Et qu’est-ce que c’est qu’une révolution ?
Un souffle d’air qui ride l’océan,
s’en va et laisse la mer agitée.

Gustave Flaubert

14 –   Déchoukage

31 Janvier 1986

         Vendredi 31 janvier, je descendais comme d’habitude, au bureau des Scouts d’Haïti. Je n’étais pas arrivé à capter Radio Soleil en ce début matinée. Aussi j’étais privé des dernières informations sur la suite des manifestations de protestation organisées dans plusieurs régions du pays depuis le début de la semaine. Il y avait eu des morts et de nombreux blessés à Gonaïves où les manifestants avaient mis le feu au Palais de Justice. Depuis maintenant plus de deux mois, les manifestations d’étudiants ou de la population contre le pouvoir s’accentuaient, créant de plus en plus de troubles et finissant toujours par des morts et de nombreux blessés. J’assistais la veille, au passage d’une manifestation près du Bureau National. Maxeau avait reconnu des scouts, mais ceux-ci n’étaient pas en uniforme.

            – Ils savent faire la distinction entre leurs responsabilités de scouts et leur vie de citoyen ! M’avait-il dit fièrement.

         Cette distinction ne faisait que renforcer la notoriété du scoutisme au sein de la population. En descendant en ville, je me heurtais à un grand nombre de tontons macoutes revêtus de leur uniforme en bleu de chauffe, style policier new-yorkais, avec l’écusson frappé de la pintade. Ils étaient partout mêlés à des groupes de policiers ou de militaires et ils étaient tous armés d’un fusil.

        Le visage familier de l’un d’eux posté au coin de la rue du Docteur Aubry et de Lalue m’intrigua. Je réfléchis un moment et finalement je découvris que, malgré le fait qu’il arborait d’énormes lunettes de soleil, c’était bien le petit marchand ambulant habituellement posté devant l’entrée du Bureau National et que je saluais poliment chaque matin. Quand j’arrivais à destination, son absence inhabituelle devant le seuil, confirma mon observation. Le store métallique du Bureau national des Scouts d’Haïti était entrouvert. Je me glissai dessous et j’entrai. J’y trouvai Denisa assis sur les marches de l’escalier. Je le saluai.

         – Tu ne connais pas les nouvelles ? Me demanda-t-il.

         – Non, répondis-je, je n’ai pas pu capter Radio Soleil ce matin.

         – C’est normal ! Ils l’ont interdit d’émettre, comme pour les autres radios indépendantes.

        – Ah bon !

         – Bébé-Doc a instauré l’état de siège.

         Denisa ne semblait pas très bien comprendre ce que çela signifiait.

         – J’ai téléphoné à Maxeau, poursuivit-il. Il m’a dit qu’il fallait tous rester chez nous et que je devrais bien fermer le Bureau National.

         – OK ! Je vais juste monter prendre quelques dossiers et je vais obéir aux ordres de chef Maxeau !

        Je mis au garde-à-vous devant lui. Cela fit sourire Denisa qui aimait bien quand je plaisantais. En remontant dans la voiture, je décidais de m’arrêter au Bureau de l’AFVP pour voir s’il y avait plus de nouvelles. Dans la rue, les gens ne comprenaient pas très bien la situation. Quelques boutiques, que Denisa appelait « boutiks malzoreye » (boutiques misérables) avaient juste entrouvert leurs auvents. La ville semblait calme comme à l’affût.

        Quand j’entrais dans le bureau de l’AFVP, je m’étonnais de n’y trouver que la secrétaire qui fut elle-même surprise de ma visite.

         – Comment ? Dit-elle. Tu n’es pas chez toi ?

        – Non, pourquoi ?

         – L’Ambassade de France a donné l’ordre à tous les résidents français de rester chez eux jusqu’à nouvel ordre.

         – Bon, le message n’est pas parvenu jusqu’à moi !

         – Maurice ne t’a pas prévenu ?

