« La vie n’est pas un problème à résoudre
mais une réalité à expérimenter »

BOUDDHA

15 –  Lancement de Bois Boni

Début mars 1986

         Au début du mois de mars de l’année 1986, la situation restait relativement calme. À la joie de la libération, avait succédé un climat de suspicion et de représailles.

         Trop longtemps muselé, Haïti semblait aujourd’hui plus préoccupée de régler les comptes du passé que de préparer l’avenir. Les partis politiques naissaient comme des champignons et ils étaient souvent le fait d’un homme seul, à la fois fondateur, acteur principal et autour duquel gravitaient quelques figurants complaisants. L’Eglise, qui avait réussi à unifier le peuple autour d’elle pour cette libération, semblait maintenant désemparée. L’enthousiasme avait fait place à un profond malaise, car la situation historique dont elle héritait était profondément nouvelle. Elle prêchait le pardon et la réconciliation alors que le peuple semblait attendre d’elle qu’elle dénonça l’anarchie et qu’elle contraignit le nouveau gouvernement à des engagements concrets pour l’instauration de la démocratie, une épuration juste, et la mise en chantier d’un train de réformes. Elle s’était engagée à être une sorte de tuteur de cette révolution. Or, elle semblait abandonner Haïti avant sa maturité pour une démocratie.

         En ce premier samedi du mois, je réfléchissais au projet de Bois Boni, tout en conduisant la Lada pour me rendre à l’IPN où se tenait une réunion du Conseil National. Cette fois-ci la réunion n’avait pas été reportée comme les deux fois précédentes, à cause de la situation politique et des problèmes de sécurité s’y rapportant. Pour éviter les inévitables bouchons des principales artères de Port-au-Prince, j’étais devenu un spécialiste des raccourcis, là où seuls des 4×4 pouvaient passer. Ce n’était pas vraiment des rues, mais des longs corridors de terre battue, entre les maisons en parpaings gris, certains assez larges, d’autres étroits. Ils étaient généralement de véritables boyaux dans un labyrinthe où il fallait vite prendre des repères pour ne pas se perdre. Je faisais preuve de beaucoup de patience, car il n’était pas facile de se frayer un passage parmi la multitude de piétons qui n’aimaient pas être dérangés par les véhicules. Mais ces raccourcis, que j’avais appris à découvrir au fil des jours, me faisait gagner un temps précieux. J’avais horreur de me trouver coincer dans des embouteillages interminables où le manque de discipline des chauffeurs aggravait toujours la situation.

         J’arrivais donc à l’heure, mais je dus, comme la dernière fois, attendre que l’on m’introduise dans la salle où se tenait la réunion. Une fois accueilli dans la salle, Joseph, le président me remercia pour ma présence et il s’excusa pour le report successif de ce rendez-vous avec le Conseil National ;

« … Ceci indépendamment de notre bonne volonté, précisa-t-il avec un sourire.. »

         – Ce n’est pas grave, Président, repris-je également en souriant, j’ai pu profiter de ce temps supplémentaire pour peaufiner le projet. De plus, ces derniers jours, nous avons obtenu un financement supplémentaire grâce aux Scouts de France.

         Le président me regarda d’un air amusé.

         – En tout cas vous avez l’air plus détendu qu’en novembre dernier !

         – Cela est certainement dû au fait que j’ai beaucoup appris ici, en Haïti!

         – Qu’est-ce que vous vouliez dire par là ? demanda le président qui cherchait certainement en savoir plus sur le changement perceptible chez ce volontaire français.

         – Il est vrai que je suis arrivé, il y a maintenant six mois, avec mon tempérament européen de jeune cadre dynamique. Je voulais du résultat à tout ce que j’entreprenais, comme en France. C’est ce genre de comportement qui nous rend stressé « de l’autre côté de la mer »…

         Je m’exprimais parfaitement en créole en reprenant les différentes expressions que j’avais apprises. Les membres du Conseil semblaient apprécier et ils m’écoutaient avec attention.

