Le riche songe à l’année qui vient,
le pauvre pense au jour présent.
Anonyme

 

 12 –   La solitude de l’éloignement

31 Décembre 1985

         Ce matin de la Saint Sylvestre, je me réveillais pris par un fort sentiment de solitude. J’étais loin de mes amis en France avec lesquels j’avais pris l’habitude de fêter le changement d’année. Ce sentiment se dissipa lorsque je me souvins que j’allais rejoindre les autres volontaires en fin d’après-midi. Nous nous étions entendus pour louer un bateau de dix-huit mètres, type catamaran, avec un grand pont en bois pour le transport de passagers. Nous passerions ainsi le Nouvel An à bord, dans la baie de Port-au-Prince. Je me réjouissais d’avance de ce bon plan et de ne pas passer ainsi seul ce réveillon du Nouvel An.

         Je préparais mon sac car je devais me rendre au point de rendez-vous aussitôt après ma journée de travail. Puis je descendais de bonne humeur au Bureau des scouts d’Haïti. Je saluais le petit camelot toujours en poste devant le seuil de la porte, à l’abri sous l’arcade piétonne de la rue, ainsi que Denisa qui surveillait les allées et venues, en ce début de matinée. Je prenais place à mon petit bureau et j’allumais le ventilateur pour continuer à bénéficier de la fraîcheur venant de l’extérieur. Je feuilletais mon petit carnet où je reportais toutes mes notes prises au fil des jours. C’était une aide précieuse pour la rédaction de mon compte-rendu mensuel d’activités que je souhaitais terminer en ce dernier jour de décembre.

         J’avais maintenant visité les différents projets scouts d’élevages de poulets de chair qui avaient bénéficié de subventions d’investissement (Domond, Ennery, Gonaïves et le Cap-Haïtien). Seul celui de Domond fonctionnait épisodiquement. Les autres avaient connu rapidement des problèmes de fonctionnement et la production s’était arrêtée par manque de trésorerie. Cela n’allait pas beaucoup m’aider dans ma reprise de contact avec le bureau des aides américaines (l’U.S.A.I.D) qui avait financé les projets.

         Je trouvais plus de succès dans le domaine du reboisement. La crédibilité des scouts était réelle et j’avais rencontré plusieurs fois un agronome au Ministère de l’Agriculture. Après ces rencontres, j’avais rédigé un projet de circulaire qui avait été soumis au Commissaire Général des Scouts d’Haïti. Dans celle-ci, je détaillais le projet et sa mise-en œuvre dans le cadre d’un partenariat entre l’association et le Ministère. Dans le domaine de la formation, je n’oubliais pas de parler des travaux effectués pour Bois Boni. Il s’agissait du relevé topographique des trois hectares du terrain effectué grâce au prêt d’un théodolite par le frère de Colonel, membre du Conseil National. Je notais également mes démarches auprès de l’UNICEF et de l’ONG « Service Chrétien » pour solutionner le problème de l’eau et de l’éolienne à Bois Boni. J’avais obtenu une pompe à eau India Mark 2, encore fallait-il pouvoir l’installer.

         J’entrepris ensuite de classer tous ces points par rapport aux objectifs de ma mission. J’utilisais comme plan de rédaction, les trois grandes priorités qui avaient été adoptées par le Conseil National des Scouts d’Haïti.

         Une fois mon rapport terminé, je ne savais pas si je pourrais le faire taper par la secrétaire affectée gracieusement aux Scouts d’Haïti par le Ministère de l’Intérieur. Elle n’était pas venue depuis le matin. Elle ne viendrait certainement pas aujourd’hui. Vers quatre heures, je me préparais donc à partir. De toute façon, il n’y avait plus grand monde dans le bureau. Chacun était parti préparer le réveillon de fin d’année, Maxeau le premier ! Je saluais Denisa et je filais vers Carrefour. Le rendez-vous était à Martissant au point de mouillage du bateau.

         Je ne trainais pas car je me doutais que la circulation à Carrefour serait certainement très encombrée.

         – Tu tombes bien, dit Alexandre en me voyant arriver car on allait lever l’ancre sans toi !

         Devant mon air étonné, il s’empressa d’ajouter :

         – Je blague ! Tout le monde est arrivé. Aussi on se propose d’aller piquer une tête tout de suite au large.

         – Bonne idée ! Je m’empressai de prendre mon sac et de le suivre.

