« Tous les blancs ont une montre,
mais ils n’ont jamais le temps.»

Proverbe africain.

13 –  L’ascension du Pic Macaya

 

         Aux premières lueurs du matin, la Lada avait pris son rythme de croisière sur la route asphaltée menant à la ville des Cayes. Mes deux compagnons d’aventure avaient bien planifié un départ le matin à 4 heures 30 mais ils avaient eu une panne d’oreiller. Je les avais trouvés encore endormis à la kay de passage. Le départ n’eut donc lieu qu’à six heures. Par chance, la traversée de Carrefour fut assez rapide. La veille, j’avais juste pris le temps de chercher dans mes documents sur Haïti, s’il y avait quelque chose sur le Pic Macaya pour paraître moins idiot auprès des deux autres volontaires. J’avais trouvé un court article parlant du parc Macaya.

         Ce parc national se trouvait dans le massif de la Hotte et couvrait 5500 hectares sur deux mornes : le morne Formond et le morne Macaya. Ces mornes étaient coupés de profondes ravines donnant naissance aux grandes rivières du sud de la péninsule : la Grande Ravine du Sud, la rivière de l’Acul, la rivière de Port-à-Piment, des Roseaux, Guinaudée et la rivière Glace. Ces massifs étaient généralement calcaires, souvent karstiques, entrecoupés par des formations volcaniques. Une grande faille qui traverse la péninsule du Sud, via la Grande Ravine du Sud séparait les deux massifs. L’auteur de l’article disait que l’on y accédait à partir des Cayes; la randonnée à travers cette forêt vierge pouvait prendre plusieurs jours pour atteindre le pic Macaya. À cette lecture, j’avais un mauvais pressentiment car mes compagnons n’avaient parlé que d’une randonnée de seulement deux jours. Avaient-ils eu la bonne information ? En plus aucun d’eux n’avait une carte détaillée en sa possession.

         Perdu dans mes réflexions, j’admirais le paysage au lever du jour, la route longeait la baie des Zanglè, prolongement naturel de celle d’Aquin. En haut de la côte,   j’avais une vue panoramique sur les rizières de Saint Louis du Sud. Les couleurs contrastées du paysage étaient adoucies par une légère brume qui se dispersait au fur et à mesure que la température s‘élevait. Mes deux compagnons finirent par se réveiller complètement quand j’arrivais au niveau de la ville des Cayes. Nous devions nous arrêter à la barrière mise en place en travers de la route et décliner notre identité au Poste de Police. Mes compagnons de randonnée semblaient maintenant en forme. Lorsque le plus gradé des militaires demanda à Alexandre son nom, celui-ci annonça avec un air très sérieux :

         – Jimmy Hendrix !

À ce nom, le militaire ne réagit pas, mais semblait bien embêté. Devant son air ahuri, Alexandre lui proposa de l’écrire sur son cahier où étaient répertoriés tous les noms des personnes qui avaient passé la barrière ainsi que le numéro de la plaque du véhicule. C’était une manière au régime de contrôler la circulation des biens et des personnes. Il écrivit donc son nouveau pseudonyme, en inventa un autre pour Christian et trouva celui de: «Castor Junior» pour moi ! Il en profita pour demander au militaire qu’elle était la route pour approcher le Pic Macaya.

         – Nous sommes en mission scientifique, ajouta-il.

Le militaire prenant l’information au sérieux leur dit que le mieux était d’atteindre la Forteresse des Platons et il indiqua l’itinéraire.

         – Ingénieur ! nous pouvons y aller, dit-il en s’adressant à moi, ce noble soldat nous a donné l’itinéraire.

         Nous saluions les militaires en démarrant. Ceux-ci nous rendaient le salut en semblant impressionnés par cette équipe de jeunes scientifiques dont ils n’avaient pas été informés du passage.