         – Non ! Mais est-ce que les gens de l’Ambassade savent réellement où demeurent tous leurs ressortissants ?

         La secrétaire ne sut pas quoi répondre et elle semblait désemparée.

         – Bon, merci pour l’info, je vais rentrer ! Si Maurice veut me joindre, j’habite Villa Bel Soleil, rue la Fleur du Chêne.

         Je quittais le bureau et je m’arrêtais juste à la petite épicerie de mon quartier pour acheter quelques provisions en vue des jours qui venaient. Je pensais également que je devrais prendre plus d’informations auprès de Gérard-Marie qui habitait la même résidence que moi.

Lundi 3 février 1986

         Le tir d’une rafale d’arme automatique me tira du sommeil. Il faisait encore nuit. Je ne bougeai pas. Le tir venait juste de l’autre côté du mur qui séparait la résidence d’un grand terrain où un bâtiment était en construction. Mon logement n’était séparé de ce mur que par un petit corridor d’un mètre cinquante de large. Est-ce que les tessons de bouteille cassés coulés dans le béton en haut de ce mur et surmonté d’un petit barbelé seraient suffisants pour empêcher tout intrus armé de pénétrer dans la résidence ? J’étais aux premières loges ! J’essayais de chasser cette frayeur de mon esprit.

         Ce matin, je me sentais mieux. Je venais de passer deux jours épouvantables cloués au lit, pris par la fièvre. J’avais pensé à une crise de paludisme, mais je prenais le comprimé de nivaquine méthodiquement tous les jours. C’était donc autre chose. Je me souvenais que les autres volontaires avaient parlé de crises de « dengue » qui ressemblait à celles du paludisme. De toute façon, j’avais faim, c’est donc que j’allais mieux. Je me levais pour me faire un bon petit-déjeuner. Comme il était hors de question de sortir, j’irai aux nouvelles auprès de Gérard-Marie en fin de matinée.

         Je profitais de cette longue matinée pour poursuivre la rédaction de l’article demandé par les Scouts de France. Le plus dur avait été réalisé vendredi soir : se lancer dans l’écriture… !  Je ne me trouvais plus devant une page blanche. J’avais structuré mes idées et rédigé deux pages de texte. Je passais maintenant du temps pour les relire, trouver des titres accrocheurs de l’article et de ses différentes parties. Je n’avais pas le talent d’un journaliste. Mais si je me mettais moi-même dans la peau du lecteur, j’arriverais plus facilement à rendre mon texte attractif.       J’hésitais sur le titre, puis finalement je me décidais de reprendre la controverse d’un article intitulé : « Y a t-il un volontaire dans la salle ? » qui était sorti dans cette même revue des Scouts de France. J’écrivais donc : « Le volontaire pour Haïti est dans la salle ! »

         Je restais pensif un moment. Ce titre évoquait le souvenir du moment où mon projet était sorti de l’incognito, chez les Scouts de France… C’était lors du dernier repas festif regroupant l’ensemble des participants du stage de formation suivi à Jambville – propriété des Scouts de France -, stage auquel Dominique m’ avait demandé de participer.

         René, Commissaire National à la Formation des Scouts de France dirigeait ce stage. Il avait pris la parole pour un discours de clôture, et lors de celui-ci, il demanda au Volontaire pour Haïti de se lever. Cela surprit tout le monde, moi le premier. Je pensais rester discret sur mon action. René poursuivit sur le soutien mis en place en faveur des Scouts d’Haïti, et – avec son art de manier le verbe – l’assistante fut vite enthousiaste sur le projet, tel qu’il le découvrait. Tous voulurent aider ce volontaire pour son appui aux projets de développement communautaire des Scouts d’Haïti. Ce soir-là, le projet avait pris la tournure d’une mission. J’avais promis, par l’intermédiaire de René, de tenir les autres stagiaires au courant du déroulement de celle-ci.

