’ils me comprenaient bien. Il n’y eut pas beaucoup de questions à la fin de la projection et je découvris que beaucoup d’adultes étaient entrés en début de la projection pour assister à cette animation. Cela devait être certainement des membres du groupement d’agriculteurs et des parents. Le chef du groupe me remercia et me dit qu’il était impatient de commencer de réaliser le bassin dès le lendemain. Je leur dis de prévoir d’apporter toutes sortes d’ustensiles car je ne pensais pas avoir suffisamment d’outils pour tout le monde, vu             l’enthousiasme de tous.

                                                                                             *

         Dès le lendemain, tout le groupe était présent et déjà sur place. Je réunis les responsables dans un premier temps pour un essai d’organisation du chantier mais c’était un peu peine perdue, vu l’enthousiasme de tous les scouts, même des plus jeunes. La fouille du bassin fut l’attraction des curieux pendant les deux jours de réalisation. Les scouts étaient motivés.

         Les scouts d haiti creuse un bassin poisson à gros Morne 1986Les plus grands creusaient avec les pelles et les pioches, les plus jeunes ramassaient la terre du fond du bassin avec leurs mains dans des petites cuvettes et allaient les porter sur les bords ou d’autres les étalaient sur les digues en la tassant avec force et application. J’eus droit à mon bol de « manjé sinistré » à chaque repas comme les autres. Il me fallait une bonne ration d’eau purifiée (pour le blanc) pour arriver à me le faire descendre dans mon estomac. Au deuxième jour, le bassin était creusé.

         J’installais de nouveau le niveau de chantier pour faire corriger la pente du fond de bassin. Ils étaient au moins trois scouts à porter la mire et ils me demandaient bien de patienter trois minutes, à chaque fois, pour la caler bien verticalement avec le niveau à bulle. En fin d’après-midi, le président de la coopérative vint inspecter le travail avec d’autres agriculteurs et il félicita le groupe scout. Ils leur restaient à faire la même chose à côté. La discussion se poursuivit sur la mise en eau des bassins. Ils avaient bien assimilé les explications du montage et je leur promis de revenir avec l’expert de la FAO dès que la soeur me préviendrait.

         Celle-ci était également présente et me confirma qu’elle me tiendrait au courant. La discussion terminée, elle me demanda de la raccompagner, elle avait quelque chose à me confier. Je saluais tout le monde en leur promettant de revenir bientôt. Arrivée devant le portail de la Congrégation, Soeur Pierette descendit et me demanda d’attendre. Elle revint quelques minutes plus tard avec un petit panier qu’elle me tendit. Dedans je découvris la petite chatte qu’elle avait appelée Neige.

         – Elle est pratiquement sevrée, je te la donne, elle te sera certainement utile et je suis sûr qu’elle sera dans de bonnes mains.

         Je fus touché et je la remerciai vivement. Je l’installai le petit panier sur le siège et je caressai Neige. Elle ronronna mais ne bougea pas.

         Bassin elevage Poisson scouts d haiti à Gros MorneJe me dépêchai de rentrer sur Port-au-Prince car je n’aimais pas trop rouler de nuit de peur de nombreux obstacles imprévisibles sur la route. Le retour se fit sans incident et je fus content de retrouver mon domicile. J’installai Neige et son panier dans la pièce servant de salle à manger. Elle miaula toute la nuit à la recherche de sa mère.

         Mais dès les jours suivants elle s’habitua vite à son nouvel environnement à mon plus grand plaisir…Mais pas celui des petits rongeurs qui disparurent, je ne sais pas comment !