         Éloignés du Poste, nous éclations tous de rire dans la Lada. Je pris la « route nationale 7 » vers Jérémie. Puis à Marcelline (Poste Avancé), j’empruntais une piste sur la gauche. Je fus bien content d’arriver au pied de la forteresse des Platons qui n’était située qu’à 35 km des Cayes. La piste de montagne sinueuse, souvent détrempée, était certainement plus adaptée aux chevaux ou aux bourricots, qu’aux voitures. Aussi les quatre dernières heures de conduite m’avaient exténuèes tant la tension était grande pour éviter toute mauvaise manœuvre qui aurait pu nous précipiter dans le ravin.

         Notre arrivée créa un petit attroupement de curieux. Les habitants, en voyant monter la Lada, avaient peut-être pensé à une « descente » de tontons macoutes. Ils furent rassurés de voir que ce n’était que des « blancs ». Ils n’avaient effectivement que peu de visiteurs motorisés à part des « blancs » qui semblaient s’intéresser à ces montagnes et assez fous pour emprunter cette piste en voiture. La forteresse située au nord-ouest des Cayes s’élevait à 750m d’altitude. Elle avait été construite sur ordre de Dessalines en 1804 et sous la supervision du général Nicolas Geffrard. Elle semblait en bon état.

         Depuis celle-ci, nous dominions toute la vallée. Les nuages présents à cette attitude permettaient de voir que des portions de paysage à travers des trouées où le soleil s’engouffrait. Devant, nous pensions que c’était la plaine des Cayes que l’on devinait en contrebas. Le paysage était superbe, seul le pic Macaya était invisible, caché derrière des nuages gris. La petite troupe de curieux observait ces trois blancs qui préparaient leurs sacs à dos et qui se répartissaient la nourriture. Ils se demandaient certainement s’ils étaient des Américains mais, ils devaient trouver qu’ils parlaient trop bien le français.

         Alexandre s’adressa à eux en créole pour demander des indications pour aller vers le pic Macaya. Ils montrèrent la direction, mais ils furent incapables de répondre aux questions précises sur le chemin à suivre, le dénivelé, le temps nécessaire pour y arriver. Par contre, ils se proposèrent tous de servir de guide. Nous n’avions pas confiance et nous pensions plus qu’ils étaient surtout intéressés par l’argent que pouvait leur procurer un tel service. Nous arrêtions donc la discussion et nous commencions de marcher dans la direction indiquée. Nous étions en début d’après-midi, il ne fallait plus perdre de temps.

         Dans ce pays à l’habitat dispersé, nous suivions des sentiers qui desservaient des petites maisons paysannes perdues au fond des mornes. Nous descendions une piste à travers une végétation luxuriante et nous débarquions brusquement au milieu du marché d’un village où nous fûmes l’objet de beaucoup de curiosité car il semblait très rare que des « blancs » viennent jusque-là. Notre passage provoquait un petit attroupement, surtout de la part des enfants et nous en profitions pour essayer de glaner des renseignements sur le chemin à suivre jusqu’au Pic Macaya. Quand nous expliquions que nous étions venus avec l’intention d’aller gravir cette montagne la plus haute d’Haïti, les Haïtiens ne semblaient pas nous comprendre. Nous finîmes par interpréter que nous devrions gravir finalement deux montagnes: le Pic Formond (2’250m) et le Pic Macaya         (2’347m). Nous devrions d’abord passer le premier, puis redescendre dans une grande ravine avant d’atteindre le deuxième pic.

         Sur les indications reçues, nous remontions en direction du premier pic indiqué. En suivant le sentier, j’observais les pratiques culturales dans cette région perdue et je pus constater que les paysans essayaient de cultiver tous les terrains dont la pente était encore acceptable, pour y faire du manioc, de l’igname, du sorgho, de la patate, du haricot, de la pistache et du maïs. Mais ils ne semblaient pas connaître la culture en terrasses. Il n’y avait aucune protection végétale par courbe de niveau. Par forte pluie, l’érosion devait certainement être importante. Ils avaient également de la chance que ces cultures ne soient pas trop gourmandes en eau car le sol ne semblait pas avoir une grande capacité de rétention en eau. Le fait d’avoir de la pluie de mars à décembre leur permettait de cultiver les sols presque tout au long de l’année.