         Cette dernière réflexion me sortit de mes pensées et me fit reprendre la rédaction de l’article. Cette anecdote pourrait servir d’introduction pour l’article car finalement je ne faisais que donner mes premières réflexions après ces quatre mois d’adaptation et d’observation et je tenais ainsi ma promesse faite aux autres stagiaires.

         La première partie de l’article situait Haïti avec ce titre « Le pays le plus pauvre d’Amérique Latine ». J’étais sûr que peu de lecteurs ne sauraient situer le pays et qu’ils ne connaissaient pas la situation dans laquelle il se trouvait. « Cette jeunesse sur laquelle il faut compter » fut un clin d’œil, pour la deuxième partie, avec la conjoncture actuelle où les jeunes étaient très engagés dans les événements qui se déroulaient et dont personne ne connaissait encore l’issue.

         Après avoir rencontré Gérard-Marie, je décidais de faire un saut jusqu’à la « kay V.P. » pour avoir des nouvelles des autres volontaires. J’en profiterai pour faire des courses. Mes provisions étaient pratiquement épuisées et je ne savais pas ce qui se passerait cette semaine. Gérard-Marie m’avait dit que je pouvais circuler mais il me recommandait d’être très vigilant et de respecter le couvre-feu. Je trouvais la kay des volontaires très animée. Nombreux étaient ceux qui avaient été invités à regagner Port-au-Prince par sécurité. Les volontaires se racontaient les dernières péripéties en province. S’ils n’étaient pas trop inquiets sur leur sort, ils se demandaient quelles informations arrivaient jusqu’en France. L’un d’eux évoqua avoir capté Radio France Internationale qui citait uniquement les différentes manifestations et les nombreux morts.

         – Si ça se trouve, ils en savent plus que nous à la télé et dans les journaux.

         – Oui, nos familles doivent êtres inquiètes ! Dit Dominique, un volontaire basé dans le Nord.

Les autres en profitèrent pour se moquer de lui… que sa maman devait lui manquer… qu’il n’avait pas encore coupé le cordon ombilical…..

         – Trève de plaisanteries ! Finit par dire Christian. Est-ce que l’un de vous est arrivé à téléphoner en France.

Un grand silence se fit.

         – J’ai essayé, dit Alexandre, mais c’est pratiquement impossible d’avoir une communication vers l’international, c’est soit occupé ou soit en dérangement.

         – Bon, j’irai à l’aéroport ce soir, reprit Christian, je trouverai bien quelqu’un qui rentre en France, si vous avez du courrier, préparez le avant six heures au plus tard dans la corbeille à l’entrée.

         La vie dans cette maison de passage était bien organisée et une corbeille pour « l’avion du lundi » était installée à l’entrée. Chaque lundi soir, l’un des volontaires prenait le courrier pour le confier à un ressortissant français regagnant la France. Je l’avais souvent fait, pour ma part, en récupérant tout le courrier « à poster » le lundi midi au Bureau de l’A.F.V.P. Je pensais qu’il avait raison et je décidais de rentrer immédiatement chez moi pour écrire à mes parents afin de les rassurer. La dernière lettre que j’avais reçue le mercredi 29 était datée du 13 janvier, Je ne pouvais donc pas savoir quelles informations ils avaient de la situation en Haïti.

Je commençais ma lettre ainsi :

« Chers parents,

Je ne sais pas quelles nouvelles vous avez d’Haïti, mais ne vous alarmez pas, faites la part des choses. Il est vrai que la situation ici est assez grave. C’est le peuple sans armes qui se révolte, manifestant et détruisant tout ce qui touche le duvaliérisme….Les tontons macoutes se cachent. L’armée n’intervient pas et semble soutenir le peuple en province. Il y a des barrages sur les routes. C’est ce qui fait le plus peur, d’après les autres volontaires, car la foule ne se contrôle pas, surtout quand les manifestants sont saouls comme des barriques… ! Nous ne sortons pas de Port-au-Prince. Tous les stages et autres déplacements ont été annulés. Vu la situation le Président a instauré l’état de siège, mais il n’a pas expliqué au peuple ce que cela voulait dire. Aussi cela ne fait qu’empirer. L’armée, et les tontons macoutes sont partout. Samedi, la situation était assez calme, la police, les militaires sont à tous les coins de rue « assurant la sécurité » du peuple tel que cela est annoncé…. ».