         – Ici, j’ai appris que tout pouvait être remis en cause du jour au lendemain et être reporté à une autre date au gré des événements. Cela vous apprend à relativiser les choses, à prendre du recul, et à analyser avec objectivité les conséquences de ce que l’on n’a pas pu faire tout de suite. Je me suis finalement aperçu que cela n’empêchait :ni la vie de continuer, ni les projets de se poursuivre. Et en plus cela permettait de les aborder avec plus de sérénité. Ce qui n’est pas sans conséquence sur leur efficacité. En résumé, je ne m’en porte pas plus mal ! Il faut prendre les choses comme elles viennent, si Dieu veut !

         J’avais joint à ma dernière phrase les expressions gestuelles typiques des gens du pays, ce qui déclencha des éclats de rire dans la salle.

            Le président calma l’assemblée et reprit, en s’adressant à   moi :

            – Maxeau nous a fait un rapport détaillé de vos actions et il nous a raconté bien des anecdotes ! Nous apprécions vos capacités à vous adapter aux situations. Mais revenons à notre sujet. Nous vous avons convoqué pour nous présenter le projet revu de Bois Boni. Etes-vous prêt ?

         – Oui, je vais vous distribuer ce document qui reprend la même méthode que pour la redéfinition de ma mission et je souhaiterais vous le présenter au tableau comme la dernière fois, si vous le permettez !

         Le Président acquiesça. Mais il dut se déplacer car il se trouvait le dos au tableau. Maxeau se précipita pour prendre les documents préparés et les distribuer aux membres du Conseil. Je trouvai une craie et je commençai à dessiner des colonnes. Pour la première colonne : les « clients » du projet, j’inscrivis : les ONG donatrices, le Bureau National des Scouts d’Haïti. J’ajoutai les districts scouts de Port-au-Prince et les scouts en général. Puis pour les attentes à attribuer à chacun de ces clients, je les avais déterminés ainsi : de l’information pour les ONG ; un lieu de formation, des réalisations concrètes dans le domaine de développement communautaire servant de références, une autonomie de fonctionnement de cette Ferme Ecole pour le Bureau National. Les districts scouts de Port-au-Prince souhaitaient être également associés au projet pour que leurs scouts puissent avoir un lieu d’activité. Je présentai les productions correspondantes que je classai déjà dans les trois domaines-clés du projet :

         1) Lieu de formation avec une infrastructure d’accueil minimum pour accueillir des stages de formation et les scouts;

         2) Des aménagements agricoles adaptés à la situation et en vue de créer des ressources : reboisement, conservation du sol, jardin maraîcher, petits élevages ;

         3) Autonomie de fonctionnement avec le recrutement et la formation d’un gérant sur place et la création dès le début d’un élevage de poulets, seul élevage possible dans le contexte actuel et permettant de servir de référence pour tous les autres projets scouts analogues réalisés dans le pays.

         Dans la colonne « Exigences Institutionnelles », j’insistai sur le travail de suivi d’une Commission du Conseil National en charge du projet et d’une collaboration avec l’équipe nationale à la formation. Ce dernier point plut à Maxeau. Reprenant ensuite chacun des trois domaines clés, je poursuivis ma démonstration par une analyse de la situation en déclinant par colonnes : ce qui s’est fait, une évaluation des résultats, ce qui est à améliorer, les situations nouvelles à affronter. Je finis ma démonstration en énumérant les priorités pour les 6 prochains mois : créer une structure minimum d’accueil, dont un logement pour le gérant, solutionner le problème de l’eau et démarrer l’élevage de poulets.

         Au moment où je terminai ma démonstration, le Président qui m’avait écouté attentivement, me posa immédiatement cette question :

         – Pensez-vous réellement que nous disposons suffisamment de moyens financiers et autres pour la réalisation de cette première phase du projet ?

Je fus surpris par la question. Je répondis après une courte réflexion.