         Au bout de deux heures de marche, nous ne savions plus très bien où nous diriger car il n’y avait plus de sentiers. Une forêt dense se présentait devant nous. Les paysans qui avaient commencé à nous accompagner nous avaient abandonnés un par un en essayant malgré tout de nous soutirer un peu d’argent, se plaignant de leurs conditions misérables.

         Alexandre qui n’avait pas apprécié de se faire mener en bourrique, les envoyait gentiment promener en leur faisant comprendre en créole qu’il n’était pas dupe et que s’ils ne pouvaient pas nous donner des indications précises, ils ne méritaient rien. Nous devions cependant trouver un guide. La question fut posée à un groupe de paysans que nous venions de croiser et ceux-ci nous recommandèrent l’un d’eux.   Celui-ci semblait être plus crédible car il disait cultiver des « jardins » au pied du Pic Macaya. Il gagna ainsi notre confiance. Il nous demanda d’attendre un peu. La pause improvisée fut appréciée jusqu’à ce que nous nous interrogions si ce guide ne nous faisait pas faux-bond. Au bout d’une demi-heure, celui-ci réapparut. Il avait pris sa machette, une petite besace et un vieux gilet.

         – C’est signe qu’il est sérieux et qu’il connaît réellement les lieux. Car c’est vrai que là–haut, il ne doit pas faire chaud, dit Alexandre.

         – Bon, on y va ! Dit-il en créole à notre nouveau guide qui acquiesça de la tête.

         Il avançait vite et nous avions du mal à le suivre. Il était pourtant pieds nus. Lorsque ce retard prit plus d’une cinquantaine de mètres, nous voulûmes lui demander de nous attendre. Par contre nous ne connaissions même pas son nom.

         – Nous allons lui demander dit Alexandre.

         – Eh! Cria–t-il, en créole, comment t’appelles-tu ?

Ascencion_Pic_makaya_1986Notre guide se retourna et dit :

          – Sé Ridicule ! En faisant un geste vers lui.

         – C’est quoi qui est ridicule? Cria de nouveau Alexandre qui ne semblait pas bien comprendre la réponse.

         – Attends ! dit Christian à Alexandre, en s’arrêtant. Tu ne comprends pas : c’est son nom!

         – Son nom ? Tu es fou!

         – Non c’est ridicule ! Repris-je en voulant jouer sur les mots.

Nous avions tous un fou rire. Heureusement Ridicule avait repris son chemin devant nous et ne semblait pas nous entendre.

         Notre ascension nous menait à travers une végétation luxuriante. Ridicule frayait un chemin à travers celle-ci avec la machette. Nous étions en admiration devant ces frondaisons. L’air y était frais. Nous marchions un bon moment en se demandant comment notre guide faisait pour retrouver son chemin. Le temps passait doucement il nous semblait que nous ne montions plus mais que nous descendions à nouveau en suivant une petite ravine. Finalement nous sortions de cette forêt ou tout moins de ce qu’il en restait. Un paysage bien différent se présentait devant nous formé de troncs cassés dans tous les sens.

         – Vous avez vu ça! Dit Alexandre. On dirait le passage d’un troupeau de dinosaures !

         – Non, ce sont les traces du passage de l’ouragan Allen, reprit Christian. J’ai appris qu’il avait fait beaucoup de dégâts dans le Massif de la Hotte!

         – Quel souffle! On peut dire qu’il l’avait mauvaise : « l’haleine » ! dis-je.

         Au bout de quelques heures, nous continuions à descendre. Le soleil se cachait derrière la montagne et la lumière du jour commençait à décliner. Nous nous trouvions finalement, en cette fin de journée, au fond de la ravine, en amont d’un petit torrent. Ridicule nous expliqua que ce ruisseau formait la Grande Rivière du Sud.