         Je terminais ma lettre en essayant encore de les rassurer sur ma sécurité. Et pour ne pas me contredire, je décidais de « rester à résidence » en attendant d’autres instructions.

7 février 1986

         En ce matin du 7 février, j’entendis tout à coup des tirs de canon qui semblaient venir du bas de la ville. Je m’étais levé de bonne heure pour avancer sur le dossier de Bois Boni. Gérard-Marie entra précipitamment dans mon logement en levant les bras au ciel dans une expression de joie.

         – Il est parti !

Je compris qu’il devait certainement parler de : Bébé-Doc.

         – Et où ça ?

         – En France ! Il s’est exilé en France avec l’aide des Etats-Unis. Viens voir avec nous les informations à la télévision.

         Je le suivis et je me retrouvai dans la salle à manger du domicile de son frère qui habitait juste à côté. À la télévision, sur la chaîne nationale, un gros plan était fait sur un groupe d’hommes dont la plupart étaient des militaires et qui se tenaient au garde-à-vous sur les marches du Palais National. Le présentateur annonça que le général Namphy, président du Conseil National de Gouvernement, allait faire une déclaration. Effectivement, l’un des militaires, en parfait uniforme s’avança un papier à la main. La caméra fit un gros plan sur lui.

         – T’as vu ? Dit le frère de Gérard-Marie, Il a oublié de prendre son portrait !

         C’était bien sous le portrait de Jean-Claude Duvalier et de son épouse, que le général Namphy commença à lire sa proclamation, d’une voix que l’on sentait chargée d’émotion:

« (…) La besogne à abattre paraît immense et nécessite les lumières de l’Esprit Saint…. Le pays aspire, nous en sommes conscients, à l’élaboration d’une constitution libérale, à la reconstitution d’un pouvoir législatif issu d’élections libres et à des élections présidentielles au suffrage universel direct. Tel est le programme de ce gouvernement provisoire, soucieux de remettre le pouvoir à un gouvernement démocratiquement élu, condition indispensable de la stabilisation sociale et au développement harmonieux de notre pays. »

         Puis la fanfare des forces armées d’Haïti entonna une puissante Dessalinienne (hymne national) à faire trembler les murs du Palais, reprise en choeur par tous :

« Pour le drapeau, pour la patrie

Mourir est beau, mourir est beau

Notre passé nous crie

Ayez l’âme aguerrie

Mourir est beau, mourir est beau

Pour le drapeau, pour la patrie

Mourir est beau, mourir est beau

Pour le drapeau, pour la patrie…. »

         Ah ! les c… Dit le frère de Gérard-Marie, ils hissent le mauvais drapeau !

         Effectivement, un soldat hissait le drapeau pour le salut des couleurs comme chaque matin. Mais c’était encore l’étendard noir et rouge des duvaliéristes alors que le vrai drapeau haïtien était bleu et rouge, symbolisant autrefois l’indépendance et la liberté. Le drapeau hissé, la caméra se tourna vers la foule amassée contre les grilles du Palais où des salves d’applaudissements claquaient, comme répondant au canon qui reprenait ses salves. Une véritable explosion de joie se lisait sur tous les visages dans un immense brouhaha de cris, de chants de slogans lancés par des groupes qui s’interpellaient et s’encourageaient. C’était surtout des jeunes qui étaient venus grossir cette foule en délire, qui riait, s’embrassait, applaudissait, semblait enfin exulter de trop d’angoisses contenues, de trop de souffrances subies. Toute la famille Tardieu posté devant l’écran commençait à faire des commentaires : «  Je l’ai reconnu, C’est Gérard Gourgue, le Président de la Ligue des droits de l’homme, qui est l’un des civils de ce CNG ! » Dit l’un d’eux.