         – Nous disposons actuellement de 14 500 dollars. J’ai construit le budget à hauteur de ce financement, et à partir des éléments de coûts que j’ai identifiés depuis six mois.

         – Si vous êtes sûr de vous, c’est bien !

         Je ne comprenais pas trop l’attitude du président des scouts d’Haïti qui semblait méfiant sur mes capacités à mener le projet tel que je l’avais présenté. Aurais-je oublié quelque chose ?…..Pendant que je réfléchissais, le président demanda si les membres avaient d’autres questions à poser au volontaire, avant de délibérer.

         – Que pensez-vous du terrain pour cette ferme école ? Demanda Raymond toujours méfiant des réelles compétences de cet « espion français ».

         – Il est bon et mauvais à la fois ! Répondis-je. Cette réponse fit rire l’assistance. Je repris :

         – Sa proximité de l’agglomération de Port-au-Prince est un avantage, tout en ne semblant pas faire partie de sa zone d’extension actuelle, vu qu’il est éloigné de toutes les infrastructures urbaines : route, eau potable, ligne électrique….Ce que j’ai constaté c’est que, malgré la forte densité de la population dans cette partie nord de Port-au-Prince, la zone de Bois Boni n’est pas habitée à cause principalement de l’absence de ressource en eau et le caractère de terre d’abandon laissée par les propriétaires. Elle sert d’aire de pâturage libre aux animaux des habitants de la zone irriguée proche, ce qui accentue alors les problèmes d’érosion.

         – Et vous voulez vraiment y faire une ferme école ! Reprit Raymond avec un air moqueur.

         – Vous ne m’avez pas laissé pas le choix du terrain!

La remarque amusa le Conseil.

         – Mais cela n’est pas impossible, poursuivis-je, si nous nous adaptons à la situation telle qu’elle existe.

         – Vous n’avez pas tout à fait répondu à ma question – reprit Raymond avec un air vexé car il voyait bien que le volontaire gagner l’intérêt du conseil – nous voudrions savoir si ce terrain est adapté ou non, pour une ferme école telle que vous l’avez présentée.

         – Je ne souhaite pas vous décevoir, même si nous attachons peut-être pas le même sens au terme : ferme école. Je pense que cette ferme pourra servir de modèle par le fait qu’elle est sur un terrain qui est à l’image du pays ou tout au moins, de ce qui reste de terrain agricole en dehors des grandes surfaces cultivées des plaines. Si vous le permettez, je vais vous présenter brièvement le terrain de Bois Boni tel que je le perçois dans son contexte agronomique.

Terrain de Bois Boni en Haiti avant aménagement

Terrain de Bois Boni en Haiti avant aménagement

Je cherchai mes notes dans mon dossier et je continuai ainsi en lisant le descriptif que j’avais établi pour un dossier de demande de financement:

         – Il est à l’image du pays, caractérisé par un relief très accidenté. Il est formé de collines de calcaire marneux ayant un modelé en croupes arrondies limité par des ravines. Ces terrains ont dû être cultivés depuis très longtemps. L’exploitation agricole qui a succédé à une déforestation intensive sans replantation, a contribué à la dégradation des sols fragiles par nature et soumis à une érosion en nappe d’autant plus grave, que les pluies dans cette zone sont courtes et torrentielles. Les ravines qui traversent le terrain donnent une idée de cette érosion. Le terrain est situé en zone de basse altitude (100 à 200m) correspondant à une unité écologique de plaine à économie hydrique (C.H.) déficitaire. La pluviométrie étant inférieure à l’évapotranspiration (ETP : voisin de 1400 à 1800m) : la végétation est caractéristique de zone de sécheresse, signalés entre autres par la présence des cactus. La pluviométrie annuelle peut être évaluée à environ 800 à 1200mm pour ce secteur réparti en quatre saisons pluviométriques courantes dans le monde antillais. Le site bénéficie de la brise littorale provenant de la plaine du Cul-de-sac. Nous pouvons observer qu’autour de Bois Boni, l’activité essentielle est agricole, les paysans louent leurs journées dans les champs de canne à sucre voisin, vivent de « petits jardins » et de l’élevage , pour les plus riches, sur des parcours : terrains désolés délaissés. L’aménagement que je vous propose est orienté vers une protection de ce terrain contre l’érosion. Il tient compte de ces réalités et de la possibilité de résoudre un jour le problème d’approvisionnement en eau.