         – Cela tombe bien ! Dit Alexandre, on va refaire notre approvisionnement en eau, mais ne t’inquiète pas, c’est pas nous qui allons l’assécher !

         Nous descendimes donc au niveau du petit torrent. Nos sacs posés, nous étions contents de nous rafraîchir. Alexandre sortit son matériel : un filtre à eau portatif. Il l’installa et commenca à remplir les gourdes. La filtration de l’eau prenait du temps et nous pouvions admirer le paysage au crépuscule de cette journée. Nous enfilions un pull car il commençait à faire froid à cette altitude. Au bout d’un moment, pris par notre préoccupation de filtrage de l’eau, nous en avions oublié notre guide.

         – Mais où est Ridicule ? demandai-je, en regardant tout autour de nous. Je ne le vois plus.

         – Attends ! On va l’appeler, dit Alexandre.

         Son nom fut crié à tout vent. L’écho de la vallée nous renvoyait nos appels, ce qui nous fit bien rire. Finalement, nous vîmes Ridicule descendre du côté du versant d’où nous venions, en nous faisant signe de le rejoindre. Nous décidions de remonter le versant à contrecœur, mais nous comprenions pourquoi en rejoignant notre guide.

         Celui-ci avait, à flanc de la montagne, une petite cabane construite avec des branches et recouverte avec de la paille de différents végétaux. Il avait commencé à faire un petit feu de bois avec des branchages, juste à l’entrée de celle-ci.

         – Super comme bivouac ! Estima Alexandre en entrant dans la cabane. Il y a assez de place pour y dormir tous. Nous installions une petite bâche plastique pour s’isoler du sol et nous sortions nos sacs de couchage. Nous invitions Ridicule à partager notre repas frugal. Ne connaissant pas la durée de notre périple, nous décidions cependant de rationner nos provisions. Nous voulions en savoir plus sur le chemin qui nous restait à effectuer. Nous posions au moins cinq fois la même question, mais de façon différente pour essayer d’obtenir de notre guide, la durée nécessaire pour atteindre le sommet du pic Macaya. Mais le paysan répondait toujours différemment, ne semblant pas bien comprendre les préoccupations de ces « Blancs ».

        La discussion se termina sur une pensée philosophique d’un soir sur la « Différence de cultures » entre européens pragmatiques et un paysan vivant au jour le jour. Le sommeil nous gagnait et nous apprécions la chaleur de nos sacs de couchage. La cabane n’était pas très hermétique, nous pouvions voir le ciel étoilé à de nombreux endroits.

         – Tu n’as pas peur que l’on soit dérangé dans la nuit, demanda Christian ?

         – Il n’y a rien à craindre, notre guide veille ! répondit Alexandre qui n’avait certainement pas envie d’organiser un tour de veille.

         – Oui, il veille sur le feu car il n’a pas l’air d’avoir chaud, dis-je.

         – On devrait lui filer une couverture, suggéra Christian.

         – Tu es fou, il n’aura alors aucune raison d’entretenir le feu.

         Le réveil se fit à l’aurore. Nous avions peu envie de nous extirper de nos sacs de couchage tant l’air était frais. Ridicule était toujours là à entretenir le feu qui fut utilisé pour confectionner un café chaud avant de quitter ce bivouac. Je dis que j’avais un peu des courbatures au niveau des adducteurs.

         Mes compagnons se moquèrent du « scout ». Je dis pour ma défense, que c’était certainement parce que j’avais été trop tendu, pendant la montée en voiture jusqu’à la Forteresse. Ils ne rejetèrent pas la remarque, mais ils me dirent que je devais tenir jusqu’au bout car ils avaient encore besoin de moi et surtout de ma voiture !

         -Regarde un colibri ! dit Christian

Il pointa son doigt dans la direction de l’oiseau. Il était si petit qu’Alexandre sortit ses jumelles pour mieux l’observer et il les prêta à ses compagnons de randonnée. Nous suivions Ridicule qui avait toujours une longueur d’avance. Nous le voyions de temps en temps ramasser des herbes. Il nous expliqua qu’elles avaient des vertus médicinales utilisées par la population et les prêtres vaudous.