Je ne disais rien. J’étais spectateur d’un événement dont je n’arrivais pas à en appréhender toute la portée et en comprendre toute la mesure. Gérard-Marie m’interpella :

         – Viens avec nous, nous descendons en ville !

         – Tu crois que c’est prudent, je suis normalement assigné à résidence !

         – Tu n’as rien à craindre, tu es avec nous !

         J’hésitais à cette invitation à descendre dans le centre ville. N’était-ce pas trop dangereux ? Finalement, porté par l’enthousiasme général, je décidais de me joindre à eux l

         Depart jean claude duvalier è fevrier 1986 haitiNous descendions en ville dans la petite Daihatsu. Dans la voiture, Radio-Soleil redonnait les nouvelles qui devaient être certainement relayées par toutes les autres radios dans le pays. Arrivés à hauteur de la rue Capois, nous étions freinés par une foule qui s’avançait vers le palais National. Elle semblait être immense et de toutes les catégories sociales (500 000 personnes dirent les journaux le lendemain). À la clameur de cette marée humaine, on percevait également le hurlement des klaxons. Les voitures roulaient dans tous les sens à tombeau ouvert. Sortis jusqu’à mi-corps des fenêtres des voitures, des jeunes se tenaient les bras tendus, poings fermés en signe de victoire, brandissant des rameaux d’acacia ou d’autres branches arrachés au hasard de leur course folle. Gérard-Marie discutait par la portière avec des manifestants qui criaient que c’était leur victoire et maintenant la chasse aux tontons macoutes : « le déchouquage »!

         – Cela veut dire quoi « déchouquage » ? Demandai-je

         – Cela veut dire « déraciner », ils lient ce mot à tout ce qui de près ou de loin évoquent le duvaliérisme. Ils disent avoir « déchouqué » Bébé-Doc et ils veulent continuer.

        Dechoukage bebe Doc Haiti 7 02 1986 Gérard-Marie apprit que certains manifestants essayaient de détruire la Statue du Marron inconnu. Ce symbole du duvaliérisme fut érigé par Duvalier sur la place du Champ-de-Mars, en face du palais, en l’honneur des esclaves révoltés qui, par la fuite hors des plantations, minaient le système esclavagiste. Nous contournions le long serpent convulsionné formé par des milliers d’Haïtiens qui avançaient en sautillant, dansant et en hurlant de plus en plus fort leur bonheur. Puis continuant à descendre dans le bas de la ville, nous arrivions rue de l’Enterrement et nous aperçevions des Haïtiens qui pillaient une maison et commençaient à y mettre le feu. Je préférais rester à l’écart, cela ne servait rien de me mettre près du danger, personne ne connaissait la réaction des tontons macoutes qui voulaient certainement défendre leur peau. Je n’étais pas journaliste non plus.

         Un bruit étrange me fit tourner la tête. Un Haïtien courait au milieu de la chaussée en poussant devant lui une machine à coudre sur son socle à roulettes. L’engin n’était pas prévu pour une course aussi folle. Les petites roulettes tournaient sur elles-mêmes, obligeant le nouvel heureux possesseur à zigzaguer involontairement d’un côté à l’autre de la rue. La scène m’amusa beaucoup.

         Nous passions devant une maison d’ un tonton macoute qui venait juste d’être « déchouquée ». Les pilleurs avaient démonté la maison à coups de masse et avec soin. Il n’en restait que les fondations….

         Il y avait une drôle d’odeur dans la rue. Une fumée grise montait au milieu d’un petit attroupement. L’odeur était très forte et nauséabonde. Quand Gérard-Marie fut à la hauteur du groupe, des manifestants expliquaient avec véhémence devant un petit groupe de journalistes et de caméras de télévisions qu’ils avaient exhumé les restes de Duvalier Père et des tontons macoutes les plus célèbres dont ils citaient les noms. L’un des manifestants arborait les lunettes qui, d’après lui, étaient celles du dictateur. C’est vrai qu’elles ressemblaient à celles vues sur les photos, mais était-ce la vérité ?