         Le bateau quitta son port d’attache et il alla mouiller plus loin dans la baie près d’un amas de petits récifs à peine visibles. Une fois l’ancre jetée, je ne fus pas le dernier pour prendre mon matériel de plongée et rejoindre les autres pour admirer sous l’eau la faune aquatique qui vivait dans ce coin peu fréquenté par les humains. J’avais fait des progrès en apnée et j’arrivais à descendre plus profond. Nous en profitions jusqu’à tard dans la soirée. L’un des volontaires avait déniché une planche à voile sur ce catamaran et notre grand jeu était d’arriver à tenir le plus longtemps possible sur la planche les palmes aux pieds.

         Ceux qui étaient restés à bord continuaient à préparer le jus d’orange et le rhum-punch en admirant le coucher de soleil. La soirée s’annonçait agréable. Elle commença par un apéritif grandiose : il y avait près de 20 litres de boissons préparées pour une douzaine de convives. Le pont du catamaran fut transformé en piste de danse et ce ne fut plus l’heure des danses haïtiennes mais de bons rock-et-rolls. Les Haïtiens, voyant danser ainsi les « blancs », disaient qu’ils ne tenaient pas longtemps à ce rythme-là! Cela était généralement vrai, surtout sous une chaleur tropicale. Mais sur le bateau, nous commencions à bénéficier de la fraîcheur de la nuit et rien ne semblait nous arrêter, nous obligeant à faire des pauses et à nous désaltérer. Le tout était de ne pas baisser le rythme pour tenir jusqu’au changement d’année. Pour relancer l’ambiance, j’enfilais mes palmes et je proposais de danser le rock en évitant de se faire marcher sur les pieds.

         J’eus un peu mal de tête en me réveillant le matin. Le pont du bateau était transformé en un vaste dortoir. Chacun ne devait plus tellement se souvenir à quelle heure il s’était couché. Je m’assis à l’arrière du bateau. Pensif, j’observais Port-au-Prince sur la rive au loin, essayant de percer les bruits et les animations de ce début de matinée. Cela semblait bien calme. Vincent et Christine vinrent me rejoindre. Je m’entendais bien avec ce jeune couple de volontaires qui étaient arrivés en Haïti en même temps que moi. Ils étaient basés à Carice dans le Nord-Est non loin de la frontière dominicaine. Ils m’avaient invité à y passer Noël. J’en gardais un excellent souvenir. Christine rompit le silence.

         – Alors quelles sont tes impressions après ces trois mois ?

         – Je crois, répondis-je, que je commence à bien m’intégrer dans ce pays. Je commence juste à comprendre la mentalité des Haïtiens. Les déplacements en province m’ont bien aidé, car rester à Port-au-Prince ne donne qu’une vision limitée des choses.

         – Et qu’est-ce tu as compris ? demanda Vincent

         – Je crois que la mentalité semble être liée au climat! En France, nous bénéficions d’un climat tempéré, sans trop de risque de bouleversements. La nature l’est aussi, et dans le domaine agricole, les progrès technologiques et scientifiques nous ont donné une certaine maîtrise. Ici, sous le climat tropical, s’est différent, tout est excessif, hostile à l’homme : soleil de plomb cuisant les sols, pluies torrentielles emportant les terres, sécheresses qui n’en finissent plus, humidité à saturation où prolifèrent tous les parasites. Et ceci malgré certaines apparences contraires comme nous pouvons le vivre agréablement ici. Du coup, je commence à comprendre qu’ils se sont adaptés à ces excès de tout genre y compris en politique et cela ne semble pas être fini.

         – Remarque, dit Vincent, ils transposent cette crainte des phénomènes naturels au plan religieux, tant dans la foi chrétienne que dans le vaudou, avec toutes les variations possibles entre le paysan misérable et le bourgeois cultivé. Leur rapport à la nature n’est évidemment pas le même.

         – Cela confirme que nous, les Français, nous sommes plutôt des « tempérés ». J’ai été frappé par l’intensité de la Messe de Minuit dans votre Paroisse. Cela avait vraiment quelque chose d’excessif pour nous européens. Et vous ? Qu’est-ce que vous en pensez ?