         Cette matinée fut riche de découvertes tant la faune et la flore étaient variées. Nous admirions différentes orchidées qu’Alexandre prenait en gros plan dans son appareil photo. Nous traversions une zone humide où nous nous enfoncions jusqu’aux genoux et qui alternait avec d’autres zones sauvages où l’herbe était haute, rendant la marche fatigante.

         – J’espère qu’il n’y a pas de serpents ? Demandai-je

Mes deux compagnons qui ne s’étaient également pas posé   la question jusque-là suggérèrent de demander à Ridicule :

         –   Dit Ridicule, y a-t-il des serpents ?

         – Oui, il y a des « couleuvres endormies ».

         – Des quoi ?

         – Des couleuvres endormies, mais ce n’est pas méchant.

         – C’est vrai. Si c’est des couleuvres : ce n’est pas méchant, mais pourquoi les appelle-t-on « endormies », demandai-je.

         – Parce ce qu’elles restent immobiles quand elles digèrent leurs proies ! Répondit-t-il.

         Nous reprenions notre ascension et nous arrivions au sommet du Pic Macaya ce dimanche vers midi. Douze heures de marche nous avaient été nécessaires pour atteindre notre but. Ce n’était pas une dénivellation de 1500 mètres que nous avions réalisée, mais deux. Nous étions descendus au niveau du lit de la Grande Ravine du Sud qui devait se situer à environ 800m d’altitude dans la grande faille qui séparait les deux montagnes. Au sommet, la température restait à environ 15°c malgré le soleil. La flore sur le sommet du pic était bien conservée dans une forêt de pins de type occidental. Un vrai contraste avec les autres forêts plutôt composées principalement d’espèces endémiques. Nous essayions d’apprécier la hauteur des pins.

         – Certains doivent faire plus de quarante mètres de haut ! Dit Christian, en connaisseur.

         – En tout cas je n’en avais jamais vu de si gros, celui-ci doit bien avoir bien deux mètres de diamètre, dis-je.

         Après avoir pris quelques photos et réalisé une courte pause, nous décidions de redescendre. Nous avions fait un petit tas de cailloux près de l’un des gros pins comme font les marcheurs qui atteignent un sommet.

         Brusquement, je criai de douleur et je tombai en arrière. Mon sac à dos amortit ma chute. J’étais pris d’une violente crampe dans le mollet et je tenais celui-ci en hurlant, tant la douleur du muscle contracté était vive. Alexandre me défit aussitôt ma chaussure. Il me prit les doigts de pied fermement de la main droite. De la main gauche il appuya sur mon genou de façon à ce que la jambe reste bien tendue. Puis de la main droite, il rabattit les doigts du pied vers la cheville tout en poussant le pied pour le faire pivoter en direction de la jambe. La tension exercée depuis le bout du pied tendit le muscle du mollet. Le muscle reprit sa position et la douleur passa. Je restais un moment la jambe allongée attendant d’être sûr que le muscle soit complètement détendu.

         – Bon ça ira ? me demanda Alexandre

         – Merci. Il va bien le falloir! Nous ne sommes pas rendus.

         Je repris la marche. La descente était difficile à cause de la pente et des grandes herbes. J’essayai de les utiliser comme toboggans et je me laissai glisser sur les fesses tant que je le pouvais, essayant d’éviter les obstacles. Je me résignais à reprendre une marche normale quand nous atteignions une zone plus caillouteuse.

         Je m’écroulai d’un seul coup sans prévenir. Christian qui fermait la marche m’interpella, mais je ne répondis pas.        J’étais blanc et livide. J’avais perdu connaissance.

         – Mets-lui les jambes en l’air, dit Christian.

Alexandre s’exécuta aussitôt et Christian me donna des claques sur les joues pour me ranimer. Je repris connaissance et je demandai ce qui m’était arrivé.

         – Tu es tombé dans les pommes! Tu nous as fait peur.