         J’étais décontenancé devant cette rage avec laquelle ce peuple traquait les tontons macoutes. J’appris par Gérard-Marie, qui discutait avec tout le monde, que certains avaient été lapidés, d’autres brûlés vifs. Ces scènes de violence seraient rapportées par les journalistes sur toutes les télévisions du monde entier masquant au second rang la joie immense des Haïtiens que j’avais pu constater de visu pendant toute cette matinée. La situation semblait se dégénérer. Gérard-Marie décida qu’il serait plus prudent de rentrer, pour éviter tout risque de se trouver dans un lieu où les tontons macoutes se défendaient avec des armes.

         En remontant dans la voiture, je l’interpellai :

         – Vous devez être reconnaissants auprès des américains qui ont poussé Bébé Doc à partir ainsi !

         – Non, pas tant que ça, l’anti-américanisme, reste très fort dans toutes les couches sociales. Il y a un rejet violent de toute tentative « d’ingérence » dans les affaires d’un pays dont la population a une conscience très haute d’avoir été la « première République noire ». Il ne faut pas oublier que la période d’occupation américaine occupe une place très importante dans la conscience collective haïtienne. Les héros de la résistance contre l’occupant continuent à être vénérés. Tel Charlemagne Péralte, chef d’une jacquerie paysanne, tué par l’armée américaine, dont l’icône est présente dans la moindre maison haïtienne.

         – Et la France ?

Gérard-Marie eut un grand éclat de rire.

         – Tu n’as pas vu ?

         – Quoi ? Demandai-je surpris

         – Les inscriptions sur les murs !

         -Non !

Il poursuivit en riant :

         – Il y avait marqué : France = poubelle !

Il se reprit à rire, mais en voyant mon air dépité, il me dit aussitôt.

         – Ne t’inquiète pas ! Ce n’est qu’une réaction du fait que la France a accepté l’exil du dictateur mais les Haïtiens préfèrent la France aux USA et sont certainement reconnaissants de son implication dans la négociation pour le départ du dictateur.

Nous rentrions à la Villa Bel Soleil et restions tranquilles le reste de la journée.

         Dans les jours qui suivirent, on assistait à la multiplication des gestes de fraternité et de solidarité, dans tous les quartiers et dans toutes les familles. Des comités se formèrent spontanément pour nettoyer les rues. Le drapeau bleu et rouge fut arboré partout et remplaça le drapeau noir et rouge que Duvalier avait créé, de son propre chef, pour en faire le symbole de son identification à la nation.

         Mais la fête du 7 février n’allait pas durer. L’armée était prise de court pendant quelques jours devant les foules en furie contre les tontons macoutes. Elle ne semblait guère en effet disposer de pouvoirs. La hiérarchie de l’Eglise suppliait le peuple de ne pas s’engager dans la vengeance.     L’espoir que les tontons macoutes connus comme criminels fussent mis en état d’arrestation et livrés à la justice, fut plutôt illusoire. Seuls quelques-uns furent capturés. Dans la plupart des cas, ils étaient partis à l’étranger sous la haute protection de l’armée, quand ils ne demeuraient pas en toute tranquillité chez eux, sans même être désarmés. Ce qu’on prenait pour lourdeur, impuissance ou incompétence dans le nouveau gouvernement provisoire n’était, chez les nouveaux « maîtres » de l’Etat haïtien, que volonté de gagner du temps face à un peuple qui prétendait envahir l’espace national. Le cri du 7 février pouvait-il donc durer plus que l’espace d’un matin ? L’apprentissage de la démocratie était dur. Je ne disais rien. Quand on met les pieds dans un pays, il faut toujours faire très attention aux susceptibilités.