         – Merci, je vois que c’est une bonne analyse technique mais penses-tu que l’on y arrivera ? demanda Fritz qui cherchait uniquement à stopper le débat entre le Volontaire et Raymond.

         – C’est le côté le plus difficile, mais je compte bien y mettre toute mon énergie avec bien sur, votre soutien pour trouver les moyens et les appuis nécessaires quels qu’ils soient.

         Chacun échangea alors sa petite idée autour de la table et le président dut reprendre en main la réunion en proposant la création d’une commission du Conseil national qui soutiendrait le volontaire dans ses efforts. Il proposa de s’y mettre et invita Gérard Marie et le Colonel à se joindre à lui. Il en profita pour me demander dans quel délai il pensait arriver au terme de cette première phase.

         – Six mois me semble un délai correct, répondis-je, pour mettre en place cette première phase. Nous pouvons probablement espérer obtenir un petit financement nous permettant d’organiser une première formation axée sur le développement communautaire.

         – C’est très bien ! Cela sera proche de notre assemblée générale. Vous pourriez ainsi rendre compte et promouvoir Bois Boni si vous avez réalisé tout ce que vous avez projeté. Avez-vous une dernière question ? Demanda le président à l’ensemble du Conseil, avant que je soumette ce projet présenté à votre vote.

         – Qui sera le gérant de ta ferme école ? Demanda le Colonel qui semblait s’intéresser vivement au projet depuis que le président l’avait invité à faire partie de la commission.

         – Gérard-Marie m’a fait rencontrer Gabriel qui est le Commissaire du district scout de Domond et qui semble intéressé par le job. Mais je pense qu’il pourrait le présenter mieux que moi.

Gérard Marie remercia pour l’occasion qui lui était donné de s’exprimer et présenta Gabriel. Il insista sur la particularité que celui-ci avait suivi la formation sur l’élevage de poulets de chair et que cela fera gagner un temps précieux à Bernard pour le démarrage de ce projet à Bois Boni.

         – Et vous financerez comment son salaire ? Demanda Fritz.

         -J’ai prévu son financement sur les fonds du projet pour les six premiers mois. Après, nous devrons l’autofinancer sur les revenus de l’élevage de poulets. Répondis-je.

         Après cette réponse, le président redemanda s’il y avait encore une question.

         – Si je peux me le permettre, dit l’un des membres, ce n’est pas une question mais une remarque : je voudrais insister sur   l’importance de la formation des animateurs scouts et que ce centre doit être réellement un lieu de camp.

         Le Président le remercia pour sa remarque et conclut la discussion. Il me remercia également pour ma présentation et demanda à Maxeau de me raccompagner. Cela voulait dire que la délibération se passerait sans ma présence. Maxeau me dit d’attendre et qu’il viendrait me dire le résultat du vote. Quelques minutes plus tard, Maxeau fit de nouveau son apparition et me tendit ses mains comme pour me féliciter et me dit de son air très sérieux :

         – Ton projet a recueilli l’approbation du Conseil, à l’unanimité !

Puis il regagna la salle en me souhaitant un bon week-end.

         En regagnant mon domicile, j’étais à la fois content mais soucieux de cette attitude de méfiance du Président que je n’arrivais pas à bien comprendre. J’avais relu mes notes pendant que le conseil délibérait et il ne semblait pas voir de « loup » à mon projet dont j’avais par ailleurs discuté avec les uns et les autres avant le conseil.

Qu’à cela ne tienne, j’avais bien l’intention de profiter de cette fin de semaine sans activités scoutes, pour retrouver les autres volontaires français pour passer de bons moments.