         – Désolé, je ne m’en suis pas rendu compte.

         – Ça c’est sûr! Tu es tombé comme une masse.

Ridicule avait contemplé la scène. Il avait disparu. En constatant sa disparition, les trois compagnons étaient dépités et Alexandre n’avait pas le courage de héler son nom…

         – Laissez-moi ici et rentrez, dis-je.

         – T’es c…, tu n’imagines pas que l’on va te laisser seul. Et qu’est-ce que tu feras ?

         – Je n’y arriverai jamais !

         – Nous ne te laisserons pas tombé. Nous mettrons le temps qu’il faudra pour rentrer.

         – Est-ce que tu as assez bu ?

         -Oui, j’ai fait attention comme vous, de boire suffisamment.

         Nous vîmes Ridicule nous rejoindre à notre grande satisfaction. Il portait dans ses mains des giraumons, sortes de gros poivrons charnus, vert jaune. Il me fit comprendre que je devais en manger.

         – Je comprends, dit Christian, il pense que tu as une bonne fringale et que tu n’as pas assez mangé. Heureusement qu’il a des « petits jardins » dans le coin.

Je ne refusai pas et mordis dans ce légume.

         – Cela doit être meilleur cuit !

         – Allez ! Ne fais pas le difficile !

         Je me sentis effectivement mieux et je remerciai Ridicule. Je repris la marche avec les autres. Le tout était de tenir au moins jusqu’à la fin de journée.

         Le lendemain matin, après une bonne nuit de repos, nous reprenions notre marche. Mes jambes me faisaient encore mal. J’espérais que cela deviendrait plus supportable quand les muscles seraient chauds. Lors de l’ascension du pic Formond, Ridicule était parti, comme d’habitude, bien devant. En arrivant dans la partie dévastée par le cyclone, nous ne le vîmes plus.

         – Il est où ?

Nous criions son nom.

         – Il est là-bas, je le vois, dis-je, en indiquant un gros rocher un peu plus bas sur la droite. Effectivement, Ridicule agitait une main, mais ne semblait pas vouloir sortir de sa cachette.

         – Il faut le laisser, il doit apporter de l’engrais, dit Christian, bientôt il viendra cultiver un petit jardin à cet endroit.

         Nous continuions à plaisanter sur le sujet en poursuivant le chemin. Ridicule nous rattrapa et nous distança de nouveau. Je n’étais plus le seul à ressentir de la fatigue dans les jambes et nous avions tous pris un rythme de marche plus raisonnable.

         – C’est un sacré marcheur, on dirait un coureur de fond, dis-je en admiration devant la forme de Ridicule qui en plus se déplaçait pied nu.

         – À propos de coureur, dit Alexandre, il faudrait plutôt parler de « courante ». Regardez ! Il est encore allé se cacher derrière un rocher.

         – Il a dû prendre froid cette nuit !

         – Ou, c’est l’eau qu’il boit, il ne veut pas boire de l’eau filtrée d’Alexandre. Tant pis pour lui, on peut avoir les tripes habituées, mais il semble qu’il y ait des limites.

         – Ou c’est peut-être pour lui, une chose courante!

         Nous finissions de gravir le pic dans la forêt luxuriante et Ridicule retrouvait la bonne ravine qui nous permettait de la traverser sans user constamment de la machette pour frayer notre chemin. Nous restions émerveillés par toute cette végétation, toutes ces fougères différentes. Le plus pénible, n’était plus de monter dans cette « brousse vierge en altitude », mais de descendre à travers ses ravines boueuses. Je devais faire attention à ne pas glisser malgré mes pataugas. Les jambes recommençaient à me faire mal et mes muscles étaient durs et fatigués. J’avais du mal à garder mon équilibre. En suivant les ravines, un groupe de femmes qui marchaient pieds nus nous rattrapa dans ce sentier boueux avec une grande facilité. Ces femmes altières devaient certainement se rendre à quelque marché isolé. Elles avaient remplacé les colporteurs autrefois appelés       « boîtes à dos ».