         – Nous, nous sommes en admiration devant leur solidarité, leur respect des anciens, leur foi et leur capacité à inventer au quotidien une solution pour survivre. Malgré l’absence de revenu, nous avons découvert un système complexe de solidarité qui continue durablement à fonctionner malgré les évènements. L’un des membres de l’équipe paroissiale, qui est mon « homologue » associé au projet, m’a donné ce proverbe profondément ancré dans les mentalités : « le plat préparé n’a plus de propriétaire ». Cela nous invite à beaucoup d’humilité.

         – C’est vrai que cette solidarité est exemplaire et atténue la misère. Je ne m’attendais pas à cela en venant dans ce pays annoncé comme l’un des plus pauvres au monde.

         D’autres volontaires vinrent rejoindre le groupe et la conversation se poursuivit sur leurs différents homologues, souvent des fonctionnaires haïtiens affectés en partenaire des projets VP.

         – De toute façon le mien, il n’est jamais là, dit Christian

         – Peut-être, c’est qu’il n’est pas toujours payé !

         – Si ! Il doit l’être, le projet est subventionné par la Mission Française de Coopération.

         – Ouais! Mais est-ce que l’argent va jusqu’au bout ? Est-ce qu’il n’y en a pas un au-dessus de lui qui se le met directement dans la poche ? Dans ce cas-là, on peut comprendre qu’il ait un autre travail à côté. Il faut bien qu’il nourrisse sa famille.

         – Je trouve que certains ont déjà le mérite de rester en Haïti. Souvent les meilleurs sont partis à l’étranger après avoir obtenu des bourses d’études.

         – Et oui! Ce n’est pas la place dorée de nos fonctionnaires français.

         – Bon, nous ne sommes pas venus ici pour faire de la politique ! Que diriez-vous plutôt d’aller piquer une tête !

         La proposition fit vite l’unanimité. Prendre un bain de mer quand l’eau est proche de 27°C ne demande pas beaucoup d’hésitations. Nous restions ainsi à passer une bonne partie de la journée à profiter du bateau et nous le quittions que dans l’après-midi. Certains volontaires allaient rester quelques jours à la maison de passage. Je promis de passer les voir.

         En ce tout début d’année 1986, j’écrivais à mes parents pour leur souhaiter mes vœux de bonne année :

« Ici en Haïti, l’été semble ne pas finir et nous sommes le 6 janvier. La température a quand même un peu baissé en moyenne de 30° à 28° dans la journée ! En tout cas ce n’est pas d’automne, les feuilles sur les arbres sont encore vertes. C’est le début de la saison sèche et sur le Plateau central, le paysage commence à jaunir. J’aurais tendance à oublier les saisons si ce n’est que cela fait quand même un peu drôle de passer les fêtes de fin d’année sous ce climat… ».

         Je relus leurs derniers courriers car je m’étais aperçu qu’ils étaient au courant des agitations politiques dans le pays. J’essayais donc de les rassurer sur mon sort. En tant que français, je n’avais rien à craindre. Je devais cependant faire attention à ce que je faisais ou à ce que je disais. Je me souvenais que lorsque je leur avais téléphoné pour leur souhaiter un joyeux Noël, j’avais eu vraiment l’impression d’avoir été mis sous écoute, tant le « souffle de la communication » semblait dévié. J’avais donc fait très attention à ce que je leur racontais.

         Comme presque tous les Haïtiens, j’écoutais Radio Soleil, la radio des Catholiques, la seule radio qui disait dire la « Vérité » au niveau des informations. Elle passait des informations intéressantes et elle jalonnait la journée de prières. Je cherchais à en dire deux mots à mes parents :

«… L’Eglise est la seule force qui unit tout le peuple ensemble pour faire face à l’Etat. Elle soutient les revendications des jeunes tout en prêchant la Paix. C’est une révolution pacifique qui se prépare ici. L’atmosphère est cependant tendue. Les écoles sont fermées depuis le 8 janvier. Les différentes églises qui sont très nombreuses ici furent très unies pendant la semaine œcuménique. Les gens croient beaucoup. « Dieu seul bon » disent-ils tous ! …»

         Dans les dix jours qui suivirent, je désespérais de ne pas recevoir de courrier de mes parents. Mais je n’étais pas inquiet. Je guettais chaque jour les courriers que Denisa rapportait de la Poste. Un jour, il m’apporta fièrement une lettre. Mais elle ne venait pas de France. C’était un courrier des Scouts de Belgique qui donnaient leur accord pour le financement d’un projet porcin mené par les scouts du district d’Anse d’Hainaut. J’étais content. Parmi les nombreux projets que j’avais écrits et soumis à différents partenaires, celui-ci recevait une réponse positive.