         À la fin du mois de février, je me rendais à Jérémie avec Maxeau pour animer un cours de pré-titularisation. Celui-ci, craignant les inondations dans la voiture lors du passage des rivières, avait pris le soin de faire disposer de nombreux cartons. Il plaça le plus possible en hauteur les objets craignant l’humidité. Il avait même pris ses espadrilles en cas de bain forcé. Avec tout ça, nous ne partions que vers dix heures trente ce matin-là. Ce qui me contraria car je savais que la route était longue. La route se passa sans problème jusqu’à l’arrivée à Jérémie vers dix-huit heures trente. Dans les derniers kilomètres, je sentais quelque chose d’anormal au niveau de la tenue de route de la Lada : C’était une crevaison. Je dus sortir les affaires du coffre – et les cartons- pour prendre mes outils ! L’arrêt ne dura qu’ un quart d’heure mais la nuit commençait à tomber. Arrivés à Jérémie, nous fûmes accueillis par François qui était préoccupé ; les stagiaires d’Anse d’Hainaut ne pouvaient pas venir faute de moyen de transport. Ils se tournèrent vers moi. Je me souvenais de ma première expérience après une longue journée de route. Aussi, je leur fis comprendre que cela ne serait pas très prudent, surtout qu’il faisait déjà bien nuit.

         Le stage se déroula sans problème. Maxeau commençait à prendre confiance dans mes capacités à animer avec lui de nombreuses sessions. J’ajoutais quelques sessions plus pratiques comme un atelier sur les nœuds avec des exemples d’utilisation pour tous les jours.

         Le stage se termina en fin de matinée le dimanche. Ce jour-là, Jérémie fêtait la victoire sur le duvaliérisme à leur façon. C’était incroyable ! Rien que pour ça, j’en oubliais les fatigues du déplacement. Pour décorer les rues, les Haïtiens avaient carrément sorti le mobilier de leur maison : tapis salons, TV…. Nous pouvions ainsi faire salon dans rue. Sur un mur près de la cathédrale, il y avait une superbe fresque peinte avec cette déclaration d’intention : « Nous avons pour arme la loi, pour étendard l’idéal démocratique et pour boussole la morale chrétienne. »

         Personne n’avait oublié que les habitants de Jérémie étaient fiers de leur évêque : Mgr Romulus, pour ses différentes prises de position. Mais si la hiérarchie épiscopale avait lutté aux côtés du peuple pour renverser le dictateur, le clivage au sein de l’Eglise apparaissait ensuite. Les évêques et une partie du clergé voulaient mettre l’accent sur la réconciliation et le pardon, tandis que les religieux, tout spécialement, et les communautés ecclésiales de base -Ti Legliz (en créole) – insistaient sur la justice et aspiraient à de véritables changements dans leur pays, le plus pauvre du continent américain. Ils s’inscrivaient dans un projet de libération d’Haïti et ils se voulaient fidèles à l’option préférentielle pour les pauvres, l’axe pastoral prioritaire de l’Eglise latino-américaine depuis la conférence de Medellin en 1968.

         Mais les évêques mettaient en garde contre l’apparition récente d’une Eglise populaire, comme ce fut le cas au Nicaragua. Ils y voyaient une « tentative de récupération des communautés ecclésiales à des fins politiques » et redoutaient que le courant de la théologie de la libération ne questionna l’organisation traditionnelle de l’Eglise marquée par l’allégeance de certains évêques au régime duvaliériste. En effet, le concordat signé en 1860, donnait le privilège au président de la république de nommer les archevêques et les évêques qui prêtaient serment d’obéissance au gouvernement. Il ne fut remanié qu’en 1984 ( suite à la visite de Jean-Paul II en 1983).

         À mon retour à Port à prince, je trouvais sur mon bureau une dizaine de lettres envoyées depuis la France depuis fin janvier. Les choses avaient repris leur cours. Dans une des lettres, mon père me mettait en garde pour ma déclaration d’impôt. Je me rendis alors à l’Ambassade. Les fonctionnaires en place me dirent qu’ils n’avaient pas d’information pour le moment, les expatriés ne réalisant leur déclaration de revenus qu’en avril…. Ainsi la vie reprenait son cours….