         Au courant des prix les plus avantageux, elles n’hésitaient pas à se déplacer, pour quelques gourdes de différence, vers de lointains marchés où l’on ne pouvait arriver qu’à pied. Équipés de sacs à dos et bien chaussés, nous ne pouvions qu’admirer la performance de ses femmes capables d’arpenter ces pentes accidentées avec une charge estimée à environ 25 kg de légumes ou de fruits sur la tête. Avec la rencontre de notre guide, cultivateur des montagnes, voilà souvent les tâches des habitants de ces mornes que nous découvrions.

         Ridicule nous mena directement vers sa maison, une « kaypay » (maison au toit de chaume) comme ils disaient ici, située à flanc de coteau. Il nous présenta toute sa famille. Un bon « kob » (salaire) lui fut donné et nous repartîmes après avoir longuement salué toute la petite famille. Par chance, la forteresse était visible de loin. L’itinéraire, pour y arriver le plus vite possible, était de couper en ligne droite. Cela nous emmena dans une petite ravine où coulait un petit filet d’eau. Alexandre s’arrêta pour filtrer de l’eau et remplir au moins une gourde. Une fillette arriva avec une bassine sur la tête. Elle regarda ces trois « blancs » avec des yeux étonnés. Alexandre lui dit en créole qu’elle n’avait rien à craindre, ils n’allaient pas la manger. Elle nous fit un grand sourire et elle entreprit de remplir sa bassine avec un verre en plastique.

         Une grande bande rocheuse d’une hauteur d’une dizaine de mètres formait le versant de cette ravine. Si nous ne voulions pas faire un détour important, nous devions l’escalader. Après avoir examiné l’obstacle et les différentes prises possibles, nous l’escaladions comme des alpinistes chevronnés, Christian montrant le chemin à suivre. Satisfaits de notre exploit sportif, nous prenions le temps de faire une pause au sommet de ce piton rocheux qui débouchait sur le plateau et pour finir les dernières provisions.

         Tout à coup, nous vîmes surgir de l’endroit que nous venions d’escalader la bassine pleine d’eau, puis apparaître la tête de la fillette qui finit de grimper en assurant toujours sa charge d’une main. Elle nous salua et continua son chemin. Nous en restions coi. Nous nous sentions d’un seul coup ridicule. Nous venions de nous faire surprendre par une fillette des mornes qui avait escaladé le pan rocheux pieds nus avec une bassine pleine d’eau sur la tête. Cela nous laissa silencieux le reste du chemin, chacun perdu dans ses réflexions.

         Quand nous arrivions à la forteresse, le soleil commençait à décliner. Alexandre calcula que cela faisait quinze heures de marche depuis le sommet du Pic Macaya. La Lada n’avait pas bougé. J’acceptais volontiers que Christian prenne le volant. Je ne me sentais pas les forces de conduire sur la piste escarpée. Si j’avais brusquement une crampe, cela pourrait être dangereux. La descente se fit prudemment et nous arrivions aux Cayes dans la nuit. La route vers Port-au-Prince se fit sans encombre.

         J’avais beaucoup appris pendant ces trois jours au cours desquels j’avais été à la limite de mes forces et j’avais mis ma volonté à grande épreuve. Cela devait me servir de leçon. Je ne devais pas surestimer mes capacités. Peut-être mes compagnons de route les avaient surestimées également.

         En tout cas, nous n’avions pas été prudents dans notre aventure. Nous n’avions pas appréhendé les difficultés de toute nature que nous aurions pu rencontrer. Nous n’avions pas gardé une bonne marge de sécurité tant pour la durée du parcours que pour les efforts physiques à accomplir. Plus de 2000 mètres de dénivelé par jour à pied avec un sac à dos aurait demandé un minimum d’entraînement physique. Je me souvenais des histoires d’accidents racontées pendant le stage de préparation au départ où des volontaires en Afrique avaient vécu des escapades similaires, sans précautions d’usage, et certains y avaient même laissé leur vie.