         Je préparais donc un message pour le Commissaire de district que je soumettais à Maxeau. Ce dernier donna instruction de le porter à quelqu’un de la famille du Commissaire du District à Port-au-Prince qui le confierait ensuite à quelqu’un d’autre rentrant à Anse d’Hainaut. Cela pouvait prendre du temps, mais c’était plus sûr que la Poste haïtienne !

         Je devais repasser à la maison de passage des volontaires canadiens car Richard, volontaire à Port-à-Piment, m’avait laissé un message. J’allais avoir un compte-rendu du stage sur le reboisement qu’il avait dirigé en décembre et pour lequel des stagiaires scouts avaient participé. J’espérais secrètement que ce serait l’occasion de revoir Françoise, la jeune volontaire canadienne qui était basée à Tiburon. Elle était avec eux, la première fois que j’étais passé les rencontrer. J’avais été séduit par son regard d’émeraude, mélange de douceur et de fragilité, qui éclairait son visage encadré par de longs cheveux châtains.

         Richard m’accueillit chaleureusement avec sa femme à la maison de passage. Il était très content de la participation des routiers scouts qui s’étaient montrés très motivés. Il était prêt à renouveler l’expérience. La discussion se poursuivit sur leur vie de volontaires respectifs. Après un petit moment, ne voyant pas Françoise, je pris l’initiative de demander de ses nouvelles. Sans être surpris de la question, ils me dirent qu’elle était rentrée au Canada avant Noël. Elle n’avait pas supporté l’isolement à Tiburon. Ce village était vraiment le bout du monde, ici en Haïti. Je fus un peu déçu en les quittant. J’aurais aimé la revoir.

         Pour me changer les idées, je décidais de monter faire un tour à la maison de passage des volontaires français pour savoir, entre autres, si les autres VP recevaient du courrier depuis la France.

         Je trouvais quelques volontaires en pleine discussion dans la salle à manger. Ils finissaient de dîner et me proposèrent de prendre un café. François et Françoise étaient rentrés de Bassin-Zim pour faire leurs courses mensuelles et récupérer leur courrier. Ils n’avaient pas reçu grand chose et je discutais avec eux sur les problèmes de la poste haïtienne et s’il ne fallait pas plutôt utiliser la valise diplomatique. Christian et Alex discutaient entre eux en me regardant. Ils profitèrent du départ de mes voisins pour m’aborder directement. Ils voulaient me persuader de me joindre à eux pour une ascension du Pic Macaya car cela leur solutionnait leur problème du véhicule.

         – Cela ne te dirait rien, une petite excursion dans le Sud ?

         Je les connaissais bien et je leur posais la question directe, en souriant :

         – Où voulez-vous en venir?

Se sentant piégés, les deux volontaires se regardèrent puis m’exposèrent le projet d’ascension du Pic Macaya à en me faisant comprendre qu’à trois cela serait mieux qu’à deux….

         – Si c’est uniquement comme compagnon de promenade que vous attendez de moi, croyez—moi ! J’en suis flatté ! Dis-je avec le sourire. Je n’étais pas dupe.

         Alex et Christian se regardèrent de nouveau un moment, puis finirent par lâcher le morceau:

         – Bon, on compte surtout sur toi et ta bagnole pour nous amener au plus près du début de l’ascension.

         – Ah, je comprends mieux ! Répliquai-je. Parce que vous faites confiance à mon véhicule russe ?

         – Ouais! En tout cas il est plus sûr que le pick-up de Christian et quant à moi, il ne faut pas trop compter sur la vielle Range Rover pour une telle expédition.

         – Parce qu’elle si difficile que ça ?

         – Pas trop, non! On ne sait pas trop au juste. On nous a dit qu’il fallait monter jusqu’à la Forteresse des Platons et que la piste était mauvaise.

         – Sauf que, reprit Christian, nous sommes dans la meilleure période. C’est la saison sèche jusqu’en mars. C’est l’occasion où jamais d’y aller. Plus tard dans l’année, la piste ne sera peut-être pas praticable car les orages sont souvent violents et ils peuvent même être dangereux. Et de toute façon moi et Alex, nous aurons fini notre temps de VP cet été et nous rentrerons en France. Pour nous c’est le seul moment pour y aller !